Chapitre 1

Tu peux courir à l'infini à la poursuite du bonheur, la Terre est ronde, autant l'attendre ici.

Je ne sais pas par quoi commencer. Oui, c'est vrai. Que dises les gens quand ils écrivent ? Par « cher journal » c'est ça ? N'est-ce pas idiot ? Après tout, ce n'est qu'un livre.

Passons.

Si j'écris c'est seulement pour me vider. Je n'ai personne à qui me confier. Pas de famille. Et encore moins d'amis. C'est triste mais vrai. Mais c'est comme ça.

Le bonheur n'existe pas.

Ce n'est qu'une vulgaire plaisanterie. Qu'une simple et légère absence de douleur.

Mais ce n'est pas le sujet de ce récit.

Non. Je suis ici pour laisser quelque chose, si futile soit-il, après ma mort. Je suppose donc que je dois me présenter.

Je n'ai pas de noms. Pas de parents. Pas de famille. Je ne vois pas ce qu'il y a de surprenant. En fait, je ne sais pas quoi dire. Après tout, j'ignore tellement de choses sur moi-même que c'est à se demander si je suis réelle. J'ai environ six ans. Oui, six ans et j'écris et parle déjà comme un adulte.

On peut dire que j'ai grandis trop vite.

Je n'ai pas vraiment eu d'enfance soit dit en passant. Ma génitrice (je ne peux en aucun cas l'appeler « mère ») est morte en couche. En me mettant au monde. Et mon paternel… Hm… Je ne l'ai pas connu. Mais je sais que, en écoutant attentivement, qu'il a violé ma mère. C'est ainsi que je suis née. Sans amour. Et je suis condamnée à vivre sans jamais connaître ce sentiment.

Au fond, je suis venue au monde pour souffrir.

C'est atroce. Surtout de se dire que c'est grâce à la sorcière que je suis toujours en vie à l'heure qui l'est.

La sorcière c'est la femme qui m'a élevée à ma naissance. Elle est morte il y a de cela deux ans, j'avais seulement quatre ans. Elle est décédée dans un incendie, un jour de tempête. Les gens de mon village ont déclarés que les flammes furent provoquées par l'orage. Mais en vérité, je suis la seule à connaître la véritable raison de ce décès.

L'incendie, s'est moi qui l'ai provoqué.

Ne me demander pas comment. Je ne me souviens de rien. Juste que j'étais en colère contre la sorcière puis j'ai ressenti une puissante chaleur m'envahir. Ensuite, le trou noir. Quand je me suis réveillée, la maison était en flammes. Et j'étais là, au milieu de tout ça. Je ne souffrais pas. Je ne sentais aucunes brûlures sur ma peau nue. J'avais l'impression d'entendre des voix même si j'ignore encore le sens de leurs paroles.

Mais je ne fus que plus tard que je compris que c'est moi qui avais mis le feu à la maison.

Je fus traitée de paria. Moi, l'enfant qui était née avec des cheveux rouges, une cicatrice sur la joue et des yeux jaunes effrayants.

Aux yeux de tous, je ne suis rien d'autre qu'un monstre sans valeur.

Ma plume glisse sur les pages tandis qu'on me bouscule. C'est immédiat, je ferme le journal et le cache dans ma sacoche.

- Ah tiens, mais ce ne serait pas la bâtarde ?

C'est ainsi que les gens de mon village m'ont surnommé. Parce que mes géniteurs n'étaient pas mariés. L'homme qui a aidé à ma conception est parti. Je dois lui ressembler. Enfin, je le suppose juste. Je n'ai certes jamais connu ma génitrice mais je sais que tout comme les gens de mon village, elle était brune aux yeux foncés. Ils sont tous comme ça. Sauf moi. Moi, j'ai toujours été différente des autres. Aussi bien physiquement que mentalement.

- Alors tu as perdu ta langue ? se moque mon tyran.

Je ne dis rien. Le fixant de mes yeux si particulier. Je n'ai pas peur. A quoi bon ? Depuis ma naissance, la mort m'appelle. Je l'entends mais ne comprend guère ses paroles. Je sais juste que je suis la seule à l'entendre.

Ce qui prouve bien que je suis différente.

- Laisse la Fred, tu sais bien qu'elle est muette !

Ça, c'est ce qu'il pensait. En réalité, je ne l'étais nullement. Je parle même très bien, malgré ma voix fluette et cassée.

- Pff', je sais pas ce qu'elle fout ici. On aurait dû s'en débarrasser dès sa naissance, grogne le dénommé « Fred ».

Je ne suis pas sourde non plus. Malgré tout, je me contente de faire comme si je n'avais rien attendu, m'éloignant le plus possible d'eux. Ils ne cherchent même pas à me retenir, à mon grand soulagement. D'habitude on a tendance à me battre à mort.

Passons.

J'essaye le mieux possible d'éviter les habitants de mon village. Ce qui n'est pas bien compliqué puisqu'ils ont autant envie que moi de ne pas me voir. Je continue de marcher, enveloppée dans un tissu blanc, déchiré et sale, les yeux plantés sur le sol. Je n'ai pas besoin de voir pour éviter les obstacles. J'ai été conçu pour déceler chaque hypothèse. Et puis, à force, je connais chaque parcelle de terre de mon village.

En même temps, je passais la majorité de mon temps à courir pour éviter de me faire choper.

J'arrive finalement chez moi. Enfin, j'ignore si on peut appeler vraiment cela un « chez soi ». Je changeais souvent de lieu, ma « maison » construite en bois et en pierre. Je pose les branches que j'ai cueillies sur le chemin du retour, regardant de droite à gauche pour voir si quelqu'un m'avait suivi. Humant l'air à une quelconque trace humaine. Mes yeux plus aiguisés que jamais.

Parce que je sais que si quelqu'un m'attrape, c'est direct sur le buché.

Je me concentre, mes mains ouvertes au-dessus des branches. Je ressens une puissante chaleur m'envahir et des flammes s'échappent de mes paumes. Je n'ai pas peur. Car je sais qu'elles ne me feront aucun mal. Après tout, c'est moi qui les ai créées.

Et oui, je suis ce que les gens appellent une mage.

Raison de plus pour vivre cachée.

La nuit commence à tomber. Je dormirai l'estomac vide cette nuit. Je tends ma main vers le feu, les flammes formant un gant autour de mes doigts. J'aspire alors leur force. Normalement, il est techniquement impossible de pouvoir récupérer ses pouvoirs une fois utilisés, mais moi je le peux.

Comme quoi, même parmi les mages, je suis différente.

Je pousse un soupir en rentrant dans la grotte. Demain sera un jour comme les autres.

En attendant, je me plonge dans un long sommeil, en espérant que je n'ouvrirai plus jamais les yeux.