Salut !
Et voilà un nouveau chapitre, un de ceux que j'ai préféré écrire. J'espère qu'il vous plaira...
J'y développe un peu plus la psychologie de Grell et un nouveau personnage apparait. ^^
Ce dernier n'était d'ailleurs pas prévu et son rôle devait être attribué à Johan Agares, mais il s'est trouvé que le pari que Momo0302 et moi avions fait sur sa nature s'est révélé complètement faux. Du coup, il a fallu intégrer un nouveau Shinigami ! XD
Également, il y a des spoils importants sur l'arc de l'école sur ce chapitre.
Bonne lecture !
CHAPITRE X : POURQUOI ?
Undertaker lui tournait le dos. Elle était encore assise et n'aurait eu qu'à tendre la main pour attraper sa Faux de la Mort et tuer le déserteur tandis qu'il parlait à Sebastian. Mais elle était incapable de réfléchir, comme hypnotisée par ce qu'il se passait sous ses yeux. C'était comme si elle était déconnectée de la réalité. Elle avait failli mourir. Le déserteur l'avait sauvée. Elle avait vu une infime seconde de sa Lanterne cinématique où il était agenouillé devant un couple. Le visage de l'homme était dans l'ombre, mais celui de la femme était d'une inquiétante beauté.
Le fossoyeur continuait de parler avec le Démon. Elle, elle les observait. Son regard se promenait de l'un à l'autre, sans vraiment s'en rendre compte. Elle était un peu perdue.
Puis un cri. Quelqu'un qui criait son nom. Elle redescendit aussitôt sur terre. Sa Death Scythe... Elle pouvait... Non, elle ne pouvait pas.
« Alors peut-être pourriez-vous désormais m'expliquer pourquoi vous n'avez strictement rien fait lorsque Undertaker vous tournait le dos et que vous aviez votre Faux de la Mort sous la main... »
Non, elle ne savait pas. Pourquoi ? Pourquoi n'avait-elle pas réagi ? Elle-même se posait la question depuis que c'était arrivé. Pourquoi ?
« Le problème, Sutcliff, c'est que ça n'aurait jamais dû se produire. Si vous aviez été un peu plus réactif, nous aurions fini notre mission à l'heure qu'il est. »
Bien sûr que ça n'aurait jamais dû se produire... Comme si elle l'ignorait... Comme si elle ne se sentait déjà pas si mal de savoir qu'ils auraient pu rentrer chez eux pour la première fois depuis plus de cent vingt ans. Rentrer à Londres, reprendre une vie normale sans errer de secteur en secteur... En finir avec tout ça... Ou recommencer ailleurs. Juste recommencer à zéro. Pourquoi n'avait-elle rien fait ?
« Votre inaptitude à faire correctement votre travail est pire que ce que je pensais. »
Non, elle... Elle n'était pas si nulle. Elle valait mieux que ça. Du moins, elle voulait le penser de tout son cœur. Elle voulait s'en persuader, ne pas croire ceux qui lui disaient depuis son enfance qu'elle était une moins-que-rien. Tenter d'avoir un peu confiance en elle. Car, malgré les apparences, elle n'en avait aucune. Elle se sentait mal, si mal... C'était juste qu'elle... ne savait pas. Mais pourquoi ?!
« Je préfère que cela soit clair et que vous ne vous fassiez pas d'illusions. »
Non, elle ne se faisait plus d'illusions depuis longtemps. Elle savait très bien qu'il n'y aurait jamais rien entre eux. Elle avait fini par le comprendre en travaillant en équipe avec lui sur cette affaire. Elle était tout ce qu'il rejetait... Le désordre, le chaos, l'exubérance, la passion dans sa forme la plus violente... La liberté. La liberté dans sa forme la plus extrême. Car elle était extrême de nature. Elle échappait à toutes les lois, toutes les règles. Elle s'en moquait, ne dirigeant même pas sa vie. Elle détestait ça. Et lui, il avait besoin de contrôler la sienne. Et elle, elle était incontrôlable. Pour elle, la vie ne valait la peine d'être vécue que si elle était pleine de surprises et de dangers. Vivre au jour le jour, braver les interdits, se rire des conventions. C'était ce dont elle avait besoin, ce qu'elle aimait. Voilà pourquoi elle adorait Roméo et Juliette. Au-delà de l'histoire d'amour tragique et romantique dont elle aurait rêvé d'être l'héroïne, c'était la violation de tous les interdits et de toutes les conventions qu'elle aimait dans cette pièce. Les amants de Vérone se moquaient de tout cela pour être ensemble. Tellement qu'ils en mourraient. Mais avant cela, ils avaient été plus libres que n'importe qui d'autre. Ils s'étaient aimés plus que n'importe qui d'autre. Consumés par leur passion dévorante, leur amour impossible, ils avaient défié la dernière chose qu'ils leur restaient à affronter pour rester libres de s'aimer. La Mort.
C'était ainsi qu'elle le voyait.
« Je préfère que cela soit clair et que vous ne vous fassiez pas d'illusions. »
Mais ça faisait si mal de s'entendre dire cela, même en sachant qu'ils ne pourraient jamais être ensemble. Elle l'aimait tant et espérait depuis si longtemps... Pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu qu'elle n'ait pas la moindre réaction durant ce combat ?!
Grell se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, le souffle court et en sueur. Elle essuya rageusement les larmes qui avaient coulée durant son sommeil.
« Why... ? » murmura-t-elle dans sa langue natale.
Elle jeta un coup d'œil autour d'elle. Dans le petit salon surchargé, tout le monde dormait à poings fermés. Elle rejeta les draps sur le côté et se leva en silence, avant de se rendre à la salle de bain en évitant les divers matelas. William, le sommeil extrêmement léger, se réveilla mais se retourna sur le côté en grommelant lorsqu'il vit que c'était elle. Elle s'enferma dans la salle d'eau, alluma la lumière. Un instant éblouie, ses pupilles s'y habituèrent vite. Elle se passa de l'eau sur le visage pour essayer de se calmer après ce cauchemar, puis s'approcha au maximum du miroir et fronça les yeux pour pouvoir s'observer malgré sa forte myopie.
Comment faisait Undertaker pour se passer de lunettes ?! pensa-t-elle amèrement. Elle avait d'ailleurs un mal fou à l'imaginer en mettre, se demandant s'il serait aussi charismatique et séduisant avec. Elle secoua la tête, refoulant ses pensées. Même si elle le trouvait aussi sexy que Sebastian et William, ce n'était pas le moment de fantasmer sur les uns ou les autres après ce qui s'était passé.
Elle soupira. Elle n'avait pas vraiment meilleure mine qu'après avoir pleuré à cause de son supérieur hiérarchique. Elle se mordit les lèvres, sentant cette angoisse qu'elle détestait tant monter en elle.
Une seule question demeurait dans son esprit et la hanterait jusqu'à ce qu'elle trouve la réponse, même si elle pensait ne jamais l'avoir.
Pourquoi ?
.oOo.
C'était une heure entre chien et loup, même si la nuit l'emporterait sur le jour dans peu de temps. Un homme marchait sur un boulevard haussmannien qui longeait un lycée à la façade néo-classique. Il attirait les regards des passants. Certes, ce n'était pas la première fois qu'ils voyaient un Noir. Mais celui-ci était très typé et ne ressemblait pas à un africain.
Derrière lui, l'avenue se finissait sur une large place que des arènes romaines occupaient en grande partie. De grands arbres gris longeait la route et le trottoir était complètement défoncé, obligeant ainsi le marcheur à regarder sans cesse à travers de strictes lunettes rectangulaires où il mettait les pieds pour ne pas tomber. Parfois, il regardait l'heure. Il était en avance et presque arrivé.
Cependant, il était tout de même inquiet. Son beau visage dessiné en ovale était tendu par l'angoisse et ses yeux foncés et effilés reflétaient une anxiété parfaitement légitime. Tout était allé de travers. Il doutait même trouver quelqu'un au rendez-vous.
Un léger vent frais caressa sa peau et dansa dans ses cheveux noir d'encre aux boucles souples qui lui tombaient sur la nuque, les désordonnant plus qu'ils ne l'étaient déjà. L'homme souffla pour se calmer en voyant le boulevard s'ouvrir sur une nouvelle place, parfaitement pavée cette fois. Surélevé par rapport à la route et sur le côté gauche, un énorme bâtiment carré en verre faisait face à un temple romain. Ce dernier était à droite du boulevard, au centre d'une fosse en contrebas. Ce fut vers lui que se dirigea le marcheur.
Quelques marches plus bas, il put observer d'un nouveau point de vue le monument antique parfaitement conservé. D'un blanc aussi immaculé que s'il avait été construit la veille, il surplombait l'ancien forum du haut de son podium. Des demi-colonnes fuselées et corinthiennes enserraient ses murs aux larges pierres, tandis que celles qui étaient entières entourait le pronaos. Entre elles, on pouvait voir la gigantesque porte de bois, fermée à cette heure-ci. Sous le tympan, d'antiques lettres de cuivre avaient autrefois été placées. Il n'en restait plus aujourd'hui que des traces sous forme de trous où elles avaient été accrochées au bâtiment.
L'homme ne fit attention à rien de tout cela. Il gravit l'escalier du podium et regarda rapidement si personne ne se trouvait entre les colonnes, avant de s'asseoir sur la dernière marche. Il regarda à nouveau sa montre et soupira. Il attendrait encore un quart d'heure. Et si son rendez-vous n'était toujours pas là, il devrait patienter deux heures puis fuir.
De toute façon, il était impossible que la personne vienne.
Le Noir regarda avec attention les quelques couples qui passèrent sans le remarquer, ainsi que les gens se rendant aux bars qui bordaient la place.
« Je me demande bien quel est l'imbécile qui a décidé de mettre la retranscription de la dédicace par terre, rit en anglais une voix que l'homme aurait reconnu entre mille. Elles sont faites pour aller sous le tympan, non ? »
Celui qui attendait se retourna. Dans l'ombre d'une colonne se trouvait son rendez-vous. Comment était-il arrivé sans qu'il s'en rende compte, il l'ignorait. C'était toujours ainsi, de toute manière.
« Vous êtes à l'heure... remarqua-t-il dans la même langue avec l'accent australien.
-Je le suis toujours, non ? répliqua le nouvel arrivant.
-Vu ce qui s'est passé, je n'aurais jamais pensé que vous viendriez.
-Ah Kayden Tjinmin ! soupira-t-il. Tu ne me connais pas encore, depuis le temps ? Et comment es-tu au courant ? Je t'avais dit de ne pas venir.
-Votre... prestation à la Japan Expo Sud n'est pas passée inaperçue. A vrai dire, elle est passée aux informations. »
L'autre éclata de rire, faisant grogner Kayden. C'était toujours la même chose : il s'inquiétait, et l'autre riait. Son rendez-vous s'avança enfin dans la lumière. Ce dernier était tout son contraire. Une longue chevelure d'argent, des yeux oscillant entre le jaune et le vert, des vêtements noirs...
« Allez, je t'invite à boire un verre, proposa Undertaker dans un sourire. Nous serons plus discrets qu'ici. Et... Eh eh... lève ta métamorphose s'il te plait. Tu sais ce que j'en pense... »
Kayden soupira et ses yeux prirent la belle couleur phosphorescente des Shinigami, illuminant son visage sombre au nez épaté, tandis qu'Undertaker ramenait sa frange sur les siens. Inutile que deux personnes aussi différentes arborent les mêmes pupilles.
En redescendant sur le parvis, l'Australien poussa un cri tant de surprise que de rage. L'argenté lui avait pris ses lunettes.
« Rendez-les moi ! Vous savez bien que... Hey ! Ne les mettez pas, vous allez me les déformer ! Je... »
Il voulut s'approcher mais, à moitié aveugle, rata une marche et dégringola les escaliers jusqu'en bas, sous les éclats de rire d'Undertaker. Kayden se releva en grimaçant de douleur, se massant l'arrière du crâne puis grogna :
« Je suis incapable de me débrouiller sans elles et vous le savez ! Quand je les ai reçu de Père, je...
-Je n'ai jamais aimé ce prétentieux, coupa Undertaker d'un air ennuyé. Et tiens, prends-les, tes précieuses lunettes ! Je n'ai jamais compris pourquoi tu ne pouvais pas t'en passer. Et ce n'est pas comme si nous étions des déserteurs...
-Merci, répondit Kayden en remettant ses verres. On y va, maintenant ? »
L'argenté acquiesça et les deux dieux de la Mort se dirigèrent vers l'arrière du temple puis entrèrent dans le bar le plus proche. Après avoir commandé, Kayden interrogea d'un air curieux, toujours en anglais :
« Au fait... Pourquoi avez-vous tenu à ce que le point de rendez-vous soit ici, à la Maison Carrée de Nîmes ?
-A Caius Caesar, fils d'Augustus, consul, à Lucius Caesar, fils d'Augustus, consul désigné, princes de la Jeunesse... récita-t-il dans un Latin absolument parfait, d'après la dédicace manquante. Fauchés les 21 février de l'an 4 et 20 Août de l'an 2... Un petit souvenir, comme ça...
-Je ne parle pas Latin. Je vous rappelle que je suis un Shinigami aborigène. On ne nous l'apprenait pas à l'Académie australienne. Surtout quand moi j'y étais ! »
Undertaker lui traduisit en anglais, puis Kayden commenta :
« Je ne vous savais pas si nostalgique.
-Je ne le suis pas : Nîmes était en vérité assez loin et assez proche de Marseille. Et un temple antique en bon état est toujours intéressant. Sans parler que ça te faisait moins loin pour revenir de Bugarach.
-Oh, je vois, pour la Maison Carrée. Mais ce temple n'est pas adapté pour ça.
-Non, mais toujours plus qu'un autre lieu de culte humain.
-Quant à Bugarach, je n'en peux plus de surveiller pour rien.
-Nous n'avions pas le choix, même si ça n'a pas servi. »
Il y eut un court silence vite brisé par Undertaker :
« Avant toute chose... As-tu des nouvelles de Yuki ? »
Kayden eut un léger sourire, décelant une légère pointe d'inquiétude dans la voix de son vis à vis. Même s'il ne connaissait que la surface, ce qu'Undertaker acceptait de bien lui faire voir, il le côtoyait depuis assez longtemps pour savoir reconnaître ses émotions.
« Non, pas depuis qu'il nous a prévenu qu'Amber Phantomhive et son majordome se rendraient à la Japan Expo Sud.
-Ce n'est pas bon... souffla l'argenté pour lui-même. Nous aurions dû avoir des nouvelles...
-Ne vous inquiétez pas, Yuki est tout à fait capable de se débrouiller. C'est qu'il aura juger qu'il ne valait mieux pas le faire ou que c'en en valait pas la peine.
-Je sais mais... Il est bien plus proche de danger que toi ou moi.
-Eh ! Vous seriez-vous attaché à lui ? » s'amusa Kayden.
Le serveur leur apporta les commandes à ce moment et Undertaker le remercia en français. Kayden fronça les sourcils en le voyant prendre son verre : il avait tendu la main droite mais avait eu une légère grimace avant d'utiliser la gauche.
« Vous êtes blessé, n'est-ce pas ? murmura l'aborigène, empêchant l'argenté de répondre à sa taquinerie.
-C'est trois fois rien, une égratignure, répliqua Undertaker en souriant. La routine. »
Kayden poussa un cri de surprise.
« Depuis que je vous connais, vous n'avez jamais été blessé ! Et d'après ce qui se disait dans les bureaux, vous ne l'aviez jamais été depuis la guerre...
-Tu prêtes attention à ce qui se disait sur moi avant désertion ? rit Undertaker. N'y pense plus, je vieillis, c'est tout. Il faut croire que je ne suis plus aussi...
-Un Shinigami qui vieillit ?! grogna Kayden en comprenant que l'autre se payait sa tête. J'aurais tout entendu avec vous. »
Le plus âgé éclata de rire. Il adorait taquiner l'australien et ne se privait pas pour le faire à longueur de temps. En outre, il espérait changer de sujet le plus vite possible, ne voulant pas aborder de près ou de loin cette fichue plaie. Particulièrement la question du comment qui aboutirait sur le pourquoi. Il connaissait très bien les réponses qu'il donnerait : ce ne serait que la vérité, surtout que Kayden avait sûrement tout vu à la télévision. Mais il n'avait aucune envie que ce casse-pied lui fasse une énième morale dont il n'avait pas besoin.
Il l'embêtait déjà assez à longueur de temps à cause de son amour du danger et des risques inconsidérés qu'il prenait sans cesse. Inutile de rajouter ça à la liste de ce que Kayden lui reprochait, d'autant qu'il en entendrait parler durant des siècles. Au sens propre.
Comme s'il ne savait pas ce qu'il faisait ! Son but était clair, son plan l'était tout autant pour y parvenir. Contrairement à ce que pensait Kayden, il ne faisait jamais rien au hasard. Tout simplement, il ne le mettait pas au courant pour voir comment il réagirait. C'était bien plus drôle de le voir se démener comme il pouvait...
Non, rien n'était inconsidéré dans sa manière d'agir.
Rien, sauf peut-être de se faire blesser pour éviter à une membre de l'équipe le traquant de se faire tuer par un Démon. Ça, c'était certainement la chose la plus éloignée de son plan qu'il ait faite. La raison en était toute simple, mais Kayden l'assommerait de moralisme à deux sous s'il la lui donnait.
« Vous êtes bien silencieux, tout à coup... nota ce dernier.
-Eh eh... Je pensais à un truc.
-A comment vous vous êtes blessé ? remarqua avec raison l'Australien.
-Ça ne te regarde pas, me semble-t-il.
-Je me demande juste comment vous vous êtes fait ça... réfléchit le Noir. Je ne vois pas qui aurait pu vous toucher... Samaël peut peut-être vous échapper, mais pas vous blesser... Et les Traqueurs... Je n'en vois pas un qui... Spears, peut-être ? C'est assurément le plus puissant, mais il n'a pas votre maîtrise de... »
Comme électrisé, il s'arrêta d'un coup. Undertaker souriait en le voyant se démener pour savoir qui avait pu le toucher. Visiblement, Kayden avait compris quelque chose.
« Tout de même pas... Sutcliff ? souffla-t-il. Je veux dire... Ils ont retransmis le moment où vous l'avez sauvé. C'est le Démon qui vous a touché, quand vous avez attrapé Sutcliff pour le pousser.
-La, contesta l'argenté.
-Hein ?
-La pousser. Pour l'avoir prise dans mes bras, c'est une femme.
-C'est pas le moment, je crois, de débattre de ça, soupira Kayden. Mais admettons : la pousser. Pourquoi l'avoir sauvée ?
-Je n'ai de compte à rendre à personne, et certainement pas à toi, répliqua-t-il véhément.
-Je ne vous ai pas demandé des comptes... C'est juste qu'on aurait pu se débarrasser d'un Traqueur. Un de moins, c'est toujours bien !
-Tu n'es pas recherché, toi. Alors ne me dis pas ce que je dois faire ou pas de mes Traqueurs. »
Et voilà, Kayden commençait à lui faire la morale. Tout ce qu'il détestait.
« Alors pourquoi le... la sauver ? Il n'y avait aucune raison de le faire.
-Et aucune de ne pas le faire.
-J'en vois plus de ne pas le faire que de le faire... insista l'aborigène. Se débarrasser d'un Traqueur est toujours bon pour nous. Ces fouineurs ne font que nous mettre des bâtons dans les roues.
-Ils font leur travail, malheureusement pour nous. Mais ce serait moins drôle sans eux. Tout serait trop facile... sourit Undertaker.
-J'aimerais que tout soit trop facile pour nous... grogna le Noir. Mais ça le serait déjà plus s'ils n'étaient pas là.
-AAAH, Kayden... Tu ne lâches jamais l'affaire, hein ? Au cas où tu ne l'ais pas encore remarqué, je n'ai plus quatre-vingts ans et je sais très bien ce que je fais.
-Je vous connais, c'est tout. A vrai dire, j'aimerais savoir si ça fait parti d'un quelconque plan auquel je ne suis pas encore au courant et auquel je devrais m'adapter.
-Tu veux la vérité ? Je trouvais que laisser mourir une femme était peu galant. »
Il y eut un silence. Puis Kayden s'écria, particulièrement exaspéré :
« Ah non. Ah non, non, non et non ! Les femmes et vous ! J'étais pourtant certain que vos petits jeux de séduction étaient de purs amusements, mais en fait, c'est plus fort que vous ! Vous pouvez pas vous en empêcher...
-Cela m'amuse de les voir faire... Mais à t'entendre, j'ai l'impression d'être un horrible coureur de jupon, plaisanta l'argenté.
-La preuve, vous ne pouvez pas vous empêcher de sauver une femme qui n'en était même pas une à la naissance.
-Je te croyais plus ouvert d'esprit que cela, fit Undertaker d'un ton déçu. Pour quelqu'un qui rêvait de faire partir de la Garde Prétorienne, tu devrais être plus tolérant. Là bas, tout le monde côtoie tout le monde, quelle que soit l'origine et...
-J'y crois pas... Vous osez changer de sujet alors qu'on a un problème plus urgent et que vous avez fait la bourde du siècle ! Et pour information, si vous ne vous en étiez pas mêlé, je ferais parti de la Garde. »
Undertaker éclata de rire et mit un moment avant de se calmer.
« Non, certainement pas, finit-il par réussir à dire. Tu manques trop de discipline pour devenir Prétorien.
-Moi ?!
-Ce n'est pas vraiment cela qui t'étouffe.
-Et c'est vous qui dites ça ?! » s'énerva Kayden.
L'argenté voulut croiser ses doigts et appuyer son menton dessus, comme à son habitude, mais sa blessure le rappela à l'ordre. Il se contenta de sa seule main gauche, avant de sortir son sourire mystérieux et moqueur. Kayden tenta de décrypter ce qu'il pensait tout en le regardant grignoter les biscuits apéritifs qu'on leur avait apporter. Mais c'était chose impossible, personne ne pouvait savoir ce qu'Undertaker avait en tête. Et quand, comme en cet instant, il cachait ses yeux, c'était encore moins la peine de tenter. L'Australien comprit tout à coup : il avait fait exprès. Ce n'était pas pour cacher sa nature, mais bel et bien sa pensée... Le Noir ne devait rien savoir, et cette idée l'énerva un peu plus.
« Après tout, continua l'argenté toujours souriant, qui s'est amusé à faire des étranges poupées à Weston contre ce que je lui avais dit ? Heureusement que je savais les maîtriser ou nous aurions été repérés bien avant... »
Kayden jeta un regard meurtrier à son vis à vis. Ah, il voulait la jouer ainsi ?! D'accord, lui aussi allait participer à sa manière.
« Et qui était mort de rire quand Phantomhive a tout découvert ? Et vous, vous avez bien joué avec Johan Agares et Derek Arden... »
Le fou rire d'Undertaker repartit : c'était certainement un des souvenirs qui le faisait encore le plus rigoler, avec la pause du Phénix. Quelques clients du bar durent croire qu'il était saoul.
« Ah là là ! se calma-t-il enfin. Ce qui me faisait rire, ce n'est pas tant que tu en es fait, ça nous a bien servi finalement, ou la tête de Ciel en apprenant la véritable nature de Derek... Non... Ce sont les raisons qui ont poussé ces chers préfets au meurtre... Ce n'est même pas pour protéger les gamins, ce qui aurait pu passer pour une noble raison... Non, c'est pour respecter les traditions de Weston et protéger le nom de l'école... Avoue qu'il y a de quoi rire. »
Kayden allait répliquer, quand il vit qu'il était tomber en plein dans le piège de son aîné. Tant pis, il reviendrait au sujet qui les intéressait :
« Tout cela nous éloigne de Sutcliff et des femmes. Undertaker... Si je vous dis ça, ce n'est pas pour vous embêter. Ce que nous faisons est dangereux, nous risquons notre vie à chaque instant. Si nous nous faisons arrêter, nous serons condamnés à mort. Ne croyez-vous pas qu'il serait bête de mourir à cause d'une femme ? Imaginez un instant que Spears découvre ce point faible, il pourrait s'en servir contre vous et... Que se passe-t-il ? »
Même s'il ne voyait pas ses yeux, Kayden avait bien senti le changement d'humeur chez Undertaker. Il souriait un instant auparavant mais venait de perdre son rictus railleur.
« Il se passe que tu m'ennuies, Kayden Tjinmin. Tu n'es pas mon père figure-toi ! Déjà que je ne l'ai jamais écouté... Alors toi ! Je commence à en avoir plus qu'assez de ta tendance à me surprotéger comme si j'étais un enfant idiot ou un incapable qui ne sait pas ce qu'il fait. Je ne suis rien de cela. J'ai peut-être tendance à prendre la vie à la rigolade, mais je n'en perds pas pour autant de vue notre objectif. Oublierais-tu seulement qui je suis ? »
Le ton légèrement menaçant d'Undertaker fit déglutir Kayden avec difficulté. Il savait parfaitement que le Shinigami se trouvant en face de lui était l'un des plus puissants, si ce n'était le plus puissant.
« Je tiens à te rappeler que je te fais une fleur en t'acceptant à mes côtés. Rien ne m'y oblige, alors si tu ne tiens pas à ce que je te dénonce anonymement aux Traqueurs, à Grell Sutcliff pourquoi pas, vu que tu sembles l'apprécier, je te prierais de bien vouloir arrêter ta morale dont je n'ai pas besoin. »
Undertaker se leva, jeta l'acompte sur la table et quitta le bar sans rajouter quoi que se soit. Kayden se mordit les lèvres et attendit un long moment avant de payer pour sortir rejoindre l'argenté. Il le trouva au bord de la fosse à observer la Maison Carrée silencieusement, sans bouger. Seuls sa chevelure aux couleurs de la Lune qui luisait déjà dans le ciel au milieu des étoiles et ses longs habits d'encre ondulaient légèrement sous l'effet d'un très léger Mistral. Il paraissait être une statue immuable dans un monde en effervescence. Un repère dans les ténèbres, bien que ce repère soit lui-même tout autant empli d'ombres. Il n'avait plus rien de l'homme rieur et enjoué qu'il était d'ordinaire. L'aura dangereuse et mortelle qui le caractérisaient si bien était plus visible que jamais. La Mort en personne. Il donnait l'impression que rien ne pouvait l'atteindre, qu'il avait toujours été là et serait encore là à la fin de l'éternité.
Kayden se demanda tout à coup comment il avait pu avoir ses deux cicatrices au visage et au cou. Celle à son petit doigt, il le savait très bien, mais les deux autres... Undertaker semblait tellement intouchable... Qui aurait pu être assez puissant pour le blesser si gravement ? Démon, Shinigami ?
Kayden hésita à le déranger. Il allait repartir silencieusement pour ne pas le gêner quand Undertaker lui parla sans se retourner :
« Que voulais-tu me dire ? »
Le Noir fut étonné par le ton à la fois doux et presque triste qu'il avait employé. Il y avait donc quelque chose qui pouvait entamer sa bonne humeur ? Mais quant à savoir ce que c'était, Kayden pouvait toujours rêvé.
« Je... Je voulais m'excuser. Je sais bien que... que vous savez ce que vous faites mais... comment dire... je m'inquiète pour vous, c'est tout...
-Tu n'as pas à t'en faire, tu sais. J'ai survécu sans mal à la guerre et tu étais loin d'être né, alors je pense pouvoir m'occuper de moi.
-Aucun de mes grands-parents ne l'était... ne put-il s'empêcher de répondre. Si je m'inquiète, c'est que ça fait longtemps que je vous connais et j'ai appris à vous apprécier. D'autant que je vous ai toujours admiré, vous savez... Être à vos côtés, c'était comme un rêve de gosse. Mais parfois je... J'ai l'impression que mon rôle est de vous remettre les pieds sur terre, vous rappeler le danger que nous courons... Vous me mettez finalement assez rarement au courant de ce que vous décidez de faire, mais je ne crois pas me tromper en disant que sauver Sutcliff n'était pas prévu dans votre plan. »
Il y eut un long silence que Kayden n'osa pas troubler. Undertaker finit par le rompre, toujours perdu dans sa contemplation du temple antique.
« C'est vrai. Ce n'était certainement pas prévu. Et c'est vrai que sa mort nous aurait peut-être arrangée. Mais je te l'ai dit : ce n'est pas galant de laisser mourir une femme. Et... Un peu d'imprévu ne peut pas faire de mal. »
Kayden soupira : Undertaker tout craché. Ce dernier murmura pour lui-même :
« Même si cela se révèle être une erreur, ce ne serait pas la première. »
L'aborigène remarqua le geste qu'il eut d'effleurer les médailles funéraires qu'il portait ce jour-là autour du cou.
Undertaker leva son regard vers les étoiles. Au fond de lui, il pensait sincèrement que c'était une erreur. Mais pas d'avoir sauvé Grell. La raison qui l'avait poussé à le faire. Heureusement, Kayden ne semblait pas vouloir chercher plus loin. Il ne voulait pas que celui-ci comprenne le pourquoi. Cette simple question remettrait trop de choses en doute, le rendait moins sûr de lui-même qu'il ne l'avait jamais été. Face à elle, il se sentait perdu pour la première fois de sa vie.
Il connaissait parfaitement la réponse. Elle était simple mais impliquait beaucoup trop de problèmes futurs.
Prochain chapitre : "Retour à Marseille" avec des cookies au Nutella, des voitures, un Alan qui se venge et des paris stupides !
