Chapitre 3

Plusieurs semaines plus tard...

-Pas de pomme de terre, s'il vous plaît.

J'ai droit à une belle grimace de la cuisinière et une énorme cuillère de féculents.

Je ne dis rien, rejoins ma tablée où deux amis parlent avec animation. Je les écoute distraitement tout en répétant les mouvements de suture que j'ai récemment appris sur un petit pois. Un travail bien trop fastidieux pour que je remarque l'arrivée de Dopsy. Celui-ci s'affale à notre table et se jette aussitôt sur son assiette. Il fait trembler la table, alors j'abandonne mon exercice, et lui souhaite un bon appétit au passage.

-Merci, répondit-il après avoir dégluti difficilement.

Mais il ne me regarde pas moi, son regard est bloqué sur mon assiette.

-Vas-y, sers-toi...

-Merci ! répète-t-il, en vidant mon assiette dans la sienne. J'ai une faim monstre, je sors d'une opération du foie d'un obèse. Tellement gros, le type, qu'il dépassait de la table d'opération. On devait juste retirer un bout du foie, mais tout était pourri.

-Vous avez fait comment?

-On a eu le temps de rien faire, il a fait une crise cardiaque en pleine opération, répond-il en se léchant les doigts plein de graisse.

-Et après ça, tu continues de te goinfrer de gras?

Il hausse les épaules, enfourne une cuillère de pommes de terre et mâche de manière peu élégante.

-Je vais à la salle, ça compense. Et toi, c'est quoi ton programme?

-Je me suis entraînée toute la semaine pour l'opération de ce soir.

-La séparation des siamois? Ils sont reliés par le dos, en quoi auraient-ils besoin d'une cardiologue?

-Aucune idée, mais Zoé m'a assuré que s'il y avait besoin d'une intervention cardiologique, qu'elle quelle soit, je pourrais m'en occuper. Avec un peu de chance, un des diaphragmes se rompra ou, mieux!, on réalisera au dernier moment qu'ils partagent aussi une artère! Tu t'imagines?

Mon biper me sort de mes douces rêveries, je le consulte, espérant de tout cœur que ce ne soit pas trop important.

Raté, c'est urgent.

Je me lève en laissant mes affaires telles quelles et cours à toute vitesse jusqu'à la chambre 112. J'y arrive à bout de souffle, découvrant une Clarke en pleine crise.

Pliée sur elle-même, en boule au milieu de son lit. Ses cheveux blonds cachent son visage, ses muscles sont tendus et chacune de ses veines battent la chamade sous sa peau.

-Clarke ! m'exclamai-je en la rejoignant. Clarke, ça va aller...

Cela fait un peu plus d'un mois que je l'ai vue pour la première fois et, depuis, les choses ont bien évolué. Passer ensemble un certain laps de temps, deux fois par jour, tous les jours de chaque semaine, ça forge des liens. ça nous rend authentiques, sans faux semblant ni faux sourire, on se voit sous toutes nos humeurs, sans notre carapace sociale. Elle me parle de mort et de dessins animés, je lui réponds par la médecine et l'humour noir. J'ai appris à découvrir une jeune femme brillante, pleine d'énergie et de répartie, aimant la vie autant que j'aime la chirurgie.

C'est, je l'avoue, un moment de la journée que j'attends avec impatience. Ausculter quelqu'un en sachant qu'il est en pleine forme, ça a quelque chose de terriblement apaisant. On parle un peu, des fois cinq minutes, des fois une petite heure. Je pourrais confier le boulot d'infirmière à l'un de mes internes, mais c'est une pause dans ma journée de travail, dans ma vie de chirurgienne en général, que je souhaite à tout prix conserver. Clarke est cette pause... dans son état normal, tout du moins.

C'est la première crise qu'elle fait depuis cinq semaines, la première à laquelle j'assiste.

Ses mains se cramponnent désespérément à son drap, les doigts blanchis. Je lui prends la main et de mon bras restant, je la force à s'allonger. La contraction risque seulement de faire perdurer la douleur. Je vois son visage, pâle, couvert de sueur et de larmes. Elle gémit et son corps entier se contracte sporadiquement.

-Clarke, ça va aller... ça va aller...

Un interne, qui a eu la brillante idée de me suivre en me voyant courir, tape précipitamment sur son biper. J'imagine qu'il est en train de joindre Kane.

Je maintiens Clarke couchée en essayant de ne pas m'arrêter sur ses cris et attends que l'interne ait envoyé son message pour lui dicter ce dont il doit prendre note. Kane arrive vite et remplace l'étudiant, ce qui me permet d'enfin me concentrer sur Clarke.

Celle-ci serre ma main à en briser les os.

-Tiens bon, Clarke... je suis là. Tout va aller mieux.

Elle cesse de se débattre mais continue de gémir. Je mets ma main dans ses cheveux et elle ouvre ses yeux. Bouffis et injectés de sang, ils sont toujours aussi surprenants. Un peu de vert, d'orange, de bleu et de gris. Ils me fixent, agités et désespérés.

Je ne m'interromps pas dans mon flot de paroles rassurantes et, de mon pouce, je caresse doucement son crâne. Peu à peu, elle se détend et, quand je lui souris, elle me fait signe de la relever. Je l'assieds et, les yeux à nouveau pleins de larmes, elle me prend dans ses bras et serre de toutes ses forces restantes. Je sens ses larmes couler le long de ma nuque dégarnie et vois, par dessus l'épaule de Clarke, Kane me faire un signe de tête.

Je m'éloigne un peu de ma patiente et la prends par les épaules.

-Comment te sens-tu? Tu veux des antidouleurs?

-Non. C'est dur à croire, mais... je n'ai presque plus rien. Cette crise était très courte.

Sa voix, rendue rauque par les cris de douleur, me fait presque autant mal au cœur que de la voir ainsi.

-Tant mieux. Je vais t'apporter un verre d'eau ou un autre truc à boire... tu veux que j'appelle une infirmière pour ta douche sur le chemin ?

Clarke détourne le regard et soupire.

-On va encore faire ce truc débile de gens payés pour m'observer dans mon intimité ? Je ne les connais pas, et ils ne me quittent pas des yeux. C'est atrocement gênant...

-Tu peux chicaner sur vraiment beaucoup de choses, mais pas là-dessus. Tu viens de voir que ces crises peuvent commencer n'importe quand.

-Vous faites peut-être ça pour mon bien, mais je ne le vis pas comme ça...

-Je sais... je suis désolée.

-Vous n'avez pas l'air désolée, vous souriez de toutes vos dents.

-Je reviens tout de suite. Docteur Kane, voulez-vous bien...?

Je quitte la chambre.

Kane échange quelques mots avec sa malade favorite puis me rejoint dans le couloir.

-J'adore Clarke, parce que même après une de ces horribles crises, elle n'a jamais l'air mourante.

J'ignore sa remarque, elle n'avance à rien. Bien sûr, Clarke est courageuse, époustouflante et extraordinaire, mais la crise à laquelle nous venons d'insister m'inquiète un peu trop pour que je m'attelle à dresser la liste de ses qualités.

-Alors ?

-On a un problème. Tout ce que j'ai pu remarquer a autant de chances de révéler des déficiences quelconques que d'être les manifestations d'une douleur intense. Accélération du rythme cardiaque,...

-...difficultés respiratoires, convulsions musculaires, complétai-je en observant avec inquiétude la chambre 112 à travers la petite fenêtre. Son corps est sûrement simplement usé par la douleur. Mais derrière chacun de ces facteurs pourrait se cacher la cause de son problème, ce qui éliminerait le besoin d'éliminer sa tumeur. Parmi tout ce qu'on a détecté, on ne sait pas quels éléments sont les causes et lesquels sont les conséquences. Ou même si la cause est parmi eux.

-On doit éliminer les possibilités les unes après les autres jusqu'à ne plus en avoir qu'une ou zéro.

-Et dans ce cas-là il s'avérera que cette indéchiffrable tumeur est la cause de tout ça.

-Très bien, suivons ce plan. On commence par l'hypothèse d'une autre tumeur cérébrale encore moins bien située que la première, c'est celle qui prendra le moins de temps. Tu me trouves le moyen de faire ça?

Je regarde par la fenêtre pour observer ma patiente. Clarke observe d'un air curieux les machines autour d'elle. C'est horrible, tous ces test qu'elle va subir... Et c'est stupide, au fond. Elle souffre d'horribles maux et a une tumeur. Pourquoi ne partirions-nous pas du principe que tout est de la faute de la tumeur ? Plutôt que d'éliminer toutes les autres possibilités avant ? Nous faisons perdre à Clarke les années censées être les plus précieuses de sa vie.

-Bien sûr.

-Et bonne chance pour la séparation des siamois, ça va être extra !

J'acquiesce tandis que le docteur s'en va. Je vais à la salle des infirmières et remplis un verre d'eau. Je le ramène dans la chambre 112, qui est vide.

Je m'empêche de paniquer, une patiente perdue n'est pas une bonne chose, et je me concentre sur le moyen de la trouver. Il me suffit de trouver, d'entendre ou de...

Et là, au milieu du silence pesant de sa chambre, j'entends l'eau à couler. Tout le monde dans le couloir doit entendre mon cri de soulagement. Suivi de mon juron de colère.

Je ferme la porte de la chambre et me précipite vers celle de la salle de douche.

-Clarke Griffin ! fais-je en tambourinant à la porte.

-Oui ? demande sa voix encore rauque et parfaitement provocante.

-Qu'est-ce que tu fais sous cette douche?

-À priori, je dirais que je me douche.

-Habille-toi et sors de là, ou j'appelle une infirmière.

-J'y suis, j'y reste.

-Je suis sérieuse.

-Moi aussi. J'aime beaucoup passer du temps avec vous, vraiment, mais j'aimerais être laissée tranquille pour ce moment avec moi-même.

-Clarke !

-Si vous appelez une infirmière, ou même Wells, je dis à Kane que pour faire vos siestes, vous et vos amis déplacez les vieux comateux dans des fauteuils et que vous dormez dans leurs lits.

-Hé !

-Je ne suis pas tenue au secret professionnel, que voulez-vous...

-Mais tu viens à l'instant d'inventer ce truc !

-Et alors ? Ça se pourrait.

Je garde le silence quelques secondes, puis cède et m'assieds contre la porte, concentrée sur le bruit d'écoulement de l'eau.

-Je reste tout de même.

-Si vous ne rentrez pas, ça me convient. J'aime bien choisir les moments où je me retrouve nue face à quelqu'un, vous savez. Aussinon, mon côté sexy perd de son mordant. Je suis sûre que vous pouvez comprendre.

-Bien sûr. Je m'imaginais juste le girl power différemment.

Quatre secondes s'écoulent, et je réalise que c'est déjà de trop.

-Parle, Clarke. Je m'inquiète.

-Vous savez faire une trachéotomie d'urgence?

-Évidemment.

-C'est ça que j'appelle le girl power. Vous m'apprendrez?

-C'est simple...Tu dois d'abord te procurer une lame bien aiguisée: un couteau à steak peut faire l'affaire. Ensuite tu trouves la trachée, qui se trouve au dessus des deux os qui forment un V au début du cou. Tu tranches fermement la chaire, les risques de se tromper sont infimes. Puis tu trouves un bic dont tu gardes seulement le tube et tu l'enfonces dans la trachée. Idéalement tu trouves le bic avant d'ouvrir la chaire. Après, tu appelles les urgences et tu t'assures qu'une fois conscient le patient ne retire pas son tube. En gros...

Je laisse quelques secondes de silence pour la laisser enregistrer la procédure.

-Clarke?

Aucune réponse.

-Dis quelque chose, s'il-te-plaît.

À nouveau, aucun signe. Je l'imagine sous sa douche, en train de rire en s'imaginant la tête que je dois tirer.

-Clarke, si c'est une blague, c'est réussi. Tu peux arrêter. Dis quelque chose, maintenant.

L'image d'elle en train de rire passe au second plan, surpassée par une peur oppressante.

-Maintenant, Clarke!

Ma voix tremble pour cet avertissement. Soit elle est pétante de forme en train de se ficher de moi, soit elle est dans un état critique. Dans les deux cas, elle est nue et sous sa douche.

-Clarke!

Toujours rien.

-Maintenant!

Je tremble entièrement mais c'est la colère qui perce dans ma voix.

Nue ou pas, c'est une patiente. Un corps de patient comme on en voit quatre fois par jour. Alors pourquoi aurais-je raison d'hésiter de la sorte? C'est indigne de moi. Je me relève et, après avoir crié "attention", je rentre dans la salle de douche, dont la porte n'a même pas été fermée à clé.

Le rideau de la douche a été arraché de sa barre. Clarke, étalée au sol, est emmêlée dedans, nue comme un ver. Sa peau brille sous des milliers de gouttes d'eau.

Je me précipite pour l'aider, laissant seulement mes chaussures derrière moi. L'eau passe à une vitesse incroyable de chaud à froid.

Clarke est inconsciente, ses constantes sont normales malgré un pouls faiblard: elle a dû s'évanouir.

Je la mets sur le flanc, prends le pommeau et dirige le jet glacial sur son corps tout en tapotant sa joue pour la réveiller. ça risque de prendre un certain temps de tout arranger alors je m'assieds, sa tête sur mes jambes. Au bout d'une longue minute que je passe à obstinément fixer son profil, elle reprend ses esprits. Je mets le jet d'eau sur tiède et cesse de tapoter sa joue.

Elle entrouvre un œil, décide que je vaux la peine d'ouvrir l'autre. Elle se tourne péniblement sur le dos et ferme les yeux.

-Ma tête...

-Tu as mal, là ? demandai-je en touchant le partie de son crâne qui a percuté le sol.

Elle acquiesce, j'affirme que c'est normal.

-Tu auras un bleu.

Elle ouvre à nouveau les yeux, regarde lentement autour d'elle, le pommeau, le drap de douche, moi.

-Sexy, hein? Je t'avais prévenue.

Je ris à sa blague, notant au passage que je ne dois pas être trop mal non plus: entièrement habillée, trempée jusqu'aux os.

-Tu as fini de te laver, au moins?


-Je ne croyais pas devoir préciser que j'étais contre.

Le docteur Kane continue de marcher, son biper un main.

-Mais, docteur!

-N'insiste pas, Woods Tu as manqué une fois à ta tâche et elle a manqué de se faire le coup du lapin ! Je ne permettrai pas une autre de tes fantaisies.

-Et moi non plus, si je n'étais pas sûre qu'elle ne risque rien ! Et qu'est-ce que vous entendez par "fantaisies" ? Je ne l'ai pas enfermée sous cette douche !

-Tu aurais dû rentrer tout de suite et faire le boulot d'une infirmière. Si tu avais fait cet effort, tu aurais pu anticiper sa chute.

-Mais cette femme a besoin d'intimité, merde !

-Ton langage, Woods.

-Docteur...

Je m'arrête, il fait de même.

-On rechute une fois, pas deux. Vous le savez, ça. Et puis, elle veut vraiment voir ces siamoix.

-Très bien, concède-t-il. Mais après quatre heures d'opération, elle rentre.

-Ça marche. Merci, docteur.


Clarke et moi, nous arrivons à l'observatoire, où la plupart des sièges sont déjà pris. Les patients n'arriveront que dans une bonne dizaine de minutes, j'emmènerai probablement Clarke les voir quand les docteurs iront les chercher.

-Tu nous as ramené une estropiée?demande Dopsy, faisant écho à Clarke, que j'ai assise de force dans une chaise roulante.

-L'estropiée a des oreilles, réplique du tac au tac Clarke.

-OK, désolé. ça va, Lexa? Je t'ai pris un café.

-Merci, Dopsy.

Je prends la tasse, m'assieds à côté de mon ami et installe la chaise roulante de Clarke de mon autre côté.

-T'as trouvé où ces chips ? demandai-je à Dropsy en zyeutant sur son paquet.

-Pas touche, ils sont à moi.

-Plus maintenant. Désormais ils nous appartiennent à tous les deux.

-Et pourquoi t'as jamais rien à manger, toi ?

-Tu plaisantes ? Tu vides mon plateau repas systématiquement.

-Pas faux, admet-il en vidant le paquet de moitié en une poignée seulement. Ils t'ont réclamée pour quelle partie de l'opération ?

-Toutes. On pourrait avoir besoin de moi n'importe quand. Mais il y a trop de spécialistes dans le bloc à la fois, alors je reste observer tant qu'on n'a pas besoin de moi.

-T'as du bol d'avoir un mentor comme ça...

-Ne joue pas le martyre. L'ortho t'aime bien, non ?

-Tu rigoles ? Depuis qu'il m'a vu te tendre un doigt il me traite comme la peste et le choléra.

-ça ne se dit pas, note Clarke en prenant un chips du paquet dans mes mains.

Dopsy lui jette un regard de feu alors qu'elle finit sa petite poignée.

-Et la trauma ? tentai-je.

-Trop de concurrence.

-La chirurgie générale ?

-Passer ma vie à faire des appendicectomies ? Merci !

-La néo-nat ?

-Je préfère les bébés vivants.

-La pédiatrie ?

-Je préfère aussi les enfants vivants.

-La plastique ?

-Avec ma gueule ? On ne me prendrait pas au sérieux.

-T'es pas si mal, commente Clarke en prenant un chips dans ma main, puisque Dopsy m'a repris le paquet.

-T'as entendu? T'es pas si mal.

-Laisse tomber.

-La neurochirurgie ?

-Tu plaisantes ? Il veut plus personne. Il n'accepte aucun résident ni interne dans son bloc. Je crois que c'est dû à une séparation difficile, ou un truc du style.

Je lui tire la langue, il n'est pas drôle.

-Je te proposerais bien la cardio mais ce serait pas drôle pour toi de passer la fin de tes études à m'observer opérer.

-J'aime bien la cardio. Tu te souviens de l'opération que tu m'avais offerte? Elle m'a complimenté à deux reprises.

-Je sais. Elle m'a dit que si j'existais pas et qu'elle n'arrivait pas à m'inventer, elle te prendrait toi.

-C'est vrai ?

-Non. Selon mes projections, elle continuerait d'essayer de m'inventer ou elle se jetterait du haut d'un pont. Mais pour ma défense, tu t'es foutu de Jaha et de moi.

-C'est qui, Jaha ? intervint Clarke. Ton ex-copain ?

-Une personne du passé.

-Un dieu de la neuro, intervint Dopsy. La révolution de la chirurgie nerveuse. On dit qu'il utilise quinze pour-cent de son cerveau plutôt que dix, ce qui est énorme !

-On ne dit que des conneries, rectifiai-je en me repositionnant dans mon siège, soudain très inconfortable.

-Il est le présent et l'avenir, il est l'innovation et la précision ! Il a déjà été publié à plusieurs reprises, et a une liste de patients condamnés qu'il a su sauver. Il a lancé les prothèses nerveuses, qui réagissent aux pensées ! Enfin il est en train... Quand il opérait avec sa résidente préférée, ils parlaient ensemble dans des langues étrangères. Pour activer au maximum leur cerveau ! Il a fait Harvard, et les patients l'aiment autant que les chirurgiens. Il est absolument brillant ! N'importe quel chirurgien audacieux tombe amoureux de lui, il est une légende !

-Laisse tomber, Dopsy.

-Mais pour vous, Lexa, qui est-il ?

-Mon ancien prof.

-Son mentor, son moteur,...

-La ferme, Dopsy !

Clarke et Dopsy me regardent, surpris. Dopsy, qui sait ce qu'il se passe, se détourne vite. Mais pas Clarke. Déconcertée, elle continue de me regarder. Elle semble concernée, un peu inquiète.

-Lexa...

Elle avance sa main vers la mienne, que je retire. Puis je redresse mon regard vers elle, elle a cet air que je ne lui ai jamais vu: doux, inquiet... triste.

-Le docteur Jaha et moi avons fini sur de mauvais termes, expliquai-je calmement.

Son air inquiet ne disparait pas.

-Je t'en parlerai un jour si ça se présente. Mais sûrement pas aujourd'hui. Car aujourd'hui, c'est un jour de joie. On sépare enfin ces siamois ! D'ailleurs, si tu acceptes de m'accompagner... Je vais te les montrer.

Elle sourit, acquiesce. Je me lève et me remets à pousser sa chaise.

-A plus, Dopsy.

-A plus, Lexa.


-On ne rentre pas dans la pièce?

-Non.

Nous sommes dans un couloir de l'hôpital. Face à nous, la chambre des siamoix.

-Pourquoi ?

-ça ne te stresserait pas, toi, voir une dizaine de médecins agglomérés autour de toi ?

-Peut-être, oui… Comment as-tu convaincu le docteur Kane ? Pour que je puisse observer l'opération ?

-Je lui ai offert une lap-dance.

Sous son regard semi-amusé, semi-blasé, je me reprends.

-Avec de bons arguments on sait se faire offrir la lune, tu sais.

-Mais dans quels termes?

-T'occupes, je gère.

-Lexa ?

Je ne l'écoute pas vraiment, les yeux rivés sur la chambre où les siamois ont l'air de se disputer. Elle me tire la manche, je lui jette un coup d'œil en coin.

-Oui ?

-Dans quels termes ?

-Maximum quatre heures, puis au dodo.

-Mais tu m'as dit que l'opération durerait des plombes ! C'est pas si long, quatre heures ! J'aimerais vraiment assister à l'opération entière...

-D'accord.

Les yeux de Clarke s'agrandissent, sa mâchoire se déboîte.

-D'accord ?

-D'accord.

-Je croyais que je devrais argumenter...

-Si tu te sens en état de tenir plus de dix heures éveillée... c'est ton choix.

Un petit sourire victorieux éclaire le visage de Clarke, et je ne parviens pas à me reprocher d'avoir cédé si facilement. Ma patiente, comme à son habitude, change déjà de sujet de conversation.

-Qu'est-ce qu'il se passe de si intéressant, là-bas ?

-Dans la chambre ? Ils sont en train de s'écorcher à vif.

-Quoi ?!

-Ne t'affole pas. Les relations entre siamois sont intenses, toujours à leur maximum. Or avec le stress de l'opération, la peur de se perdre après tout ce temps... Je te jure qu'on entendrait de ces mots d'oiseaux, si on entrait dans cette chambre...

Clarke poigne dans mon poignet d'une main, puis me tient le coude avec la seconde. Elle essaye de se lever. Je passe un bras sous son épaule et elle s'appuie sur moi. Une sorte de frisson parcourt mon épaule, puis tout mon corps. J'essaye de l'ignorer et me tourne vers Clarke. La scène qui s'offre à elle la fait littéralement bondir.

Deux hommes, plus ou moins âgés de soixante-cinq ans, sont torse-nus. Ils se tiennent dos à dos, avec quelques centimètres d'écart entre eux. Cet écart est comblé à hauteur de leur torse par une peau tendue, une peau qu'ils partagent. L'un d'entre eux tient en main un t-shirt au modèle étrange, sûrement fait sur mesure pour eux deux. Il le tient le plus éloigné possible de son frère, et celui-ci se débat comme il peut pour l'attraper, sans voir ce qu'il fait. Alors il se penche brusquement en avant, et son frère valse en arrière dans un juron, tandis que tous les médecins s'affolent sans oser intervenir.

-Mais pourquoi n'interviennent-ils pas?s'inquiète Clarke.

-Les siamois savent ce que leur lien peut endurer. Ils doivent faire ça souvent.

L'un des deux frères, celui avec la barbe, se retrouve donc en équilibre sur le dos penché de son jumeau. Celui-ci profite de la position de faiblesse pour attraper le t-shirt. Il se remet debout, et l'autre balance ses mains en arrière pour tenter d'attraper l'objet. On voit sous sa barbe des jurons incroyables et inattendus se dessiner. Mais il semble avoir plus de force. Il prend le bras de son frère, l'immobilise et récupère son t-shirt. Les jurons montent une gamme plus haut, assez pour que nous les entendions de manière audible.

-Rends-moi ça, vieux cadavre !

-Hors de question, vieille peau ! Je préférerais crever collé à toi plutôt que de te passer mon t-shirt !

-Ton t-shirt ? Tu vas voir, ce que j'en pense, de ton t-shirt...

-Non, ne t'avise pas de faire ça !

Et là, le sans-barbe fait un grand pas en avant. Son jumeau bascule en arrière et tombe, entraînant l'autre avec lui. Ils se retrouvent couchés au sol, l'un sur l'autre, dans l'incapacité de se lever. A ma droite, je n'ai jamais vu Clarke sourire aussi largement.

-T'es vraiment qu'un déchet ! Et dire que tu oses me faire ça, alors que mes lombaires souffrent à ce point !

-On peut plus rien pour tes lombaires, ils pourrissent !

-Espèce de vieux chnoque !

-Pourriture !

-Clochard !

Un médecin intervient alors. Le docteur Jaha impose le silence, aide les grand-pères à se lever et confisque l'objet fétiche. Accrochée à mon épaule Clarke rit à en pleurer.

Elle se remet tout doucement de ses émotions, tandis que la présentation prend place.

-Que...qu'est-ce qu'ils disent ? demande-t-elle entre deux hoquets de rire.

-La présentation des patients.

-Tu me la fais? Je suis curieuse.

-Jasper et Monty Green, frères siamois. Âgés de soixante-six ans, ils ont décidé de se faire séparer quand ils ont appris que Jasper avait un cancer incurable. L'homme veut mourir sans son frère sous les talons. Je te passe le vocabulaire spécifique, ils sont reliés sur une longueur de trois vertèbres, et on ignore pour l'instant tout de ce qu'il y a en eux, les radios étant impossibles car elles risquaient de provoquer la tumeur de Jasper. On découvrira tout sur le moment, ce qui est extrêmement dangereux, mais ils sont tous les deux conscients du risque et l'acceptent.

-Mais pourquoi être restés ensemble si longtemps ?

-Leurs parents, apparemment, étaient des fervents défenseurs de leur cause. A tel point qu'ils ont estimé qu'il n'y avait rien à soigner chez leurs enfants et n'ont jamais suivi les démarches nécessaires. Sur son lit de mort, la mère leur a demandé de rester à jamais unis malgré tout, promesse qu'ils ont tenu jusqu'à aujourd'hui.

-C'est un truc de fou.

-Et vu toutes les saloperies qu'ils se font, leur intérieur doit être encore plus déjanté.

-Vous ignorez tout de ce que vous trouverez ? Ca veut dire que vous avez des médecins de chaque branche ?

-Les meilleurs qu'on ait.

-Alors...(Clarke hésite un instant, s'appuie un peu plus sur moi puis poursuit) Il y a Jaha.

Je réfléchis quelques secondes, assez pour que son air inquiet revienne.

-Oui. C'est le type au cheveux gris qui parle avec la rousse.

-On dirait qu'ils vont s'égorger...

-Neuro et cardio... les grands ennemis se rencontrent.

-Ce n'est pas ça, l'expression, dit-elle en me souriant.

-Vas-y, profite donc de ton bac en Romanes pour m'humilier. En attendant que je t'épate en sauvant la mort de ce pauvre Jasper...

-Dans d'autres situations j'aurais dit que cette phrase n'avait aucun sens, mais...

Je tourne la tête pour la regarder droit dans les yeux. Elle me sourit, de son vrai sourire, celui où ses yeux brillent et ses pommettes remontent. Il y a quelque chose, quelque chose qui perturbe certains paramètres en moi. Une boule dans mon ventre se présente, une torsion malgré laquelle je souris à mon tour.

-J'ai hâte de vous voir sauver cette mort, Lexa.


De retour dans la salle d'observation, Clarke, Roan et moi regardons, des étoiles pleins les yeux, la salle d'opération s'activer sous nos yeux. Les anesthésistes ont fini le job, la zone d'opération est propre.

-Ca y est, déclare Jaha avec satisfaction. Nous y voilà enfin. Docteur Kane? C'est à vous d'ouvrir le bal...

-Avec plaisir.

Ils échangent un sourire courtois, et le chirurgien généraliste demande son scalpel. Il s'applique à découper la peau en suivant les lignes pré-dessinées. Au bout de moins d'une heure, l'un des côtés est déjà bien entamé.

-Les côtes son presque visibles. Ortho, neuro, c'est à vous.

Dopsy et moi nous relayons pour expliquer les différentes étapes à Clarke, qui semble plus intéressée que ce que j'aurais pu imaginer. Dopsy ignore que Clarke est une patiente, elle est habillée normalement, il la prend donc pour une interne ignorante que j'aurais prise sous mon aile. Je m'applique à ne pas lui faire comprendre, trouvant la situation amusante.

La séparation du premier flanc se passe comme sur des roulettes et se termine en à peine un peu plus de trois heures. C'est une opération absolument passionnante, si bien que dans l'observatoire, le monde afflue sans jamais qu'une seule personne s'absente pour aller aux toilettes.

-C'est un moment critique, maintenant, je me trompe ? demande Clarke alors que les médecins au bloc se positionnent pour retourner les patients.

-Bien vu, répond sèchement quelqu'un derrière nous. C'est pour ça qu'on aimerait un peu de silence pour pouvoir le suivre comme il se doit.

Je me retourne pour le fusiller du regard, et le docteur qui a parlé, une année en-dessous de moi dans sa formation, se concentre à nouveau sur l'opération.

-Merci, murmure Clarke.

-Y a pas de quoi, lui assurai-je en lui tendant des chips issus d'un nouveau paquet volé à Roan.

Les docteurs comptent alors jusqu'à trois et retournent les patients. Un murmure de soulagement parcourt l'observatoire, je n'y prends pas part. Je viens de voir quelque chose... il me faut une petite seconde pour reprendre mes esprits, puis je passe à l'action. Je bondis de ma chaise et me précipite jusqu'à l'interphone.

-Ne touchez pas à ce côté! Vous avez besoin d'un cardio-chirurgien ! Où est le docteur Zoé ? Il faut la biper.

Tous les regards du bloc se tournent vers moi et au bout d'un court moment, une main se pose sur mon épaule. Je me retourne, Anya Zoé me sourit avec confiance :

-Je ne sais pas ce que tu as cru voir, mais c'est à toi d'arranger ça.

-Mais...

-Fonce, Woods.

J'obéis. Je passe devant l'observatoire en courant et m'arrête seulement devant Dopsy.

-Hé ! Prends soin de Clarke. Dès qu'elle est fatiguée, tu la ramènes dans son lit, le 112, quoi qu'elle te dise.

-Quoi ? Clarke ? LA Clarke ? T'aurais pas pu préciser que c'était ta patiente et pas...?

Je n'entends pas la suite, j'ai quitté la salle. Avant de fermer la porte derrière moi, je croise le regard de Clarke. Les sourcils froncés, la bouche entrouverte, des points d'interrogation jaillissent de son regard. Je continue ma course. J'arrive dans la salle de désinfection où je me lave quatre minutes les mains, puis une infirmière de bloc m'apprête.

-Merci, Rose.

Je rentre dans le bloc, où tous les regards tombent à nouveau sur moi.

-J'imagine que vous avez une bonne raison de nous interrompre, docteur Woods, fait Kane d'un ton parfaitement neutre.

-En effet. Serait-ce trop vous demander que de réclamer votre place et votre scalpel?

Kane recule en silence et une fois que je suis en place, il me tend son scalpel.

Je tranche la peau le plus précautionneusement possible.

Autour de moi le volume des murmures augmente, se demandant ce qui me prend, ce que j'ai dû voir. Je les laisse parler : tant qu'ils n'essayent pas de m'interrompre, je peux gérer.

Pourvu que ça n'ait pas juste été un effet d'optique...

Et le sort me sourit.

-Écarteurs, s'il-vous-plaît.

-Je vous demande pardon?

-Cette opération est clairement devenue d'intérêt cardio-chirurgique. Voyez de vous-mêmes.

Je recule pour laisser les docteurs observer ce que j'ai entraperçu de l'observatoire: les patients partagent une artère et celle-ci s'emmêle dans la vertèbre C6 de l'un et C5 de l'autre.

-Waw...

-Je n'avais jamais vu ça auparavant...

-Incroyable !

-Comment as-tu vu ça de là-haut ?

-C'est complètement fou...

-Ils sont mal partis...

-Peut-être pas, avec une dévia...

-Si vous le voulez bien, intervint Jaha. Je préférerais que les paris soient pris ailleurs ou à un autre moment. Le docteur Woods et moi-même devons opérer.

Je redresse la tête, m'apprête à rouspéter, mais je comprends qu'il est essentiel. On n'opère pas si près de vertèbres sans un neurochirurgien qualifié.

Nous nous positionnons de chaque côté de la table, il lève la tête vers moi, confiant.

-Ben je klaar?

(Tu es prête ? *en néerlandais*)

-Do dat niet.

(Ne faites pas ça.)

-Do niet wat?

(De quoi tu parles ?)

-Nederlands spreken.

(Parler néerlandais)

-Waarom?

(Pourquoi ?)

-Daarom.

(Parce que.)

Il sourit, tandis qu'intérieurement j'enrage. Parler néerlandais, c'est quelque chose que l'on faisait quand tout allait bien, quand il ne m'avait pas encore coupé les ailes.

-So here it is. Do you have any ideas how to fix this mess?

(Nous y voilà. Tu as des idées pour sauver tout ça ? *en anglais*)

-Could you please stop doing this?

(Pourriez-vous, s'il-vous-plaît, arrêter de faire ça ?)

-Why would I? This is stimulating our brains, don't you remember? This is what we're used to do to maximilize our abilities.

(Pourquoi arrêterais-je ? Ça stimule nos cerveaux, tu te souviens ? C'est ce qu'on a l'habitude de faire pour optimiser nos attitudes.)

-This is what we used to do, in the past, when everything was okay.

(C'est ce qu'on avait l'habitude de faire, au passé. Quand tout allait bien.)

-Everything is okay.

(Tout va bien.)

-For you, maybe.

(Pour vous, peut-être.)

Jaha ne dit rien pendant quelques secondes, puis il finit par me sourire.

-Let's keep the focus on our surgery. What do you want to do ?

(Concentrons-nous sur cette opération. Que veux-tu faire ?)

-First, speaking french.

(Tout d'abord, parler français.)

-Let's do this then. Tu as une solution pour ce petit soucis?

-J'ai besoin d'un temps de réflexion.

-Je t'en prie...

Jaha recule d'un pas, histoire de me laisser plus d'espace.

Je réfléchis un quart de seconde, le regard fixé sur ces deux cœurs liés.

-Je ne vois pas d'opération classique possible. On va devoir innover, pour le coup.

-Innover ? En quoi ?

-Un cœur ne peut pas se priver d'une de ses artères. Et nous avons deux cœurs, avec seulement trois artères. Par contre, on a déjà vu des patients survivre avec des artères plus étroites.

-Tu...?

-Je pense que nous n'avons plus qu'à diviser l'artère qu'ils partagent dans la largeur.

-Hum...Mais comment feras-tu pour Jasper ? Son artère puise directement chez le cœur de son frère.

-On doit tout faire en un court laps de temps. On les met sur assistance circulatoire, on retire l'artère qu'on divise en deux grâce à deux chirurgiens, puis on remet les artères à leur place d'origine.

-Ca a presque l'air simple, quand tu en parles.

Je ne réponds pas à son sourire.

-La mauvaise nouvelle, c'est que pour garder leur colonne intacte, je ne nous donne pas plus de deux heures trente pour finir d'opérer.

-Il est encore temps de faire demi-tour...

-Hors de question. Ils ont été clairs : la séparation ou la mort.

-C'est ce que je serais aussi tenté de dire. Et on ne les laisserait pas mourir...

Autour de nous, le personnel médical nous regarde d'un air ébahi, un peu largué.

-Avez-vous entendu le docteur Woods? Nous avons besoin de deux assistances circulatoires. L'hôpital à côté en a une neuve, ils nous la prêteront avec joie. C'est à seulement quinze minutes en ambulance.

Jaha relève à nouveau la tête vers moi, et son sourire n'est plus celui de bonne humeur forcée. C'est son air de vainqueur, celui que l'on avait tous les deux quand l'on s'apprêtait à faire des miracles. Un sourire féroce s'est dessiné sur son visage, et je ne peux m'empêcher de faire de même. On est sur la même longueur d'ondes, comme au bon vieux temps. On a toute la force possible dans nos mains. Nous sommes tout puissants, seuls avec ces corps et nos esprits. La confiance qui m'inonde est bien plus que tout ce que je peux ressentir en cardio.

Nous allons sauver ces hommes, parce qu'à nous deux, c'est ce qu'on est capable de faire. Et on va le faire comme des légendes, encore bien. Être dans le même bloc que Jaha, ce sentiment d'être capable de tout, c'est ce qui manquait à mon corps depuis l'arrêt de la neuro. Je le lui donne enfin, et je me sens au dessus de tout.