Salut !
Et voilà un chapitre que j'ai adoré écrire, notamment par la présence de Grell enfant et surtout parce que je développe ses sentiments ainsi qu'une notion très importante pour la suite. ^^ J'espère qu'il vous plaira !
D'ailleurs, certains aspects du passé de Grell m'ont... comment dire... perturbée à l'écriture. XD Je parle de la manière dont son père l'appelle, ça a été très étrange à écrire, je trouve. Je n'en dis pas plus, vous verrez bien !

Bonne lecture !


Chapitre XXIII : DESMOS

William se leva sans accorder le moindre regard à son employé et partit dans la chambre d'Emma qui était complètement perdue. Ronald se leva à sa suite, la gorge sèche et les mains légèrement tremblantes. Éric et Alan le regardaient avec incompréhension. Clémence, aussi mal que celui qu'elle aimait, serra la main de ce dernier au passage pour lui donner du courage. Elle se sentait atrocement coupable. Elle aurait dû insister dans son refus. L'Écossais entra dans la pièce à la suite son supérieur, comme s'il allait à l'échafaud.

Emma était toujours aussi perdue et ne comprenait pas pourquoi tout le monde réagissait de la sorte à son rêve. Elle chercha de l'aide dans le regard des autres. Mais Clémence semblait absolument dévastée, Alexander, Éric et Alan paraissaient en avoir compris tout juste plus que la brune, Richard était plus pâle que jamais. Quant à Grell... Elle était visiblement au bord du meurtre. Qu'avait donc fait Emma pour autant de ressentiment ? C'était la question qu'elle se posait.

La rousse fulminait. De quel droit Emma osait ainsi embrasser Undertaker ?! Comment avait-elle pu faire une telle chose ?! Pour qui se prenait-elle ? Elle n'était rien qu'une Humaine après tout et...

Grell se rendit tout à coup de la rage profonde qui l'animait, de l'envie de massacrer la brune pour ce qu'elle lui avait fait, de lui hurler qu'elle n'avait pas le droit de faire ça, qu'Undertaker était à elle et à personne d'autre. De sa jalousie.

Jalousie.

Voilà quelque chose qu'elle n'avait jamais réellement expérimenté. Certes, elle avait haï avec force les trois femmes avec lesquelles William avait eu une relation et elle les avait fait fuir. Mais Grell savait parfaitement qu'elle n'avait pas été jalouse à ce point. Pas au point de vouloir assassiner quelqu'un avec qui elle s'entendait bien.

Et l'évidence la frappa de plein fouet.

Elle aimait Undertaker. Elle était tombée follement amoureuse de lui au moment même où il lui avait sauvé la vie, où elle avait croisé de si près son regard.

Elle ferma les yeux, refrénant au mieux ses pulsions meurtrières. Après tout, Emma n'y était pour rien, quand elle était sous morphine, elle embrassait tout le monde, sans distinction. Elle avait même embrassé Druitt, c'était pour dire !

Grell se leva avec lenteur. Elle avait besoin d'être seule. Ce fut à peine si son départ pour la salle de bain fut remarqué. Clémence pleurait silencieusement, Emma cherchait désespérément des réponses auprès d'Éric et d'Alan qui ne savaient guère comment lui répondre, Richard était dans un tel état de stress qu'il passait en revue les lois de la relativité générale et Alexander était bien trop supérieur aux autres pour s'intéresser à elle.

Grell se regarda un instant dans le miroir. Avec l'habitude de cacher ses sentiments aux autres, personne n'aurait pu imaginer qu'elle bouillonnait littéralement de l'intérieur. Elle finit par se reculer jusqu'au mur et glissa lentement contre ce dernier, jusqu'à se retrouver assise sur carrelage froid. Les yeux fermés, elle laissa échapper une larme qui descendit le long de sa joue. Elle comprenait tout désormais.

Ce n'était pas pour le remercier de lui avoir sauvé la vie qu'elle n'avait pas réagi quand il lui tournait le dos. C'était par amour. Même si c'était inconscient. Son obsession pour lui, son envie constante de cookie...

Elle se sentait si mal... Un déserteur. Elle était amoureuse d'un déserteur. Et pas n'importe lequel. Celui qu'elle devait arrêter avec le reste de l'équipe.

Le Dissident et la Traqueuse.

L'histoire interdite par excellence, de celles qui ne pouvaient mener qu'à la mort. Les Roméo et Juliette des temps modernes.

Encore fallait-il que Roméo ait quelques sentiments pour Juliette. Grell n'était, pour Undertaker, sûrement que l'une de ses mortels ennemis. Cette pensée lui fit plus mal que n'importe quoi d'autre. Elle ne voulait pas de ça. Elle ne voulait pas croire qu'il pouvait la détester. Son cœur se serra douloureusement. Bien plus douloureusement que jamais.

Elle se mordit les lèvres, tandis qu'elle se mettait à sangloter. Un souvenir refit surface en elle.

.oOo.

1699, Southampton, dans le secteur d'Hampshire, Angleterre. Grell n'avait alors que trente-deux ans. Ses cheveux roux, coupés au-dessus de ses épaules, encadraient alors sa frimousse constellés de tâche de rousseur. Elle détestait les habits dont elle était affublée, en partant de ses bottines à boucle jusqu'à ce chapeau de feutre empanaché, en passant par ses collants blancs, son pourpoint et son justaucorps qui n'avait pour seul avantage que d'être rouge.

Cependant, elle n'osait pas prononcer le moindre mot devant son père qui inspectait son habillement de près ainsi que ses valises. Interdiction d'amener quoi que se soit d'un peu trop féminin au goût du chef du secteur d'Hampshire. Elle ne fit même pas remarquer que c'était les serviteurs qui avaient préparé ses affaires sur les ordres de Neal Sutcliff et qu'il ne pouvait donc rien y avoir qui se rapportait à la particularité de Grell.

« Tout cela me semble en ordre, finit par dire l'homme à l'épaisse tignasse châtain foncé. Clarence ?

-Oui père ? trembla l'enfant en s'obligeant à relever la tête vers son père.

-J'ose espérer que vous ne couvrirez pas à nouveau de honte le nom de Sutcliff ni que vous importunerez votre parrain par votre manie à vouloir vous faire passer pour une fille. Croyez bien que je ne le laisserais pas passer.

-N... Non père.

-Bien, vous pouvez disposer Clarence. Fergus vous conduira jusqu'en Érèbe où vous rejoindrez le bureau de votre parrain. N'oubliez pas que vous vous trouverez au Palais de la Nuit et au cœur-même des locaux de la Garde Prétorienne. Je ne vous pardonnerais aucune incartade.

-Bien père.

-Fergus ! appela Neal. Veuillez emmener mon fils, je vous prie.

-Oui mon seigneur. Mr. Clarence, venez avec moi. »

L'enfant se retint de répliquer qu'elle préférait être appeler Miss Grell. Elle ne voulait pas mettre son père en colère, pas maintenant qu'elle pouvait enfin passer du temps avec Franz Brückener, son parrain.

À la suite du serviteur qui portait la malle contenant ses affaires, la petite rousse quitta l'hôtel particulier des Sutcliff et monta dans la calèche qui s'ébranla. Ils arrivèrent bientôt aux locaux du secteur, près de l'enceinte médiévale de Southampton, face à la mer. Toute excitée, elle sauta à terre avant même d'en recevoir l'autorisation de Fergus qui ne put que lui demander de l'attendre. Mais elle avait si hâte de revoir Franz ! Trépignant d'impatience, elle pria le serviteur de se dépêcher, le tirant à l'intérieur des locaux et eut du mal à ne pas courir jusqu'à la Porte. Il y avait d'ailleurs quelques Faucheurs qui entraient et sortaient par cette dernière et elle fut obligée de rester aux côtés de Fergus. Si elle désobéissait, son père en serait aussitôt informé. Ils passèrent ainsi la Porte qui communiquait avec le secteur londonien et se retrouvèrent dans une immense salle circulaire ou se des centaines de Portes semblables aboutissaient, chacune avec un nom inscrit dessus. Celle qui venait de passer était appelée Hampshire. Fergus la traîna vers la plus grande de toute, celle où il y avait le plus de passage, celle nommée Library. Ils entrèrent donc dans le gigantesque hall de la Bibliothèque Internationale des Shinigami.

Ce n'était pas la première fois que Grell y venait, elle devait toujours passer par ici pour voir son parrain, mais elle était toujours aussi impressionnée par la démesure des lieux. Combien de Portes semblables à celle qu'ils venaient de franchir y avait-il ? C'était tout simplement innombrable. Il en existait une par pays et le nom de ce dernier y était écrit en langue vernaculaire et en lettres grecques. Et, de part et d'autre du hall, se faisant face, deux portails monumentaux. L'un donnait sur l'intérieur même de la B.I.S d'où s'échapper un flux constant de personnes. L'autre, plus calme, donnait sur l'extérieur. Ce fut vers celui-ci qu'ils se dirigèrent. Grell eut un cri de joie en voyant la neige recouvrant le sol. Le ciel était bas et menaçait de déverser à nouveau ses flocons, mais l'enfant n'en avait cure. Elle n'avait qu'une envie, s'amuser.

« Mr. Clarence ! interpella Fergus. Nous n'avons pas le temps pour cela !

-Mais je veux jouer !

-Les ordres de monsieur votre père sont clairs. Je vous amène à Mr. Brückener et je rentre. Venez donc, je vous prie Mr. Clarence.

-Grell, marmonna-t-elle. Miss Grell.

-Je vous demande pardon ? »

Elle préféra hausser les épaules. Elle ne voulait surtout pas que Fergus l'oblige à rentrer pour insubordination. Il était l'homme de Neal et était tout à fait capable d'empêcher la fillette de voir son parrain en punition.

Après une chevauchée à deux sur un grand étalon noir aux étranges yeux jaune à travers l'Érèbe enneigé, ils parvinrent aux grilles d'un immense jardin au bout duquel un palais dans le plus pur style de l'Antiquité romaine. Le Palais de la Nuit, la demeure des Dieux de la Mort, Orcus et Vanth, ainsi que les locaux de la prestigieuse Garde Prétorienne.

Ils furent bientôt dans la bâtisse de marbres blanc et noir. La fillette observait les Gardes en faction, portant dignement l'aigle aux deux Faux. Elle rêvait d'être un jour à leur place, comme son parrain.

Ils finirent par arriver à une porte où Fergus toqua.

« Entrez ! » répondit une voix.

Sans même attendre que le serviteur ouvre, Grell fit violemment irruption dans la pièce.

« ONCLE FRANZ ! hurla-t-elle de joie en Allemand, se jetant dans ses bras.

-Grell, ma chérie ! rit-il en la serrant contre lui, dans la même langue. Tu m'as manqué.

-Bonjour monsieur Brückener.

-Ah, vous êtes là, vous ? grogna Franz en Anglais. Posez ses affaires ici, prenez la lettre sur mon bureau, elle est pour Neal, et dégagez-moi le plancher. »

La rouquine se mit à rire en entendant Franz parler ainsi à Fergus qui n'osa rien dire. Il n'était que peu apprécié par le Chargé des Démons. Quand l'importun fut parti, le Prétorien s'agenouilla auprès de la fillette et lui demanda sérieusement en Allemand, langue qu'il lui avait apprise et la seule qu'ils utilisaient entre eux :

« Comment vas-tu ma chérie ?

-Ça va !

-Et tes parents ? Est-ce qu'ils t'ont encore fait du mal ? »

La fillette baissa les yeux et frissonna légèrement, faisant soupirer Franz. Neal et lui avaient été amis autrefois. Mais Grell avait été la principale raison de leur dispute. Neal et Meredith Sutcliff ne pouvaient pas accepter que leur héritier veule être une fille. Franz, qui avait naturellement été désigné à l'époque comme parrain à la naissance de l'enfant, prenait sans cesse sa défense et la considérait comme une fille. La seule raison pour laquelle il adressait encore la parole au couple de manière courtoise était qu'il ne voulait pas laisser Grell seule face à eux.

C'était d'ailleurs lui qui lui avait donné ce surnom, tiré de sa langue maternelle, à cause de ce rouge flamboyant qu'elle affectionnait tant. Et puis... les adjectif en Allemand n'étant ni masculin ni féminin, ce mot signifiant à la fois criard et vif lui correspondait parfaitement. Depuis, elle refusait qu'on l'appelle par son véritable prénom, donné en référence à son grand-père, le célèbre Clarence Forester.

« Réponds-moi, s'il te plaît, ma puce.

-Ils veulent pas m'appeler Grell. Et ils veulent pas que je sois une fille.

-S'ils te touchent, je veux que tu me le dises, d'accord ? pria-t-il avec douceur, sachant très bien que sa filleule craignait bien trop son père pour parler librement.

-D'accord... murmura-t-elle d'une petite voix.

-Allez ! Maintenant, passons à des choses plus joyeuses ! Il y a un cadeau pour toi là bas ! »

La fillette eut un nouveau cri de joie et se jeta sur le paquet carmin. Déchirant le paquet, elle trouva une jolie poupée à la robe bordeaux.

« Merci ! Merci, merci, merci ! »

Franz se mit à rire. Ce fut à ce moment qu'un homme entra sans frapper dans le bureau. Sa courte mais épaisse chevelure noire parut étrange à Grell qui avait l'habitude de voir des hommes aux perruques poudrées, comme son père quand il était au travail ou son parrain. Le nouveau venu possédait un teint cuivré, typique des pays du sud de l'Europe. Il devait être Espagnol ou Italien. Son visage plutôt rectangulaire arborait un air furieux, renforcé par la force inébranlable qui l'animait. Ses yeux vert-jaune surprirent la fillette. Il ne portait en effet pas de lunettes.

« Monsieur le Préfet... saluant en Français Franz, se levant aussitôt.

-Je m'excuse d'entrer ainsi dans votre bureau, Brückener, mais je cherche Marius. Par le plus grand des hasards, l'auriez-vous vu ? demanda le nouveau venu dans la même langue.

-Non monsieur, désolé.

-Rassurez-moi dans ce cas et dites-moi qu'il vous a rendu le dossier Alpiel.

-La dernière fois que je lui en ai parlé, il m'a dit qu'il le rendrait à Orcus.

-Alors si jamais vous le voyez, ce qui semble peu probable, dites-lui que je tiens à ce qu'il vienne dans mon bureau pour que je le tue de ma propre Faux. Et précisez bien que ça sera long et douloureux.

-Euh... Si vous voulez monsieur...

-Merci. Sur ce, excusez-moi de vous avoir dérangé, je dois continuer mon tour des bureau au cas où je le trouve. Au revoir !

-Au revoir monsieur le Préfet... »

Le Préfet du Prétoire claqua violemment la porte, toujours aussi furieux. Franz resta un moment silencieux à fixer l'endroit où il était sorti, avant de se tourner vers sa filleule qui serrait sa poupée contre elle, reprenant en Allemand :

« Eh bien ! Tu auras eu la chance de voir le célèbre Lucius Cinereus Praeses... Ce n'est pas tous les jours qu'il est dans une telle colère...

-Pourquoi il est en colère le monsieur ?

-Oh ! Un dossier perdu apparemment. Ce n'est pas le premier, mais il est d'une importance capitale donc bon...

-Tu vas le chercher ?

-Non, j'ai d'autres chats à fouetter que de courir après Marius Artorius, je crois que Praeses s'en charge parfaitement lui-même.

-Je peux aller jouer dehors ?

-Tout à l'heure, ma chérie, sourit Franz. Je finis mon travail dans une demi-heure. On ira dans les jardins ensuite si tu veux.

-OUAIS ! »

Franz se rassit à son bureau, tandis que Grell présentait les lieux qu'elle connaissait par cœur à sa nouvelle poupée. Elle finit par arriver au petit portrait d'une femme à la belle chevelure d'or. Elle avait toujours été fascinée par cette peinture du début du XVIième siècle, sûrement à cause de la marlotte d'un rouge foncé mise par dessus la robe. Cependant, elle fut incapable de faire les présentations à sa poupée.

« Oncle Franz ?

-Oui Grell ? fit-il en relevant la tête.

-C'est qui la dame ? Je sais pas qui c'est et je peux pas la présenter à Rose.

-Rose ?

-Oui, Rose c'est ma poupée ! »

L'adulte rit et se leva pour prendre la fillette dans ses bras, Rose dans ceux de cette dernière. Il embrassa avec douceur la joue de Grell avant se tourner vers la peinture, le regard un peu triste.

« C'est Brunehilde. Mon épouse.

-Tu es marié ? s'abasourdit la fillette qui n'avait jamais rencontré cette Brunehilde.

-Je l'étais, répondit-il à mi-voix. Elle est morte en couche bien avant ta naissance, ainsi que notre enfant.

-Elle était Humaine ?

-Non, mais pour la Mort, il n'est guère naturel de donner la Vie. Je veux dire, c'est un peu contre-nature pour des Shinigami... Ainsi, beaucoup de femmes meurent en accouchant et il peut arriver qu'il en aille de même pour l'enfant, même si c'est extrêmement rare.

-Tante Brunehilde te manque ? interrogea Grell.

-Oh oui... soupira Franz, le regard perdu sur le portrait de sa défunte épouse. Elle... Elle était mon âme sœur, tu sais...

-C'est quoi ?

-Des âmes sœurs sont des personnes destinées à être ensemble. En vérité... Le terme d'âmes sœurs est un peu inexact. On devrait plutôt parler de lien. Connais-tu le desmos ?

-Non, c'est quoi ?

-Cela voulait dire lien en Grec Ancien. Le desmos, c'est tout simplement le lien qui peut unir deux Kami, notamment un Shinigami et un Kami animal... C'est un lien qui permet de communiquer à distance par exemple, et si l'esprit animal est bien formé, il peut aider dans le travail de différentes manières. Tu peux même parfois te lier à plusieurs animaux. Il me semble que le maximum de lien est de deux ou trois, je ne sais plus.

-C'est quoi le rapport avec tante Brunehilde ? s'impatienta la fillette.

-J'y viens ! Ne t'inquiète pas... Le desmos marche également entre deux Shinigami. Mais... quand il touche deux Shinigami, il n'est pas fait consciemment et est... différent. Autant avec un Kami, il est choisi, apprivoisé, maîtrisé, autant avec un autre Shinigami, il est absolument tout le contraire. C'est un lien d'amour qui peut se créer en un instant comme se créer dans le temps. Seulement, il est absolument indestructible. C'est l'amour le plus profond et le plus passionnel. Il ne t'apportera pas de capacités télépathique, comme avec un esprit animal, mais il t'apportera beaucoup de bonheur du moment que tu pourras être aux côtés de la personne que tu aimeras.

-Donc... Quand je tomberais amoureuse... Ça voudra dire que le garçon m'aimera et qu'on sera lié pour toujours ?

-Si c'était aussi simple ! rit Franz devant la naïveté enfantine de Grell. Tu pourras tomber amoureuse autant de fois que possible avant de rencontrer celui qui ait fait pour toi. Tu pourras même aimer avec passion, mais rien n'égalera ce que tu ressentiras pour la bonne personne. Et... Il peut arriver, parfois, que le desmos ne se crée que dans un seul et unique sens, ce qui est alors pire que tout. Je te souhaite de ne jamais connaître ça. Parce qu'une fois que tu auras connu cet amour-là, tu seras incapable d'aimer une autre personne.

-Et... Et si celui que j'aime meurt... demanda lentement Grell. Comme tante Brunehilde... Ça fait quoi ?

-Tu ne vis plus. Tu survis avec le souvenir de l'être aimé. Certains se suicident à cause de ça... »

Grell fronça les sourcils, ne comprenant pas vraiment ce que son parrain voulait dire. Elle embraya donc sur autre chose :

« Et comment on sait que c'est la bonne personne ? Celui a qui on est lié ?

-Tu le sauras. C'est tout. Je ne peux pas t'en dire plus, parce qu'il n'y a rien à rajouter sur cet aspect.

-Ah... Alors... Tu aimais beaucoup tante Brunehilde...

-Oui... Grell, ma chérie... Tu as appris à lire, non ?

-Oui ! s'écria joyeusement la fillette. On a appris à lire à l'école !

-Je vais te donner un livre. Je te l'offre, il est à toi. Ça a été écrit à la fin du siècle dernier par un dramaturge célèbre chez les Humains, William Shakespeare. Ça s'appelle Roméo et Juliette. Je dois l'avoir en Anglais en plus... Tu es un peu jeune pour tout saisir, mais tu comprendras sûrement mieux le desmos.

-Mais ce sont des Humains, non ?

-Oui, mais les Humains peuvent tout à fait connaître un amour aussi fort et passionnel. Oh ! Et si nous allions plutôt voir cette pièce au théâtre ? Je suis sûr et certain qu'il doit bien y avoir au moins une salle de théâtre en Angleterre qui doit produire Roméo et Juliette !

-OUAIS ! On va sortir ! Hu hu hu ! Je pourrais emmener Rose ?

-Bien sûr ! Elle sera sûrement ravie de venir avec nous ! Par contre, tu m'enlèveras ces fripes, j'ai une jolie petite robe rouge pour toi... »

Les yeux de la fillette se mirent à briller de joie.

.oOo.

Grell rouvrit les yeux et essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues.

« Tu... Tu avais raison, oncle Franz... murmura-t-elle en Allemand comme elle l'aurait fait si son parrain avait été là. On le sait. C'est tout... »

Elle rejeta légèrement la tête en arrière, fixant le plafond sans vraiment le voir. Si seulement son parrain était encore en vie... Elle aurait voulu pouvoir lui poser encore tant de questions sur le desmos. Ils n'en avaient parlé qu'une seule fois et, aujourd'hui, elle le regrettait.

En même temps, qu'aurait-elle pu dire ? Même s'il était son parrain et qu'il l'avait aimée comme l'enfant qu'il n'avait jamais eu, il n'en restait pas moins un Traqueur et le Chargé des Démons. Et elle, elle venait de tomber amoureuse d'un déserteur. Pourtant, elle était certaine que lui, au moins, l'aurait comprise. Ce qui était sûr, c'était qu'elle ne devait en parler en personne. William serait absolument capable d'utiliser son amour comme appât pour le dissident, si jamais le desmos se révélait à double sens. Rien que d'imaginer Undertaker mort, surtout par sa faute, Grell en avait la nausée et le cœur douloureux, malgré sa passion pour le sang.

Si jamais le desmos se révélait à double sens... Cette pensée fit plus mal qu'autre chose à la rousse. Sa récente désillusion avec William l'empêchait de réellement avoir confiance en elle et en sa capacité à être aimée. Avec la chance qu'elle avait en amour, jamais Undertaker ne partagerait ses sentiments.

Elle tenta cependant d'avoir un peu d'espoir. Il lui avait sauvé la vie. Il lui parlait comme à une femme. Il l'avait prise dans ses bras. Il... l'avait appelée ma jolie, se souvint-elle tout à coup. Elle ne devait pas le dégoûter tant que ça, non ?

Elle se mordit cependant les lèvres. Ça ne voulait rien dire. Il pouvait très bien lui avoir sauvé la vie parce qu'il trouvait ses Traqueurs absolument ridicules et risibles. La prendre dans ses bras était alors la seule solution. Quant à lui parler comme à une femme, il était peut-être tout simplement ouvert d'esprit et pouvait très bien l'avoir appeler ma jolie par pure ironie.

« Où sont donc passés ta joie de vivre et ton optimisme, Grell ? » souffla-t-elle à elle-même en Anglais.

Ils en avaient pris un sacré coup, c'était sûr et certain. Aimer à la folie une personne qui ne lui rendrait jamais, qui était sensée être son pire ennemi n'était pas pour lui remonter le moral. Surtout depuis qu'elle avait compris qu'elle n'en aimerait pas un autre.

Elle avait longtemps cru que c'était William, son âme sœur. En vérité, elle s'en était persuadée. Maintenant, elle se rendait compte qu'elle s'était trompée sur toute la ligne. Elle n'avait jamais ressenti une telle brûlure au plus profond de son âme en pensant à lui.

Elle soupira. Personne, absolument personne, ne devait se rendre compte de ses sentiments pour le dissident. Mais elle n'était pas prête à l'arrêter pour autant. Elle prit donc une décision, sachant pertinemment que c'était la pire de toutes.

N'aider en rien à son arrestation.

Elle ne ferait rien qui entraverait l'enquête, sachant que ça lui vaudrait une condamnation à mort, mais ne ferait certainement rien pour la faire avancer.

Si quiconque s'en rendait compte, c'était la prison pour l'éternité.

Elle se releva, plus décidée que jamais à ne rien laisser paraître et arrangea son maquillage qui avait coulé à cause de ses larmes. Elle gloussa un instant, s'imaginant tout à coup fuir romantiquement aux côtés de celui qu'elle aimait, avant de se rappeler qu'il la haïssait sûrement comme un dissident pouvait haïr une Traqueuse.

Essayant de ne pas trop penser à cela et de se dire que les desmos à sens unique devait être quand même particulièrement rare, elle respira un grand coup avant de rejoindre les autres.

Désormais, c'était à son talent d'actrice de faire le reste.


Prochain chapitre : "Les masques tombent".
On sait ce qui arrive à Ronald, on verra des Prétoriens (une surtout) et un traître se dévoile...

A bientôt !