Une semaine plus tard

Cela faisait une semaine qu'elle ne l'avait plus revu. Une semaine que l'image de William n'était plus apparue à ses côtés. Une semaine qu'elle lui "parlait" mais qu'il ne lui répondait pas. Mais cela faisait aussi une semaine que Julia scrutait les environs. Elle prenait très peu de fiacres, préférant marcher quelques minutes pour se rendre au centre ville ou à l'asile. Elle alla déjeuner au restaurant où elle avait déjeuné avec James Newport quelques jours plus tôt. Et finalement, jour après jour, elle s'était plongée dans son travail, reprenant goût à la vie, du moins quand il faisait jour. Car les nuits étaient encore difficiles. Elle les passait la plupart du temps à lire, à ruminer dans son lit, à pleurer. Le jour, elle mettait un masque et elle montrait au monde entier qu'elle se remettait de la perte de son époux. Mais chaque homme au regard sombre et aux cheveux noirs qu'elle croisait était systématiquement dévisagé. Tout comme ceux ayant les cheveux et la moustache grise et un chapeau haut de forme. Eh puis Julia se convainc que l'homme qu'elle avait rencontré récemment ne lui avait été "envoyé" que pour lui sauver la vie et qu'à présent, elle devait l'oublier et vivre.


Elle avait quitté l'asile en début d'après-midi, profitant de cette journée douce et ensoleillée pour faire un tour dans le parc. Elle avait terminé la lecture de son dernier roman, et elle décida ainsi de prendre le chemin de la librairie avant de se rendre au parc. La vieille femme de la boutique la connaissait bien et elles discutèrent de longues minutes avant que la jeune femme ne se réfugie au fond de la boutique pour choisir son prochain ouvrage. Elle y resta de longues minutes pour reprendre le chemin de l'entrée et passer à la caisse. Son cœur manqua alors un battement en voyant l'homme qui se tenait en face d'elle, plongé dans une lecture dans le rayon poésie. Elle le regarda en silence, quelques secondes avant que doucement, il ne lève les yeux vers elle. Elle croisa son regard et un immense sourire se dessina sur ses lèvres. Il lui sourit à son tour et s'avança vers elle.

-Monsieur Newport, dit-elle tendrement.

-Docteur Ogden, répondit-il de la même façon, je suis ravi de vous revoir.

Il lui prit doucement la main et y déposa un tendre baiser sans quitter son regard. Julia rougit doucement et se pinça les lèvres avant de fuir son regard et de le sentir lui lâcher la main. Il se racla simplement la gorge et le regard de Julia se posa sur le livre qu'il tenait.

-Les poèmes de Bayley et Shirley? Lança-t-elle abasourdie.

-De bonnes œuvres à ce qu'on m'a dit, murmura William.

-Je ne vous imaginais pas lire ce genres de choses, répondit Julia en faisant une grimace, c'est assez...

-Cet ouvrage m'a sauvé la vie, répondit le jeune homme.

-A ce point là? Dit-elle en riant.

-C'est une longue histoire.

Voyant que Julia gardait son regard dans le sien, il comprit qu'elle attendait qu'il lui en dise davantage.

-J'ai eu une altercation avec un homme un jour et il m'a...poignardé. Le couteau s'est planté dans l'ouvrage que je gardais dans la poche intérieur de mon costume.

-Mais la question que je me pose est; pourquoi avoir eu un exemplaire dans votre costume?

-Ma...fiancée lisait cet ouvrage et j'avais été curieux de voir ce que ces poèmes pouvaient lui procurer, je lui ai donc emprunté son exemplaire.

-J'espère pour vous que vous lui en aviez offert un autre, continua Julia en souriant.

-Oh non, je ne lui ai jamais dit, elle aurait été morte d'inquiétude.

-Et je la comprends, soupira Julia en regardant le sol, quoiqu'il en soit, je vous souhaite une bonne lecture, si vous comptez bien entendu le lire. Mais si vous comptez l'offrir à votre épouse, évitez de lui parler de cet accident. Elle risque de ne pas appréciez que vous lui ayez menti.

-Elle n'est pas mon épouse, murmura William, elle...je l'ai perdu.

-Oh, soupira Julia, je...je suis navrée.

William lui sourit timidement et elle en fit autant avant de reprendre la parole.

-Je vous conseille donc de lire cet ouvrage, je l'ai fait il y a de cela quelques années mais je n'ai pas eu le temps de le finir, j'ai perdu mon exemplaire et je n'ai jamais eu l'occasion d'en racheter un. Je soupçonne mon époux de me l'avoir dérobé lorsque nous n'étions pas encore mariés, dit-elle en riant, il ne supporte pas Bayley et Shirley.

William rit avec elle, heureux d'entendre ce qui était pour lui la plus belle des mélodie. Il aimait son rire, plus que tout au monde et il ne pouvait s'empêcher de rire avec elle. Lorsqu'ils furent calmés, ils restèrent simplement l'un en face de l'autre, dans un silence gênant et long. Le jeune homme mourrait d'envie d'attirer son épouse contre lui, de venir déposer un long et langoureux baiser sur ses lèvres et son cœur qui battait à tout rompre dans sa poitrine lui criait de lui avouer la vérité. Julia sentait une fois encore cette chaleur gagner son corps tout entier, ce qu'elle avait ressenti auprès de William depuis des années. Une fois encore elle était totalement perdue. Elle avait mis des jours pour oublier cet homme et à cet instant, elle était retombée sous son charme. Sans s'en rendre compte, elle prononça ces mots qu'elle s'était jurée de ne plus jamais dire à aucun homme.

-Monsieur Newport, commença Julia en un murmure, je trouve que le temps est magnifique aujourd'hui et je voulais faire une promenade dans le parc. Peut être voudriez-vous, vous joindre à moi? En tout bien, tout honneur, ajouta-t-elle aussitôt, je n'ai plus trop l'occasion de parler de poésie et de littérature avec quiconque depuis le décès de mon époux.

William resta alors silencieux quelques instants, quelques instants que Julia jugea être une éternité. Eh puis, le souvenir de William lui revint en mémoire et elle regretta aussitôt sa proposition.

-Je n'aurai pas dû vous demander cela, bredouilla-t-elle, je...veuillez m'excuser.

Elle le salua et passa à côté de lui mais il ne fallut qu'une seconde à William pour qu'il la rattrape tendrement par le poignet pour croiser son regard.

-Je serai ravi de bavarder avec vous Docteur, dit-il, en tout bien tout honneur.

Elle lui sourit et l'instant d'après, ils se dirigèrent vers la caisse pour payer leurs achats et quitter la librairie d'un même pas, entamant une conversation qui dura de longues minutes sur leurs auteurs favoris.


La jeune femme apportait une dernière touche de maquillage à ses jours lorsque deux petits coups furent donnés à la porte de son bureau. Elle sursauta et ferma son petit miroir pour se retourner et voir la jeune femme se tenant dans l'embrasure de la porte.

-Emily? Dit-elle en se levant.

-Bonsoir Julia, répondit son amie avant d'entrer, comment allez-vous?

-Bien, je vais bien.

-Vraiment? Vous m'évitez depuis une semaine Julia. Je me demandais si vous alliez mieux, si la perte de l'Inspecteur ne vous fait pas rechuter.

-William me manque, soupira Julia en s'asseyant sur un fauteuil alors que son amie prit place en face d'elle, et je pense à lui chaque jour mais...

-Mais?

Julia resta silencieuse quelques instants, avant de lever les yeux vers Emily et de soupirer profondément.

-Emily, je dois vous dire quelque chose mais promettez-moi de n'en parler à personne.

-Je vous écoute, lança la jeune femme en s'approchant un peu plus d'elle.

-Je...je vois un homme. Je sais que c'est mal et que William vient à peine de me quitter. Je sais aussi que jamais je n'aimerai personne comme je l'ai aimé et je m'en veux terriblement. J'ai le sentiment de le trahir mais...je n'arrive pas à mettre de côté ces sentiments.

-Qui est cet homme?

-James Newport, un riche homme d'affaire de Vancouver, il est venu en ville après avoir perdu sa fiancée il y a deux ans.

-L'avez-vous vu souvent? Demanda Emily en sentant sa gorge se nouer , reconnaissant ce nom d'emprunt.

-Trois ou quatre fois. Nous déjeunons ou nous parlons de littérature et ce soir il m'a invité au théâtre. J'ai accepté car, je me sens tellement vivante auprès de lui. Il ne ressemble en rien physiquement à William mise à part ses yeux, il a les même yeux que lui et je m'en trouve profondément troublée. Il a la même façon de me regarder, certains de ses gestes également. J'ai l'impression de retrouver l'homme que j'aime en lui et pourtant je sais qu'il est trop tôt et je sais que j'apprécie cet homme pour de mauvaises raisons, parce que j'ai besoin de retrouver William. Mais il n'est pas William, murmura Julia en regardant ses mains liées sur ses genoux, je ne sais plus quoi faire Emily.

Celle-ci resta silencieuse quelques instants. Elle avait compris ce qu'il se passait. Elle savait qui était cet homme et pourquoi son amie était attirée par lui. Les apparences étaient trompeuses, mais pourtant les cœurs ne pouvaient pas se tromper. Julia savait au plus profond d'elle-même qu'elle se trouvait avec l'homme qu'elle aimait. Elle craignait de la suite des événements, elle craignait que l'Inspecteur ne les mette tous les deux en danger elle craignait aussi la colère de la jeune femme lorsqu'elle saurait toute la vérité. Ainsi, Emily sentit son cœur se serrer dans sa poitrine en sachant qu'elle ne pouvait pas venir en aide à la jeune femme. Elle posa doucement sa main sur la sienne et lui sourit tendrement.

-Prenez le temps qu'il faudra Julia, ne vous précipitez pas dans les bras de cet homme. Vous risqueriez d'en souffrir, et ne retrouvez pas cet homme ce soir.

-Mais je lui dois des explications, je ne peux pas le laisser m'attendre si je ne viens pas.

-Vous lui donnerez ces explications, mais ce soir votre esprit et votre cœur sont embrumés. C'est un conseil d'amie que je vous donne, n'allez pas le retrouver vous risqueriez de le regretter.

Julia resta alors silencieuse quelques instants et elle acquiesça simplement.

-Vous avez raison, murmura-t-elle, je vais rentrer chez moi et prendre un long bain brûlant et tenter de mettre mes idées au clair.

Emily acquiesça en souriant et une seconde après elle se leva.

-Je vais devoir vous laisser, j'ai du travail à la morgue. Je passerai vous voir demain si vous le souhaitez et nous pourrons allez déjeuner ensembles.

-J'en serai ravie, répondit Julia en souriant, merci Emily.

-Je vous en prie.

Elles se sourirent et le Docteur Grace quitta rapidement l'asile, bien décidée à aller s'entretenir avec l'Inspecteur Brakenreid quant à la suite des événements car fort était de constater que s'ils n'agissaient pas rapidement, les conséquences pourraient être terribles.


à suivre...