Trois jours plus tard

Il se passa trois jours, trois jours et la vie avait repris son cours tout naturellement. Le Docteur Ogden se rendait à l'asile et rentrait souvent tard le soir chez elle pour manger quelque chose, prendre un bain brûlant et se coucher, comme elle le faisait depuis des semaines déjà. Mais tout avait changé. Elle s'endormait toujours en pensant à l'homme qu'elle aimait mais aujourd'hui, elle se demandait où il était, s'il était en sécurité, ce qu'il faisait à cet instant précis. Il lui manquait, terriblement, comme toujours. Et savoir qu'il était en vie, quelques part en ville, si proche d'elle et pourtant si loin, cela la comblait de joie et de frustration. Elle n'avait qu'à prendre un fiacre pour aller le voir, de l'autre côté de la ville mais cela lui était interdit. Elle savait qu'ils faisaient le bon choix de se séparer pour l'instant, mais pour autant, elle mourrait d'envie de se blottir dans ses bras, et contre cela, il n'y avait aucun remède. Elle devait attendre, encore et encore. Elle se plongeait alors à corps perdu dans le travail.


Ce matin là le poste de polie était mouvementé et chaque policier écoutait religieusement les instructions de leur supérieur.

-Le cargo "L'Empire" est entré au port il y a une heure, lança Brakenreid sur le plateau central, nous avons à fouiller ce navire de la proue à la poupe, je ne veux pas laisser un centimètre qui n'a pas été vérifié, avec l'aide des hommes du poste numéro cinq, chaque entrepôt des docks sera fouillé également.

-Mais Monsieur, coupa Higgins, ça en fait des dizaines.

-C'est pour ça que vous êtes payé Higgins, grommela Brakenreid, chaque policier aura une arme, si vous vous trouvez face à Parker ou à un de ses hommes, n'hésitez pas à vous en servir. Mais tâchez de ramener cette pourriture vivante, j'ai des comptes à régler avec lui, murmura-t-il en fermant son poing avec force.

Les hommes acquiescèrent aussitôt et quittèrent le plateau central d'un même pas. Pourtant l'Agent Crabtree avança timidement vers son supérieur et il prit la parole à peine plus fort qu'un murmure.

-Monsieur? Et l'Inspecteur? Ne vient-il pas avec nous?

-Il est toujours mort Crabtree, répondit Thomas sur le même ton, je lui ai ordonné de rester à son hôtel et d'attendre que nous lui apportions des nouvelles.

-Croyez-vous qu'il le fera? Demanda George en fronçant les sourcils , il n'est pas du genre à attendre que les choses se passent.

-Il a plutôt intérêt ou je l'étrangle de mes propres mains et il sera mort pour de bon cette fois, grommela l'Inspecteur avant de contourner le jeune homme et qu'ils ne quittent tous le poste de police d'un même pas.


Julia marchait d'un pas lent et d'un air absent le long du couloir menant au bureau de la morgue. Elle regardait la jeune femme penchée sur un corps au milieu de la pièce et lorsque Emily leva les yeux vers elle, elle lui sourit timidement.

-Bonjour Emily, murmura Julia en descendant la douce pente menant au centre de la morgue.

-Bonjour Docteur Ogden, répondit timidement la jeune femme.

Elles échangèrent un simple regard et le Docteur Grace se plongea à nouveau sur le corps se trouvant devant elle alors que le Docteur Ogden la contourna pour venir s'asseoir sur un tabouret un peu plus loin. Elles ne parlèrent pas pendant quelques minutes avant qu'Emily ne se redresse et ne se tourne vers elle.

-J'aurai voulu vous le dire Julia, dit-elle dans un souffle, mais...

-Je sais, coupa Julia pourtant avec amertume, vous deviez garder le secret pour que cela fasse plus ..." vrai", dit elle en levant les yeux au plafond, je ne vous cache pas que je me suis sentie trahie par vous tous, mais, je tâche de l'oublier. Je sais que vous avez pris soin de William lorsqu'il était entre la vie et la mort et je vous remercie de l'avoir fait. Mais je ne souhaite plus aborder ce sujet si vous voulez bien.

Emily acquiesça et Julia soupira profondément.

-Que faites-vous ici? Demanda timidement la jeune femme.

-L'Inspecteur Brakenreid m'a demandé de rester ici jusqu'au retour des hommes des docks, ordre de William.

-Est-il partit avec eux?

-Je ne le crois pas, répondit Julia en jouant nerveusement avec les bagues qui se trouvaient à son annulaire, mais il pense que je suis davantage en sécurité ici qu'à l'asile ou bien chez nous. Bien, autant que je m'occupe un peu pour ne pas trop y penser.

Elle se leva et se dirigea vers le corps étendu pour le regarder avec attention et reprendre la parole sur un ton plus léger.

-Dites-moi; puis-je vous aider? De quoi est mort ce pauvre homme?

-Un coup porté à la poitrine, répondit Emily en lui montrant la blessure, le couteau a touché le cœur et il est mort dans la seconde.

-Une hypothèse sur son meurtrier?

-Aucune, j'allais nettoyer ses ongles pour y trouver une trace quelconque mais, peut être voudriez-vous le faire? Lui proposa la jeune femme en lui tendant un petit bocal en verre.

Julia acquiesça en souriant avant de le prendre et de se mettre au travail en silence.


Les policiers avaient passé la journée à fouiller chaque recoin du port; chaque entrepôt, à questionner chaque personne même ceux qui n'étaient pas des plus loquaces. Et puis, finalement, à force d'efforts, ils trouvèrent une caisse d'armes, des documents, des noms, tout ce qui leur permettait de faire tomber le cerveau de ce réseau, Mr. Parker. Certains de ses hommes furent arrêtés et conduit dans les cellules des postes numéros quatre et cinq en vue d'être interrogés. La tête du chef de l'organisation avait été mise à prix et ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne lui mettent la main dessus et que l'affaire ne soit tout simplement classée. Ainsi, une fois le récit de l'Inspecteur Brakenreid terminé, le cœur de Julia se gonfla de joie.

-Ne sautez pas de joie tout de suite Docteur, coupa pourtant son ami, temps que Parker n'est pas entre les barreaux, il est hors de question que vous voyez Murdoch à nouveau. Et l'arrêter peut prendre du temps.

-Je vous en prie, soupira Julia avec lassitude, il doit avoir quitté la ville et William...

-Il va en faire tout autant.

-Je vous demande pardon?

-Vous m'avez bien compris, reprit Brakenreid en s'approchant d'elle, cette affaire n'est pas terminé et vous risquez vos vies. J'ai été celui qui a donné votre main à Murdoch à votre mariage et je ne vais pas fuir devant mes responsabilités. Alors Murdoch quittera la ville et vous ne saurez pas où il ira.

-Puis-je au moins le voir une dernière fois?

-Non, Jackson va vous raccompagner chez vous et monter la garde cette nuit, non seulement pour veiller à ce que Parker ne vous fasse pas de mal mais aussi pour vous empêcher d'aller retrouver votre mari.

Julia soupira profondément et lui lança un regard noir avant de quitter le bureau d'un pas rapide et déterminé.

-Bon, et maintenant, Murdoch, grommela Brakenreid pour lui-même avant de finir son verre de Whisky qu'il posa sur son bureau.


Le jeune homme était assis sur son lit depuis de longues minutes déjà. Il savait ce qu'il se préparait et ce que ses collègues avait fait toute la journée. Il mourait d'envie de les rejoindre et de prendre part aux recherches, mais il était simplement resté dans cette chambre d'hôtel toute la journée, à tourner en rond, à penser à son épouse, à l'investigation, à sa vie, tout simplement. Eh puis, il avait regardé l'heure, 18h13, il attendait toujours. Lorsque deux coups furent donnés à sa porte, il se leva en un bond pour l'ouvrir et y trouver son supérieur dans son encadrement. Il le fit entrer et referma la porte derrière lui.

-Alors?

-Nous avons retrouvé la marchandise et les documents, l'argent également. Nous avons arrêtés des hommes à Parker.

-Et lui?

-Introuvable.

-Bon sang, soupira William, cet homme est un fantôme.

-Murdoch, commença Brakenreid en fourrant sa main dans sa poche, nous avons trouvé ceci également, dit-il en lui tendant une enveloppe sur laquelle se trouvait écrit son nom, il a voulu que vous l'ayez.

William prit l'enveloppe et déplia le papier qui se trouvait à l'intérieur pour lire rapidement.

-"Inspecteur Murdoch, je suis ravi de constater que vous êtes bien en vie finalement. Quel jeu dangereux vous jouez, je croyais avoir été clair; ne cherchez plus à m'arrêter ou vous en payerez le prix. Vous vous êtes montré beaucoup trop imprudent, comme votre charmante épouse. Je crois que le temps est donc venu pour moi de lui rendre enfin une visite."

William leva les yeux vers son supérieur qui prit aussitôt la parole.

-Ne vous en faites pas, elle est sous surveillance constante depuis trois jours et j'ai mis deux hommes de plus sans qu'elle ne le sache, elle ne craint rien.

-C'est à moi de la protéger et...

-Non, pas cette fois, coupa son supérieur, vous allez quitter la ville.

-Monsieur! Protesta William.

-Ne discutez pas Murdoch, lança Brakenreid avec autorité, c'est un ordre, vous avez vingt minutes, le fiacre vous attend et vous emmènera à la gare, vous prendrez le train pour Kingston et vous irez loger à cette adresse, dit-il en lui tendant un autre billet, vous ne chercherez pas à prendre contact, avec aucun d'entre nous.

-Je vous en prie, soupira le jeune homme, je ne peux pas la laisser seule, Julia a besoin de moi.

-Voila pourquoi vous partez, elle ne supportera pas de vous perdre une fois encore.

-Alors laisez- la venir avec moi.

-Parker la suit, elle ne peut pas quitter la ville. Nous pouvons veiller sur elle, mais pas sur vous deux. Partez Murdoch, murmura Brakenreid avant de quitter la pièce le laissant seul et perdu dans ses pensées quelques instants.

William mit peu de temps pour rassembler ses affaires et quitter l'hôtel sous son déguisement. Il suivit à la lettre les instructions de son supérieur et avant de monter dans le train, il lui tendit une enveloppe sur laquelle figurait le nom de son épouse.

-Donnez-lui cette lettre. Je ne lui donne aucune indication sur ma destination, ne vous en faites pas, mais donnez-la lui, je vous en prie.

Brakenreid acquiesça simplement et l'instant d'après William grimpa dans le train. Celui-ci s'ébranla et il sentit son cœur exploser dans sa poitrine. Il partait, il quittait la ville, il s'éloignait d'elle et il ne savait pas pour combien de temps. Il savait qu'en restant à Toronto il y avait une chance qu'il la croise au détour d'une rue, qu'il pouvait l'observer de loin que personne ne le remarque, qu'il restait un espoir. Mais en quittant la ville, il n'y en avait plus aucun, il devait juste attendre que ses amis et collègues ne règlent cette affaire et que le destin ne les réunisse à nouveau, pour toujours.


à suivre...