Je vois que ce début de fanfiction est plutôt bien accueilli, merci ! Je vais essayer de vous aider avec le vocabulaire médical. Dans le premier chapitre, les termes qui n'ont pas été expliqués n'étaient tout simplement pas important. J'ai juste besoin que Lexa ait l'air de s'y connaître, en fait... Enfin bref, cette fois-ci, je vais expliquer les mots que vous pourriez ne pas connaître. Si j'en ai oublié quelques uns, faites moi signe !
Biper = sorte de téléphone que les médecins utilisent entre eux. Quand le biper sonne, c'est que son propriétaire est appelé quelque part
Calot = "chapeau" que portent les chirurgiens pendant l'opération, pour une question d'hygiène
Clamper = intervention simple qui consiste à interrompre une hémorragie en "pinçant" la peau ou les tissus autour de la blessure
Chapitre 2
-En retard, docteur Woods.
-Veuillez m'excuser, docteur Kane. Je parlais avec le docteur Zoé.
Le médecin doit entendre les notes de reproches dans ma voix, car il fronce légèrement les sourcils.
-Un problème, Woods ?
-Je croyais que vous lui aviez parlée ! Je croyais qu'elle vous m'avait prêtée. Or ce n'est pas le cas : vous avez menti.
-Je t'ai simplement dit que tu m'as été recommandée, pas qu'elle t'a donnée. Ni même qu'elle t'a recommandée.
-Mais, alors...
-Tes heures de gloire furent en neuro, Woods. Quand on cherche à savoir si tu vaux le coup, on va voir la personne qui a fait de toi qui tu es. Ce n'est pas parce que tu l'as oublié que le docteur Jaha a fait de même. C'est lui qui t'a recommandée.
Je ne dis rien. La neuro a un jour été mon sommet, mes temps de gloire, mais lorsqu'on monte toujours plus haut sur une falaise difficile, on finit systématiquement par tomber. Je suis tombée de plus haut, et plus tôt que les autres.
-Tu es bonne en cardio, très bonne, même. Comme partout, en fait... mais la neuro ! La neuro... c'est ce qu'on appelle fréquemment un don, Woods.
-Je croyais que j'étais en retard, docteur. Un médecin en retard inspire confiance au patient, ça fait passer le message comme quoi il est occupé, et qu'il est assez bon pour être occupé. Un médecin vraiment en retard, ça fait peur.
Kane fronce les sourcils, mais il rentre tout de même dans la chambre.
Son avertissement ''attention, Woods, c'est un cas qui change une vie'', me traverse vaguement l'esprit avant que je ne le suive.
Cette fois-ci, la patiente est bel et bien éveillée. J'arrive à lire le titre de son livre - ''Moby Dick''- avant qu'elle ne nous voit et le referme.
-Bonjour, dit-elle doucement, en adressant un sourire sincère à Kane.
-Bonjour, Clarke ! Je te présente le docteur Woods. Il s'agît de l'interne que j'ai choisie pour nous suivre dans la suite de notre épopée.
-Ma baby-sitter ?
Elle m'adresse un sourire charmant, comme si elle ne venait pas de m'offusquer.
-Je préfère le terme chirurgienne, si ça ne vous gêne pas.
Clarke se tourne vers Kane en exagérant une grimace :
-C'est un autre tarif, quand on demande le tutoiement ?
-Ce petit essai du monde médical ne te coûtera rien. C'est le bas de la chaîne alimentaire, alors amuse-toi, c'est cadeau. Woods ? (Kane se tourne vers moi, son biper en main) on vient de me biper. Mes radios sont prêtes pour mon patient suivant, je vais les chercher. En attendant, toi, tu prends les constantes de notre chère amie et tu tentes de briser ton image de médecin insensible et asocial. Compris ?
-Oui, docteur.
-Super. À tout de suite, Clarke.
La patiente suit son docteur du regard et, une fois qu'il est hors de sa vue, elle se retourne vers moi. Je m'oriente vers son dossier pour voir les médicaments qu'elle a récemment reçus (aucun) et ses allergies (aucune).
Je m'affaire dans la pièce, à la recherche d'un stéthoscope qu'une infirmière aurait oublié, car j'ai oublié d'en reprendre un après l'opération.
-Pas de stéthoscope, hein ? Erreur de débutant...
-Je ne suis pas débutante, marmonnai-je en continuant de chercher.
-Au bloc, peut-être pas. Ici, oui.
-Comment...? Comment savez-vous ça ?
-J'ai des pouvoirs magiques ! Non... me regardez pas comme ça. S'il vous plaît. Je parle avec les infirmiers. Wells est plutôt beau garçon, non ? Non, je plaisante. Pas vraiment mon genre.
Je lève un sourcil.
-Wells ? C'est le genre de tout le monde.
-Je ne suis pas tout le monde, docteur Woods.
-C'est ce que les gens aiment se dire, oui.
La patiente enchaine cavec une grande légèreté.
-Vous avez déjà lu "Moby Dick" ?
-Oui. Le bateau va couler.
-Si vous croyez que vous pouvez me spoiler un classique tel que "Moby Dick"... c'est comme me dire que Jack est mort d'hypothermie.
-Qui ça ? demandai-je évasivement, car je viens de trouver un stéthoscope et que je cherche son pouls sous sa robe.
-Jack ! Jamais vu "Titanic" ? Il passe à la télé tous les mois !
-Il va donc falloir que je vous dise que je n'ai pas de télé.
-Oh ! Moi non plus, en fait.
-Taisez-vous, je cherche votre pouls.
-À vrai dire, je me suis dit que vu que j'ai pour sale habitude de passer la plupart de mon temps dans un lit d'hôpital où une télé m'attend, cela ne sert à rien que j'en aie une à la maison...
-La plupart de votre temps ?
-Le reste, je le passe en salle d'op'.
Je ne peux m'empêcher de sourire face à cette exagération, tout en vérifiant le fond de sa gorge. Ce sont des mesures complètement absurdes, comte tenu du fait que le problème est cérébral.
-C'est bizarre, tout de même... une fille à la tumeur la plus inopérable qui dit fréquenter si régulièrement une salle d'opération ?
-Ils m'endorment, me rentrent une caméra par les narines et observent, songeurs, ma tumeur pendant des heures et des heures, se demandant comment Dieu pourrait les aider à la retirer.
Un autre sourire passe sur mes lèvres.
-Je crois même que...
-Ça fait mal, ici ?
-Oui, mais c'est parce que je me suis goinfrée de desserts. Je crois même que mon crâne va manquer au docteur Kane, vous savez. Je veux dire, ma tumeur. Je pense bien qu'à ma mort, je lui offrirai la plus belle de mes radios, pour que le manque ne soit pas trop fort.
-La plus belle ? Comment savoir laquelle sera la plus belle ? Moi, je crois que la plus belle sera trop proche de votre décès pour que vous ne pensiez à l'imprimer.
Cette discussion n'a aucun sens, rien n'affirme que Clarke mourra de cette tumeur. Cependant, je m'amuse dans cet échange absurde.
-Bien vu. Vous le ferez pour moi ?
-C'est promis. En attendant... c'est quoi, ça ?
-Un bleu.
-Pourquoi ?
-Hum...parce qu'il y a eu une agglomération de sang, c'est ça ? Ou un souci nerveux ? Des veines qui explosent? J'en sais strictement rien, à vrai dire.
-Comment vous l'êtes-vous fait ?
-Oh... ça remonte à ma dernière crise de douleur. J'étais dans le salon et je suis tombée sur un camion. Un jouet, quoi.
-Vous avez des enfants ?
-Deux neveux. Des petits monstres que je n'échangerais pour rien au monde. Et vous ?
-Quoi ?
-Des enfants ?
-Mon scalpel et mon calot.
-Sérieusement.
-J'ai une tête à avoir des enfants ?
-Je sais pas, vous avez quel âge ?
-Le vôtre, plus ou moins.
Ses constantes sont parfaitement stables par rapport aux précédentes, je l'inscris dans le dossier.
-Je devrais m'inquiéter de ce silence?demandai-je en écrivant.
-Je vous observe... ça pose problème ?
-Vous avez tous les droits. Je suis le bas de la chaîne alimentaire.
-J'aurais jamais cru entendre le docteur Kane dire ça un jour, vous savez. C'est plutôt dur.
-C'est comme ça qu'on avance, que seuls les meilleurs restent. Il faut nous préparer. (Je ferme la farde et observe ma patiente quelques instants) Parce qu'une fois qu'on n'est plus le minimum, on se retrouve propulsés tout en haut. Avec la vie d'innocents entre les mains. Les hôpitaux sont plus puissants que les rois, vous savez.
Je me remets à l'ausculter.
-Je vais bien, vous savez.
-Oh, je n'en doute pas une seule seconde ! Seulement on a cru remarquer une toute petite tâche dans votre crâne et vous vous êtes plaintes une ou deux fois de douleurs vaguement dérangeantes. Et si la question vous passe à l'esprit, en effet, c'est pour ces détails que vous passez votre vie sur une table d'opération.
-Vous n'êtes pas drôle.
-Toussez un coup. OK, parfait.
-C'est bon ?
-Non, je dois encore vérifier chacune de vos fonctions cognitives et nerveuses.
-Mais vous savez qu'elles sont excellentes !
-Arrêtez de vous plaindre. C'est moi qui rate l'opération cardio du mois, pas vous.
-Vous êtes en service de cardiologie ?
-L'infirmier ne doit pas être si bavard sous l'oreiller. Vous sentez mes doigts ?
-Vous avez le droit d'insinuer ce genre de trucs ? Hé ! Pas ce regard, s'il vous plaît. Bien sûr, je sens vos doigts. Vous allez aussi me faire un lavage rectal ? C'est vrai qu'après on se sent plus léger, et ça m'a l'air tout aussi utile que ce qu'on est en train de faire.
-Neuf fois trois ?
-Vingt-sept. Pourquoi pas une appendicectomie, tant qu'on y est ?
-Onze moins douze ?
-Ou une réanimation ? Ça fait moins un an. Vous trouvez ça vraiment nécessaire ?
-Pourquoi ? Vous êtes fatiguée ? Vous avez mal à la tête ?
-Pas du tout, je m'éclate. Vous penseriez quoi d'une greffe du poumon ? Au cas où ?
-Et vous, vous pensez quoi d'une intubation ? Vous savez, ce truc dans la gorge qui empêche quiconque, même une bavarde comme vous, de parler ? Trois plus cent?
-Cent trois ! C'est trop simple, votre truc. Un légume pourrait le faire.
-Les cinquante premières décimales de pi ?
-Je vous demande pardon ?
-Je plaisante. Ça, c'est fait, il ne reste plus que la mémoire, maintenant, marmonnai-je pour moi-même. Des frères et sœurs ?
-Un frère. Vous me retiriez mes amygdales?
-Vous avez fini, oui ? Vous sauriez me dire son âge ?
-Je ne sais pas. Pas d'affolement, s'il-vous-plaît, je sais dire qu'il est plus âgé que moi. Il va se marier, prochainement.
-Super. Le nom de votre dernier chien ?
-Popper, j'avais cinq ans. Je serai là pour son mariage ?
-Celui de Popper ? Il n'est pas mort ?
-De mon frère.
-Votre vie n'est pas en danger pour l'instant. Ça devrait pouvoir se mettre, avec une infirmière à côté. Essayez de loucher, maintenant. Touchez votre nez avec votre pouce. Super. Rotez un peu, s'il vous plaît.
-Vous vous foutez de moi !
-Bien sûr.
-C'est le ''s'il vous plaît'' qui m'a mise sur la piste.
Je souris.
-Il faut bien s'amuser un peu, avec cette vie de morts et de maladies.
Elle pince les lèvres et prend une moue sarcastique.
-J'aurais presque pitié.
-Vous pourriez, je rate une opération en cardio pour une intubée en sursis...
-J'aurais préféré ne pas entendre cette phrase, Woods.
Kane se tient dans l'encadrement, l'air sévère, un café à la main. Aucune radio à l'horizon. Il a fait exprès de me laisser seule avec elle et, vu sa tête, j'ai merdé.
-Je t'assure que si ma patiente n'a pas trouvé ce moment au moins passable, je m'arrangerai pour que la seule fois que tu touches à nouveau un scalpel cette année soit pour crever un abcès.
-Je vous demande pardon ? Je... je n'étais pas au courant ! Je... enfin...
-Ce que le docteur Woods veut dire : c'est que ça tombe vraiment bien, parce que pour ma part, j'ai passé un moment plus qu'agréable. Il se trouve qu'elle m'a prouvé qu'elle était plus qu'une chirurgienne insensible et asociale.
-Il ne faut pas exagérer, Clarke...
-De toute façon c'est trop tard: je l'ai dit. Et si vous alliez pour de bon chercher ces radios ? Pendant que le docteur Woods exerce sa capacité à sauver des vies ?
Kane me jette un regard suspicieux, puis se tourne vers Clarke et acquiesce avec une satisfaction retenue. Une fois parti, je reprends enfin ma respiration.
-Merci, je vous dois la vie...
-On exagère pas un peu, là ? J'ai pas besoin de votre vie, contentez-vous de me retirer cette tumeur. Je tiens vraiment à assister à ce mariage, vous voyez.
-C'est le moins que je puisse faire.
-Et bien si c'est vraiment le cas, j'aimerais vraiment que vous me tutoyiez... je me sens comme un numéro.
Je m'empêche de grimacer -elle vient après tout de m'empêcher six mois de pur enfer.
-Tu sais ce qu'on dit, hein ? Je suis en bas de la chaîne alimentaire.
-A la prochaine, docteur.
Et voilà qu'elle me chasse.
-A la prochaine, Clarke.
Dans le couloir, je reste observer ma patiente. Elle poigne avec enthousiasme dans son bouquin. Sans savoir pourquoi, je suis plutôt satisfaite d'avoir ce dossier. Je l'observe papillonner comme on papillonne devant un livre que l'on ne veut pas lire. Elle finit par le refermer et allumer la télé.
Je prends mon biper qui vient de faire vibrer ma cuisse et souris en lisant le message : carnage au service des urgences ; deux cas traumatologiques et une urgence chirurgicale.
Je cours, histoire de ne pas écoper des cas supplémentaires ennuyeux. J'arrive en même temps qu'un autre résident qui prend en charge un père paniqué, prenant à peine en compte son bras en moins. Un autre résident me vole la mère inconsciente et je me retrouve seule face à Niylah, la titulaire de pédiatrie. De pédiatrie.
-Non...
-Woods, tu me suis.
-Docteur, je...
-Pas de discussion, Woods. L'enfant a besoin de notre aide.
Je déglutis puis suis en courant le docteur. Elle me mène à un lit en mouvement où un gamin de huit ou neuf ans pisse le sang. J'ai rarement vu un tel débit d'afflux sanguin.
-La fontaine de Jouvence, marmonnai-je, et j'écope d'un coup de coude de Niylah. Bloquez l'ascenseur ! criai-je alors que la titulaire s'en va préparer le bloc.
Dans l'ascenseur, je gaspille toutes les serviettes à disposition pour trouver ne serait-ce que la source du saignement, objectif que j'atteins après deux étages.
-Dégagez le couloir ! fais-je une fois que les portes s'ouvrent.
Je me précipite vers le bloc 3. J'entends quelqu'un renifler, et le préviens avant de rentrer dans le bloc sans regarder en arrière.
-Si t'as un rhume, tu te mouches. Si tu pleures, tu ne rentres pas dans le bloc.
Je ne prête pas attention à la réaction de l'interne et suis mon patient dans le bloc.
-On n'a pas le temps de se préparer, retirez-lui juste son t-shirt, dictai-je alors qu'une infirmière me mettait ma veste et des gants.
-On prépare pour quelles blessures ?
-Plaies béantes tout le long du thorax. Où est le docteur Niylah ?
-Elle arrive, elle vous demande de commencer sans elle.
-Bon... d'accord. Le roux ! Tu m'assistes sur cette opération. Plus de serviettes, s'il vous plaît. Il faut qu'on arrête le saignement, marmonnai-je pour moi-même.
Je cherche l'organe endommagé pour clamper mais c'est impossible, le sang est à perte de vue. Il faut prendre une décision, et vite, encore bien.
-OK, on fait un garrot, décidai-je, et malgré les protestations indignées, tout le monde s'attelle à la tâche.
-Plus personne ne bouge !
-On a fait le garrot trop haut, docteur, dit une interne.
-Bien sûr ! On fait un garrot à un membre, pas à un torse ! rétorque un autre.
-Il ne risque pas de grosses séquelles ?
-Fermez-la, tous autant que vous êtes. La pire séquelle reste la mort.
La plaie ne saigne plus du tout, mais ce n'est pas nécessairement bon signe. On reste donc silencieux quelques secondes, -durant laquelle le haut du corps prend une couleur violacée- puis je vois avec soulagement le débit de l'hémorragie reprendre de manière bien plus raisonnable.
-On laisse le garrot ?
-On le desserre assez pour ne plus compromettre sa mobilité. Maintenant, on va pouvoir commencer. Mais où est le docteur Niylah ?!
-Elle est retenue par une appendicectomie.
-Trouvez un autre résident. Vous n'avez qu'à biper Gina !
-Le docteur Martin n'est pas sur ce cas.
Je relève la tête vers les infirmières de bloc et aucune ne cille sous mon regard de feu.
-Le docteur Niylah vient-elle de me refiler ce cas pédiatrique ?
Aucune réponse, je laisse un juron s'échapper.
-OK... Le roux, quel est ton nom ?
-Thomas.
-Ton nom ?
-Thomas Vanhester, docteur.
-Vanhester, évite de vomir sur ce tas de chaire, tu veux ?
-Oui, docteur.
-Parfait. Aspiration.
Une fois le corps nettoyé, on peut admirer une plaie profonde qui déchire le torse entier du gamin. Je clampe une artère, ce qui permet de retirer le garrot. J'évalue ensuite les dégâts, fais biper l'ortho pour quelques côtes cassées. J'entame le soin de l'intestin grêle, à peine broyé pour un si grave accident. C'est au moment où je m'apprête à retirer la partie non-viable que Niylah débarque, l'air serein.
-Mais c'est un gamin en pleine forme que je vois là, Lexa.
-Ah bon ? Moi, je vois un imbécile qui n'avait pas sa ceinture et qui a eu la brillant idée de lancer un ballon sur sa mère alors que celle-ci conduisait.
-Comme quoi, tout est en fait une question de point de vue. Comment t'y es-tu retrouvée dans cette hémorragie ?
-On a fait un garrot.
-Voilà qui est peu catholique.
-ça fonctionne, contrai-je un peu trop sèchement.
-Je ne suis pas une bonne sœur, Lexa, je suis chirurgienne. Ce qui est peu catholique, j'adore.
L'interne face à moi, Vanhester, sautillait tellement sur place que la table en tremblait presque.
-Quelque chose à apporter au groupe, le roux ?
-Il est arrivé ici condamné ! Mais grâce à nous, enfin... à vous, il pourra jouer au foot dans moins de deux mois !
-S'il arrive à faire ses lacets, ajoutai-je en me re-concentrant sur l'opération en cours.
Quelqu'un dans la salle se racle bruyamment la gorge.
Je lève à nouveau la tête: il s'agit du nouvel anesthésiste. Des mots croisés sur les genoux, il me regarde avec désapprobation.
-Oui ? demandai-je poliment.
-Vous avez un problème avec les enfants, docteur ? Vous êtes plus... vraiment plus infâme que d'habitude. Il s'agit d'un enfant sur cette table. Un enfant comme on en a tous été. Un enfant avec des rêves ! Des amis imaginaires ! Et plein d'amour à donner... Un cadavre d'enfant n'a pas les mêmes propriétés. Alors excusez-nous si on s'extasie devant sa vie.
Je garde le silence, l'opération nécessitant toute mon attention.
-Que vous soyez désagréables avec les internes, ça vous regarde. En fait, j'approuve même. Mais ce garçon ? Vous n'avez jamais aimé un enfant, docteur Woods ? Vous ne savez pas ce que ça fait ?
-ça suffit, docteur Emerson.
-Mais elle ne l'a même pas regardé ! De quelle couleur sont ses cheveux ? Et son prénom, vous le connaissez, son prénom ?
-Carl, vous allez replonger dans ces mots croisés et en ressortir seulement si le patient se réveille sur la table, dit Niylah d'une voix qui a perdu toute sa bonne humeur.
Le jeune se tait, le visage fermé.
Je cesse tout mouvement, fais le vide autour de moi, tente de me raisonner. Je réussis. Je rouvre les yeux, dépose mes outils. Je m'approche du patient et vois une petite tête d'ange : il a les cheveux noir de jaie, des sourcils épais, plein de tâches de rousseur et des yeux vert amandes. Des coulées de sang sur ses joues et dans ses cheveux. Son crâne, ouvert et ensanglanté, à l'air libre.
Je cligne des yeux, chancelante, et la vision d'Aden disparaît. Je vois à sa place un gamin tout ce qu'il y a de plus ordinaire.
Mon cœur s'emballe, mes mains tremblent. De trop.
Okay, c'en est fini des opérations pour aujourd'hui. J'offre la fin de l'intervention au roux et pars en courant presque.
Je me bats pour ne pas pleurer et pour faire partir le sang sur mes manches, quand Niylah rentre dans la pièce de désinfection.
-Cela fait neuf minutes que tu te laves les mains, Lexa.
Elle entreprend à son tour de se laver les mains.
-Visiblement, c'était trop tôt, commente-t-elle en désignant le bloc d'un signe de tête.
-Vous ne comprenez pas, docteur. Ce sera toujours trop tôt.
-Tu te fermes, Lexa. Comme une huître. Tu ne peux pas abandonner la neurochirurgie et arrêter de soigner des petits humains à cause d'un seul cas ! Aussi terrible qu'il ait été...
Niylah voit la larme se former au coin de mon œil et se tait. Je lève les yeux au ciel, prends une grande inspiration.
-Vous avez refilé à une gamine de vingt-cinq ans un cas désespéré, un enfant condamné, sans lui préciser que c'était insoignable. Vous lui avez demandé de soigner par tous les moyens possibles un gamin incroyable alors qu'il était déjà inscrit à la morgue.
-On ne le savait pas dès le début ! Enfin, si, mais... il faut nous comprendre ! Tu avais déjà sauvé des gens que tout le monde avait condamné ! C'était ton truc, les coups de génie qui sauvent des vies. Te montrer le cas tombait presque sous le sens ! Et tu étais tellement bien partie !
-Mais il y a eu ce moment. Ce déclic. Vous avez su qu'il mourrait d'office, quoi que je fasse. Je m'y attachais et vous n'avez rien dit. Pas une seule fois vous avez essayé de me faire prendre conscience de sa mort imminente !
-Tu réagis mieux sous la pression ! C'est quand ton patient est au bout du rouleau que tu deviens dieu ! On attendait juste le bon moment... On était sûrs qu'il arriverait d'un moment à l'autre.
-Mais il n'est jamais arrivé, je n'étais pas dieu. Aden est mort sous mes mains, sous mes yeux.
-Et j'en suis désolée, Woods. J'en suis vraiment désolée.
-Je ne vous en ai jamais voulue pour ceci. Je n'en ai qu'à Jaha, mon prétendu mentor. Je vous demande simplement de ne plus jamais me remettre dans cette position. Vous devriez pouvoir faire ça, non ? Gina Martin aurait tué pour cette opération.
Je m'essuie les mains et pars sans attendre de réponse.
Une fois dans le couloir, je tombe sur mon interne qui s'était arrêtée pour pleurer. Les yeux bouffis, elle est assise contre le mur, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Je me poste devant elle, les pieds dans une traînée de sang.
L'interne relève la tête vers moi, se fige d'horreur.
J'ai cet effet sur les petits nouveaux, ils sont intimidés, que je la joue dure ou non.
-Je... je suis désolée... j'ai vu ma petite sœur à sa place, j'ai... j'ai paniqué... je... ça ne se reproduira plus.
Je reste quelques instants à observer la jeune femme. Au bout de quelques instants je m'assieds à ses côtés, passe un bras autour de ses épaules et l'attire contre moi.
-Bien sûr, ça se reproduira... On va juste devoir y porter plus d'attention.
La tête sur mon épaule, l'interne se remet à pleurer à chaudes larmes.
