Chapitre 5

Quand j'arrive dans le vestiaire des résidents, Dopsy est en train de se changer. Nos regards se croisent et son visage se glace.

-Salut… ça ne va pas ?

Il ne répond pas et m'observe ranger mon uniforme sale de la veille dans la manne à linges. J'entame de me changer sous son regard meurtrier.

-Je peux savoir ce qu'il y a ?

-Parce que tu as quelque chose à foutre de ce qui m'arrive, peut-être ?

-Et bien, oui.

La simplicité de ma réponse semble le désarmer.

-Pour ta gouverne, tout va bien !

Le voilà qui quitte la pièce sur ces mots, comme s'il s'agissait de la meilleure des punchlines. Dans un coin de la pièce, trois résidents papotent en me regardant du coin de l'œil. J'interromps leur discussion certainement sans intérêt.

-Vous savez ce qu'il a ?

-Non... répond le premier.

-Désolée, ajoute la seconde.

-Mais bravo pour ton opération !renchérit la troisième.

-Oui, c'était très impressionnant, complète le premier.

Mon dieu qu'ils sont flippants…

-Vous, vous êtes de sacrés moutons. J'en connais qui finiront imagistes.

C'était une blague mais aucun d'entre eux semble bien le vivre. Je hausse les sourcils et finis de me changer. Aujourd'hui, je n'ai pas de patience pour ces intéractions-là. Je quitte à mon tour la salle. C'est que les visites doivent bientôt commencer. À l'autre bout d'un couloir, Kane me fait signe de le rejoindre. J'obéis et arrive près de lui, enthousiaste.

-Docteur ?

-Un cas t'attend aux urgences. Le numéro treize. N'oublie pas, à neuf heures, c'est la visite de la chambre 112.

Je n'ai le temps de rien dire qu'il fait déjà demi-tour. Depuis quand est-ce que Kane parle de Clarke par le numéro de sa chambre ? Est-ce même déjà arrivé auparavant ? Une pensée irrationnelle monte en moi : « et s'il savait pour hier soir ? » et la peur s'immisce. Je la chasse avec lassitude. Impossible qu'il sache quoi que ce soit. On a été discrètes et, pour ce qui a été du politiquement incorrect, ça a duré trop peu longtemps pour que quelqu'un nous ait vues. Je suis prête à la parier.

Je rejoins donc les urgences. Là, le numéro treize s'avère être une gamine de peut-être huit ans. Elle est en survêtements et un drap couvre ses jambes à partir de sa mi-cuisse.

-Bonjour. Maman est partie boire un café...

-Bonjour… (je regarde brièvement le dossier accroché aux pieds du lit) Carla.

-Je jouais au football dans le champ du voisin.

-Tu habites à la campagne ?

-Oui, près d'un champs de vaches ! J'étais en train de jouer quand j'ai tapé trop fort dans le ballon. J'ai couru jusqu'au bout du champs mais je ne l'ai jamais retrouvé. Après j'étais un peu perdue. Je me suis trébuchée dans…

-''J'ai''. On dit ''j'ai trébuché''.

-J'ai trébuché et je suis tombé là-dedans. Ça fait mal.

Alors, l'enfant désigne ses jambes. Je retire le drap. Sous mes yeux, s'étend une scène de chaos et de désolation. Allez savoir comment, du fil barbelé s'est enroulé et emmêlé autour de ses mollets. Du sang séché coule le long du métal, tout comme des brindilles d'herbes y sont accrochées.

-J'ai dû ramper pour aller chercher maman. Je crois que ça a fait que les piques se sont fort enfoncées… je ne vous en voudrai pas si vous devez déchirer mon jogging pour sauver ma jambe, vous savez.

-Tu as rampé ?

-Oui.

-Comme à l'armée ? (Carla acquiesce) Pendant longtemps ?

-Maman dit que le terrain fait trois cent mètres de long. À moi, ça m'a semblé fort long.

Depuis la mort d'Aden, je n'aime plus travailler avec les enfants. Je les vois comme des écervelés prenant des risques et mettant en jeu leur vie et celle de leur entourage. Le risque de jouer près de fils barbelés ou encore celui d'aimer des inconnus par simple bonté, comme s'ils n'avaient pas peur d'être blessés ou de blesser. Aden était malin, gentil, drôle. Il voyait la vie d'une manière particulière. Quand j'observe cette gamine -Carla- je retrouve un peu de son courage dans ces traits. Les enfants ont peur, ils ont mal. Ils ont juste une manière plus mature de gérer ces sentiments.

-J'espère que tu es patiente, parce que ça va me prendre un certain temps pour m'occuper de tout ça. Je vois sur ton dossier que tu es allergique aux produits anesthésiants… J'ai bien peur que tu aies mal encore un petit moment.

La petite opine du chef. Je trouve des ciseaux pour découper les bouts de pantalon qui ne sont pas pris dans le barbelé. Puis j'analyse les entailles, comment les fils se croisent, si quelque chose me semble infecté. À l'aide de cisailles, je commence à couper le barbelé à des endroits stratégiques. Ensuite je demande à Carla de parler avec sa maman -revenue depuis dix minutes déjà- pour penser à autre chose et je retire le métal de sa chaire. Ça me prend un temps fou et je m'entaille les avant-bras à plusieurs reprises. Une fois, une pique est enfoncée si profondément dans sa chaire que quand je la retire, Carla a un spasme et sa jambe me fouette le visage. Je dois m'écarter cinq minutes pour désinfecter la plaie sur ma joue. Me voilà avec trois vilaines griffes, dont une plus profonde que les autres. Quand je retourne auprès de la petite, elle se répand en excuses. Je lui assure que ce n'est rien. Maintenant, il est temps de désinfecter les plaies. Après, seulement, je pourrai suturer.

-Vous faîtes ça vraiment bien… remarque la mère en regardant par dessus mon épaule.

-C'est votre fille qui fait preuve de beaucoup de courage. J'espère que vous n'aviez rien de prévu pour la matinée.

-Et toi?demande une voix grave dans mon dos.

Je la reconnais immédiatement. Alors, je regarde ma montre. Il sera bientôt dix heures trente. Merde…

-Bonjour, docteur Kane.

-Tu avais rendez-vous avec le 112 à neuf heures.

Je jette un regard gêné à mes patients, consciente que cette conversation ne reflète pas joliment sur moi.

-Oui, mais comme vous le voyez cette demoiselle avait besoin de moi. Je ferai le rapport sur la crise d'hier plus tard.

-Je ne sais pas ce qui t'arrive, Woods, mais je n'aime pas les choix que tu prends ces derniers jours. D'abord l'incident de la douche, puis la laisser quinze heures au bloc et après, manquer la réunion ? Tu as cru que tu animais un centre de vacances ?

Je sens le regard de ma patiente et de sa mère sur moi.

-On pourrait peut-être parler de ça plus tard ?

-Et pourquoi ? C'est maintenant que je suis en colère. Et puis qu'est-ce qui te prend, préférer de soigner un enfant à Clarke ? Je ne te reconnais pas là.

-Ce n'est pas contre toi, Carla, je t'assure, dis-je dans une tentative de sourire peu convaincante. Le docteur Kane n'a rien contre les enfants. Pas vrai, docteur Kane ?

-Je veux ton rapport sur mon bureau ce soir, Woods. Avec une proposition pour la suite des festivités.

Cette fois-ci je me détourne de mon travail. En voyant ma joue rouge et enflée, Kane a un mouvement de recul.

-J'ai le rapport cardio des siamois à rendre, ce soir !

-Pauvre de toi.

Fier de son coup, Kane fait demi tour. J'inspire un grand coup : surtout, il faut gérer ma frustration. Je me tourne vers Carla qui m'observe avec de très grands yeux.

-Vous aussi, vous vous faites disputer par le professeur ?

-On peut dire ça, oui, dis-je en un petit rire.

-C'est pas des chats, des siamois ?

Alors je me remets au boulot, tout en expliquant à Carla ce que sont des siamois. Vu qu'elle a l'air intéressé, je lui explique aussi l'intervention et ses teneurs.

-Ça y est, Carla. Je vais m'attaquer à la dernière coupure. Tu as de la chance : pour celle-là, un point de colle suffira.

-Je ne sais pas quoi lui mettre pour rentrer chez nous, m'avoue sa mère.

Je me tourne vers elle et la regarde réellement pour la première fois. Elle a une petite moue embarrassée, des yeux sombres et de magnifiques cheveux roux.

-Ca ne posera pas problème.

Sans vraiment réfléchir, je retire mes chaussures. Puis, le pantalon en tissu que je portais au dessus d'un jeans. Je retrousse les bords et tends le vêtement à Carla. Je me tourne à nouveau vers la mère alors que je renfile mes baskets.

-Merci beaucoup, murmure-t-elle, sincèrement reconnaissante. Vous vous êtes très bien occupée de ma fille.

-Une passionnée de foot et de médecine, hein ?

-Ce n'est pas incompatible, sourit la rousse.

-Je n'ai pas dit le contraire, assurai-je tandis que je termine les soins. Votre fille est très chouette.

-Je sais, merci. Bon et bien… au revoir.

-Au revoir, Carla ! Madame…

-Mademoiselle, me reprend-elle avec un sourire. Elle pointe son index où il n'y aucune trace d'alliance.

-Au revoir.

Carla me surprend en venant me faire un bisou puis elle quitte la petite pièce. Sa mère s'apprête à la suivre mais à la porte, elle hésite. Je suis déjà en train de ranger les bouts de fil barbelé dans un sac plastique renforcé quand elle se retourne.

-Je m'appelle Costia, annonce-t-elle avec un sourire timide.

-Euh… enchantée. Je suis Lexa.

Je jette un coup d'œil au couloir, Carla y attend en chipotant avec les feuilles d'une plante en pot. Costia me regarde toujours. Elle avance de deux pas et je commence à ressentir son malaise.

-Désolée, je vous observe depuis deux heures et… je ne veux pas passer à côté de ma chance. Je peux vous laisser mon numéro ? Pour faire connaissance ?

Surprise, je reste bouche-bée.

-Euh… et bien, euh… faire connaissance. Oui, je balbutie. Oui, bien sûr.

Alors elle fouille dans son sac et en ressort un bic. Elle s'avance de moi et me prend le bras. Elle remonte ma manche jusqu'à mon coude. Alors, entre quelques égratignures, elle écrit en petit son numéro.

-Je… merci.

-Cette cicatrice sur la joue… elle vous donne un air de guerrière. C'est sexy.

Toujours bouche-bée, je ne trouve rien à répondre. Costia se gratte l'arrière du crâne, un peu gênée, puis sourit et fait demi-tour. Je les observe, elle et sa fille, s'éloigner dans le couloir. Je finis de ranger la pièce puis regarde à nouveau mon bras. Elle aurait pu noter son numéro sur un papier… c'est que ça refile le cancer de la peau, l'encre. Je redescends ma manche sur l'entièreté de mon bras puis quitte la pièce.

Alors que je me dirige vers le tableau des opérations, un interne m'interpelle.

-Docteur Woods ? Le docteur Zoé vous attend dans la chambre des siamois. Débriefing détaillé de l'opération.

-Ok. Attends, ne t'en va pas tout de suite ! Manu, c'est ça ?

-Moi c'est Monroe, docteur.

-Est-ce qu'un de tes potes a filmé l'intervention ?

-Je… hum, je ne sais pas.

-A qui es-tu affectée aujourd'hui ?

-Ortho, pourquoi… ?

-Arrête de plâtrer de pauvres gosses et pars plutôt à la recherche de vidéos de l'opération. Envoie-les moi par mail, merci.

-A vos ordres. Pardon ! Je veux dire : tout de suite docteur.

Je fais un signe de la tête et Monty (en effet, je ne suis pas certaine de son nom) détalle au galop. Est-ce que je fais peur à ce point, franchement ? Je souris puis rejoins les siamois et Anya Zoé.

-Tu as des vidéos de l'intervention ?

-Je suis sur le coup, ne vous inquiétez pas.

-Pour une fois tu es prévoyante, c'est bien. Les frères sont endormis.

-Dans le même lit ?

-A leur réveil, ils étaient séparés et ils ont tous les deux fait une crise de panique. Il leur faudra du temps et quelques bons psychologues pour apprendre à être seuls.

J'acquiesce. C'est une réaction classique.

-Tu as vraiment fait un excellent boulot, Woods. Maintenant… (Zoé tapote une farde vide et deux blocs de feuilles qu'elle a préparés pour moi) c'est l'heure de la paperasse. Je veux une version manuscrite, tu m'entends ? Pour ce soir.

-Ca va être compliqué… Mon projet a fait une crise avant hier et je dois…

Zoé m'interrompt d'un signe de main.

-Gère tes infidélités à la cardio comme tu peux, Woods. Je t'avais prévenue. Mon service finit à deux heures du matin, je veux le rapport avant une heure trente. Et qu'est-ce que tu fais en jeans, au fait ? L'uniforme, c'est pas pour les chiens.

La chirurgienne sort de la pièce, sa blouse claque dans l'air quand elle tourne à droite. Moi-même, je me tourne vers le tas de feuilles.

-J'avais dit compliqué ?grognai-je. Mes excuses, je voulais dire humainement impossible…

Je me trouve un bureau au calme et entame le boulot. Pour ce qui est des illustrations, j'en trouve sur Internet et les personnalise avec des flèches et des commentaires. J'en suis toujours à la description du cas quand une nouvelle interne me retrouve.

-Docteur… ?

Exaspérée, je redresse la tête. Son visage m'est familier. Je crois que c'est la fille qui avait pleuré en voyant le gamin charcuté lors d'un accident de voiture.

-Laisse-moi deviner… tu es dans le service de Kane aujourd'hui ? Il t'envoie pour la chambre 112 ?

-Non, aujourd'hui je suis en gériatrie. Comme Roan Dopsy… Il a pris mes cas et m'a dit de venir vous voir. Apparemment je pourrais vous aider ?

Je retiens un sourire d'apparaître sur mes lèvres. Roan m'en veut peut-être mais il cherche à m'aider. Il fait un bon ami.

-Tu sais dessiner des artères ? Mes traits sont trop hésitants.

-Je peux essayer…

-Comment tu t'appelles ?

-Harper.

-C'est ton prénom, ça.

-Je suis au courant. Ce n'est qu'une hypothèse mais je n'ai peut-être pas envie de me faire appeler par mon nom de famille toute la journée. C'est probable, ça, selon vous ?

Je hausse les sourcils et me remets à travailler. Heureusement, ce n'est pas le premier rapport de chirurgie auquel Harper participe. Elle semble savoir ce qu'elle a à faire. On travaille en silence une heure, deux heures… Puis Mappet revient avec une clé USB avec les vidéos que j'ai demandées.

-Il paraît qu'un journaliste avait tout filmé mais il n'a pas voulu me passer les vidéos. Donc celles-ci sont peut-être un peu floues…

-Merci, Meu… hum, merci.

-Monroe.

-Oui, super. Tu as fait du bon boulot. Maintenant retourne vite en ortho.

L'interne s'en va et celle qui reste me fixe, elle semble désapprouver. Je fronce les sourcils, elle hausse les épaules et on se remet au boulot. Les vidéos aidant, j'ai une meilleure idée du temps que chaque étape a pris et mon rapport n'en sera que plus complet. Je saute le dîner ainsi que le goûter. Seulement vient l'heure de la visite journalière de la chambre 112 et je dois vraiment y aller.

-Pour l'étape de la séparation artérielle, tu mets une astérisque et tu demandes aux cardio-chirurgiens qui s'en sont chargés de fournir un rapport avant demain matin, okay ? Pour toute la partie neurologique, reste vague mais précise que Thelonious Jaha fait un rapport beaucoup plus développé. Je vais essayer de revenir le plus tôt possible mais tu vas probablement finir le boulot toute seule. Ça te va ?

-C'est que… oui, j'imagine.

-Tu écriras ton nom à côté du mien. Ça donnera bien sur ton rapport de stage.

Le visage entier de Harper s'illumine. Elle balbutie quelque chose comme quoi elle ne le mérite pas, après tout elle n'a même pas participé à l'opération, mais elle m'agace déjà donc je l'interromps.

-Après avoir rédigé un dossier aussi parfait que celui que tu t'apprêtes à finir, tu maîtriseras l'intervention aussi bien que moi. Allez, bonne soirée.

Je quitte la pièce et remarque avec satisfaction que ma blouse claque elle aussi au vent. Je m'arrête dans le couloir pour acheter une barre de céréales et une cannette de soda. J'arrête un interne qui passe pour qu'il l'apporte à Harper puis je reprends mon chemin. Je monte au premier étage.

Là, je croise Gina Martin, une autre résidente.

-Salut !

Je lui souris puis vérifie la tablette que me tend une infirmière : il s'agit des constances de Monty, elles sont bonnes. Puis on me montre le dossier de Jasper. Il se remet bien de son opération, malgré son cancer qui avance. Gina, qui regarde par dessus mon épaule, soupire bruyamment.

-On ne sait pas sauver tout le monde, pas vrai ?

-Tu l'as dit.

-Je suis avec Kane, aujourd'hui. Et on m'a assigné deux internes… Ils sont de moins en moins compétents, j'ai l'impression.

-On était internes il y a deux ans, tu sais ce que c'est. Le stress, la pression, la mort à chaque tournant.

Gina étouffe un rire sarcastique.

-Quoi ?

-Moi j'étais interne il y a deux ans. Toi tu jouais à être Dieu avec des patients déjà inscrits à la morgue…

La remarque de Gina, qui n'est sûrement qu'un concentré de jalousie, soulève en moi une vague de colère. Je la masque par un sourire d'une surprenante hypocrisie.

-Si tu le dis.

-Depuis que tu as tapé dans l'œil de Jaha, tu n'as que des traitements de faveur.

-J'ai fait mes preuves, c'est tout.

-Le petit Aden qui meurt, c'est une preuve de talent, d'après toi ?

Je dépose brusquement la tablette sur le comptoir du secrétariat. Je cherche tout au fond de moi le calme et la force qui m'empêcheront de lui mettre la claque de sa vie, à cette Gina Martin.

-Je peux savoir quel est ton problème, Martin ?

-Mon problème c'est que j'avais hâte d'opérer avec le docteur Kane mais qu'au lieu de ça, il m'a demandé de t'attendre ici, pendant toute l'après-midi, et de le prévenir quand tu arrives. Pour qui tu te prends ? Selon quelle justice on te met comme ça sur un pied d'estale ? Tu ne t'inquiètes même pas de la patiente qui t'a été personnellement attitrée il y a des mois !

-Que tu crois que je ne m'inquiète pas de Clarke, c'est ton problème. Quant à Kane, c'est lui qui a jugé que tu ne lui serais pas plus utile au bloc qu'à poireauter ici ! Je ne vois pas en quoi ce serait de ma faute.

Martin me fusille du regard, je ne baisse pas le mien. Comment a-t-elle pu croire qu'elle pouvait m'attaquer comme ça sans que je réponde ?

-La prochaine fois que tu veux me parler d'Aden de cette manière, prévois un congé maladie pour les quelques jours qui suivent, okay ? J'en ai ras-le-cul de ta jalousie à deux balles.

-Langage, Woods !

Le docteur Kane arrive dans mon dos, deux internes le suivent de près. Il me scrute de haut en bas. Il a déjà vu ma blessure et n'a rien dit pourtant, cette fois, pour je-ne-sais quelle raison, l'envie lui prend de faire une remarque.

-Tu t'es battu avec un chien errant ?

-C'est la gamine aux fils barbelés, docteur.

-J'imagine qu'elle a volé ton pantalon, aussi ?

Je baisse le regard, Kane soupire.

-Les internes feront la visite, aujourd'hui. Tu les observeras et si tu es là, c'est pour les corriger ou répondre à leurs questions. Ça te va ?

Je hausse les épaules. Face à moi, Gina Martin a une tête de pétasse satisfaite. Comment est-ce qu'une fille si insupportable peut s'intéresser à la pédiatrie, vraiment ? Les internes s'élancent vers la chambre 112, Kane et Martin à leurs talons. Je prends mon temps pour les rejoindre. J'ignore ce qui m'attend quand je rentrerai là. Vais-je perdre mes moyens ? Clarke sait-elle ce qu'elle doit dire pour nous éviter des problèmes ?

Clarke est assise sur son lit, les jambes en tailleur. Elle a son casque autour du cou, j'imagine qu'elle écoutait des podcasts. Elle m'aperçoit derrière les autres et je vois sur ses lèvres s'étendre un petit sourire. Je n'arrive pas à m'empêcher de sourire à mon tour mais je lui fais signe d'arrêter de me regarder. Amusée, elle se tourne vers les internes.

-Coucou les puceaux.

-Tiens, tu es en forme, Clarke… remarque Kane en riant.

-Ce n'est pas de la méchanceté, Marcus, je vous assure. Ils aiment bien quand je les appelle comme ça.

Les deux internes, deux garçons ayant quasiment l'air pré-pubères, gloussent. Je m'empêche de rire. Clarke me jette un coup d'œil et, en me voyant lutter contre des éclats de rire moqueurs, son air espiègle prend de l'ampleur.

-Comment vas-tu, Clarke ?

-Très bien, Nathan, merci. Et toi ?

-Euh… bien. En fait c'est gentil mais je demandais… par rapport à ta maladie, tu vois.

-Ma maladie va bien.

Je me mords la lèvre et regarde ailleurs, cherchant à retrouver mon sérieux.

-Clarke, intervient Kane, ne leur mène pas la vie trop dure…

-Bon, okay. Comme vous le voyez mes constances sont bonnes, même si certains taux sont bas. C'est parce que je suis fort fatiguée. Grosse journée, hier…

J'ouvre grand les yeux de surprise.

-Ah bon ?demande un interne, celui qui ne s'appelle pas Nathan. Tu parles de l'opération ?

Clarke fait non de la tête. Elle ouvre la bouche et je lui fais signe de se taire en passant ma main devant ma gorge à plusieurs reprises. Je le fais avec tellement d'énergie que mon poignet finit par me faire mal. Clarke me jette un coup d'œil puis fronce les sourcils, l'air de se dire que je suis bizarre.

-Non, après.

-Tu as mal dormi ?

Gina se tourne vers moi et j'arrête immédiatement mes simagrées. Je lui souris poliment, peut-être un peu trop pour que ce soit crédible. Avec ma main toujours à hauteur de mon cou, je fais mine de chipoter à un collier que je ne porte même pas. Sceptique, elle tire une drôle de tête puis se retourne. Je me remets à faire signe et Clarke étouffe un rire.

-Oui, c'est ça. J'ai très mal dormi.

Le soulagement relâche mon corps entier.

-Il n'y a pas de rapport de ton état pour hier… tu sais pourquoi ?

-Je… (Clarke me regarde rapidement. Je me tape le front du plat de la main, exaspérée par ma propre stupidité). Je ne sais pas… je n'ai pas croisé le docteur Woods, hier.

Non, non, ne pas dire ça ! Je lui fais signe de changer d'histoire, celle-ci ne me réussira pas.

-Mais elle m'a envoyée un interne ! Il a fait le bilan complet.

-Il n'est pas sur le registre en ligne. Tu te souviens de quel interne il s'agissait ?

-Euh… non. Désolée.

-Tu ne connais pas tous les internes ?

-Celui-là était nouveau… (toujours avec les mains, je lui fais comprendre que c'est impossible, puis je lui désigne quatre doigts). Enfin, aussi nouveau qu'on puisse l'être. La nouvelle fournée d'internes était il y a quatre mois, c'est ça ? Je dois dire que je ne me souviens pas trop de sa tête, j'étais fatiguée…

-C'est l'opération qui t'a fatiguée à ce point?intervient Kane, inquisiteur.

-Pas du tout ! Tout ce que je sais vous dire avec certitude, c'est que l'interne avait l'air distrait. Il m'a fait l'examen complet mais il se peut qu'il n'ait rien noté… ce sont des choses qui arrivent, pas vrai ?

-Bon…

Je décide d'intervenir.

-Et si on concentrait notre énergie sur les problèmes de santé de la patiente, plutôt que de l'accuser des problèmes logistiques qu'on a rencontrés la veille ? Ça me semblerait plus pertinent.

Heureusement, tout le monde semble être d'accord avec moi. La visite continue de manière normale. On remarque que Clarke a la tête qui bourdonne depuis sa crise, c'est un élément intéressant.

Puis, la jolie blonde décide qu'elle en a assez dit.

-D'ailleurs, vu que vous êtes sur le point de partir, vous voudrez bien baisser mon store qui donne sur le couloir ? Ça m'agresse les rétines et ça n'aide pas mon mal de tête.

L'interne Nathan tape sur sa tablette tout en disant à voix basse « sensibilité à la lumière – migraines ? ».

-D'accord, Clarke. Merci pour ton temps.

-Je n'ai que ça à vous donner, Marcus, et je le fais avec plaisir ! À demain.

Les autres médecins quittent la chambre après avoir éteint les lumières. Je referme le store puis ferme la porte derrière eux.

-La lumière ne te dérangeait pas du tout, pas vrai ?

Clarke rit.

-D'ailleurs, rallume la lumière. Je vais m'abîmer les yeux.

Je m'exécute puis la rejoins. Je m'assieds sur le siège à sa droite. Je parcours distraitement la pile de magazines qui traîne au sol.

-Tu sais que je vais devoir leur prouver que tu ne souffres pas de migraines, maintenant ? C'est malin.

-Je fais ça pour t'occuper, je sais bien que tu t'ennuies sans moi.

Je souris. Ma main, dont le bout des doigts sont déposés sur le matelas, est délicatement attrapée par celle de Clarke. Je redresse le regard vers elle, comme si elle m'avait attirée par un aimant, et elle me sourit doucement.

-Qu'est-ce qu'on fait ?

-Je ne sais pas, avouai-je en ramenant ma main le long de mon corps.

Elle se mord la lèvre et m'observe faire. Je vois la brève déception sur son visage, suivie d'un sourire de façade.

-C'est vrai que ce ne serait pas très déontologique.

-La déontologie ne dit rien à propos de ça... Par contre, chaque hôpital sur Terre interdit les relations médecin-patient. Ils ont de bonnes raisons.

-Ne sois plus mon médecin ?

Cette pensée me fait frémir. Ces dernières semaines à m'occuper de Clarke m'ont changée d'une manière que je n'arrive pas encore à saisir, il m'est impossible d'y renoncer.

-Ca, je ne peux pas l'envisager. (Je m'avance vers Clarke et prends sa main entre les deux miennes, je sers fort, très fort). Je vais te soigner, Clarke. Un beau jour, tu te réveilleras avec la certitude que plus jamais tu ne feras de crise.

Je passe un doigt pour remettre ses cheveux derrière son oreille. Ma mâchoire tremble. De sa main libre, Clarke passe une main sur ma joue. Le contact avec la cicatrice me fait mal, je grimace.

-Que s'est-il passé ?

-Je fais un boulot dangereux.

Clarke rit, comme si je plaisantais. Si seulement elle savait…

-Je suis sérieuse, tu sais. Mon boulot m'a blessée par le passé. Je serais stupide de m'attacher à nouveau à l'un de mes patients…

-Sauf que moi, je ne vais pas mourir. Aden est mort, mais pas moi.

L'invocation d'Aden me fait mal à la poitrine. Je ne sais pas comment ou même à quel point la blonde connaît cette histoire (c'est sûrement ce bavard de Wells) et je ne cherche pas à apprendre. Je m'assieds sur le lit du bout des fesses et prends la tête Clarke entre mes mains chaudes.

-Bien sûr que tu ne vas pas mourir. Tu vas même guérir en un rien de temps… seulement pour ça, tu as besoin des meilleurs docteurs qui soient le plus concentrés possible sur ce qu'il passe là-dedans, murmurai-je en tapotant doucement son crâne.

-J'ai mon mot à dire ?

-Clarke…

-Alors on va partir du principe que je suis d'accord.

Je souris. Je devrais peut-être m'excuser, je devrais peut-être l'embrasser une dernière fois. Seulement, en cas de doute, mieux vaut s'abstenir. Je recule, ce mouvement en est douloureux, et je m'installe mieux sur le siège.

-Tu m'aides à rédiger le rapport sur ta tumeur?demandai-je en tirant mon ordinateur de la sacoche que je laisse toujours dans cette chambre.

-Rien ne me semblerait plus plaisant.

On échange un sourire timide puis je me mets au boulot.