Chapitre 2
just believe
« Mon nom est Jack Frost. Comment je le sais ?
La lune me l'a dit. Mais c'est la seule chose qu'elle m'a apprise. »
Il volait au gré des aléas emporté par une bourrasque, cueilli par un coup de vent. Il n'était qu'une silhouette silencieuse qui déchirait l'horizon. Il effleura les nuages du bout de ses orteils et de son bâton. Sa capuche était insolemment relevée sur ses cheveux argenté. Couleur de lune. Couleur des reflets sur l'océan. Couleur de la lumière qui courrait dans ses yeux. Jack, Jack voulait beaucoup de chose. Sa liberté, son passé, savoir, et apprendre. Débusquer les mystères, déterrer les épiphanies. Et pourtant la lune, elle ne lui disait rien, elle ne lui disait jamais assez. Il était démuni face à son rôle de légende. Il avait été démuni face à son rôle d'hiver.
C'était toujours ainsi.
C'est raté, Jack. Après tout, tu gâches toujours tout. T'es toujours là, à faire des conneries à droite à gauche, à gâcher le travail des autres gardiens. T'es une plaie, Jack, tu le sais bien. Et si Bunny avait raison, au final ? Et si tu ne valais rien ? Pourtant il apportait la joie. La neige et le verglas. Les rires et les glissades.
Tu es un gardien. Mais gardien ; c'est quoi ça veut dire quoi et si ce n'était rien. Ou simplement pas important.
Il fini par percer la soie nuageuse dans un silence pesant. Il n'y avait que montagnes et eau à perte de vue, et elle lui renvoya l'image trouble de la lune. Elle semblait se noyer parmi les reflets de l'onde. Il voleta un instant, et ne reconnu l'endroit qu'au détour d'un mont enneigé. Arendelle. C'était un royaume minuscule, perdue dans la montagne comme un bijou dans son écrin. Niché hors du monde et de leur époque. Jack connaissait ce pays pour l'hiver étrange qui s'y était installé quelques mois plus tôt. Il le connaissait également pour sa Reine - dont il avait oublié jusqu'au prénom - et ce don hors du commun qu'elle détenait, inédit pour une mortelle dans son genre. Il l'avait observé quelques fois. Toujours de loin.
Et pourtant. Elle le fascinait. Elle avait toujours l'air distante trop douce trop gentille. Trop mal à l'aise. Mais elle ne pouvait pas le voir. Bien évidemment.
Il aurait donné tellement.
Pour qu'elle puisse seulement l'apercevoir.
Il s'approcha du château, autour duquel il tournoya quelques instants. Il capta la silhouette de la reine en contre-jour, derrière la porte vitrée qui donnait sur son balcon. Finalement, il s'approcha et se rendit compte qu'elle était entrouverte. Assez pour qu'il s'y faufile, ce qu'il fit dans le plus pur des silences.
« Bonjour, altesse, dit-il à son égard.
Elle ne lui coula même pas un regard. Alors il leva la main et voulu lui toucher l'épaule, mais il passa à travers avec le frisson habituel. Soupir lasse. Il évolua jusqu'au lit de la jeune-femme, où une masse de papiers et de livres ouverts s'amoncelaient en cœur dans une orgie de papier ambré. « Légendes nordiques », « Folklore ». Il décrypta son nom partout. Jack Frost, Jack Frost, Jack Frost. Il se tourna vers la blonde. Elle faisait les cent pas nerveusement, si bien que le givre semblait s'intensifier et se déposer un peu plus dans la pièce déjà glacée.
« Alors comme ça, tu fais des recherches sur moi ? murmura-t-il en s'approchant d'elle. Pourquoi tu ne demanderais pas au principal intéressé ? Allez, réponds-moi, reine de glace !
Il tournoya autour d'elle, créant une bourrasque qui fit voleter les mèches blondes de la reine. Elle recula précipitamment et son regard se perdit dans le vide. Elle n'eut pas le temps de réagir que Jack revint à l'attaque, lui administrant un coup de vent aussi fort qu'elle en tomba sur son lit. Son cœur tambourinait à toute vitesse contre sa cage thoracique tandis qu'elle scrutait sa chambre lentement. Elle ne rencontra que le vide et le givre brillant. L'air à peine chargé.
Elle se releva et remit une mèche derrière son oreille.
Un peu étourdie. Un peu affolée.
« Pourquoi tu réponds pas, hein ? Dis-moi ? Tu ne crois pas en moi c'est ça ? Pourtant, on a le même pouvoir. Je peux t'insulter, je sais que tu m'entendras pas, de toute façon. »
Il se fit tornade impitoyable, il se fit murmure au creux de son oreille. La rage du mercenaire en quête de reconnaissance.
Et toujours cette même question.
« Pourquoi tu ne crois pas en moi ? »
Les pages s'éparpillèrent dans l'atmosphère. Blizzard intime blizzard de poche un blizzard rien que pour elle. Rien que pour cette femme, si semblable à lui mais en même temps infiniment loin. Tout ça à cause de son absence de croyances.
« ASSEZ. »
Elsa s'était levée.
Son cri avait percé la tempête l'avait déchiré l'avait défaite aussi facilement que l'on déchire une feuille de papier. Elle le savait bien, que ce déchaînement n'était pas son œuvre à elle. Il y avait quelqu'un d'autre dans la pièce. Ou alors elle était devenue complètement dérangée.
« Qui es-tu, que veux-tu, disparais, laisse-moi tranquille, enchaîna-t-elle en tournant sur elle-même. Je ne sais pas ce que tu es. Esprit gardien rien du tout folie effet de mon imagination ou mauvais rêve. Mais laisse-moi tranquille. Pars d'ici. »
Elle respirait à peine. Scrutant l'atmosphère à travers les flocons qui tombaient sur ses épaules avec indolence. Jack se calma lentement. Il fit jouer son bâton entre ses deux mains trop blanches pour être humaines. Alors il ramassa une page où s'étalait en lettrines du moyen-age les deux syllabes suivantes « JACK FROST » et la fit tomber sur son épaule. Elsa l'attrapa au vol et tenta tant bien que mal de faire le rapprochement.
« Jack Frost … ? C'est Jack Frost qui fait tout ça ? murmura-t-elle. Pourquoi, pourquoi je ne te vois pas ?
- Bien joué, chérie, lâcha Jack entre ses dents serrées. Il te reste plus qu'à réfléchir. »
Et pourtant, pourtant.
Elle ne le voyait toujours pas.
Jack Frost vola jusqu'au milieu de la pièce. Il avait pris pour habitude de ne presque plus marcher. Ça lui disait trop rien, pas assez original, trop banal, et surtout; un peu trop humain.
De la pointe de son crayon-bâton, il traça, il esquissa. En lettres de givre, il fit doucement scintiller le message suivant ; « CROIS EN MOI. » La phrase s'illumina sous le rayon caressant de la lune. Elsa observa les lettres se former sous son regard émerveillé. Elle s'approcha doucement, presque peureusement, et effleura le sol du bout des doigts comme pour s'assurer que tout était bien réel. Les mots restèrent en suspend dans son esprit.
Bel et bien là.
Jack Frost. Est-ce que tu existes?
Il finit par s'attendrir.
On aurait dit une gamine à peine sortie de l'enfance. C'était plus la reine d'Arendelle à cet instant, c'était plus rien. C'était juste elle. Sans sa fameuse tresse, sans sa robe bleue ciel. Avec ses yeux bien trop grands, son sourire béat et ses petites manies en bordel.
« Alors, est-ce que tu crois en moi, à présent ? jeta Jack avec son petit sourire en coin. »
Elsa leva les yeux vers lui.
Elle le voyait, à travers les flocons qui s'évaporaient dans l'atmosphère. Elle plissa les yeux, aperçu son sourire en coin, tordu comme un boomerang et ses cheveux argents. On aurait dit le rejeton mal-aimé de la lune. Mais il était plus que ça, bien sur. Elle rencontrait l'hiver en personne.
« Apparemment.
Jack.
Et il lui ressemblait tellement.
C'était véritablement troublant.
Et elle devait faire quoi, Elsa, dans ce cas-là ? S'agenouiller, prier, lui serrer la main, lui montrer un quelconque signe de respect ? Elle resta plantée là, à le dévisager. A le bouffer de son regard qui avale tout. Elle voulu parler, dire un truc pertinent. Finalement, elle laissa échapper
« C'est pas très gardien, de s'imposer ainsi dans l'intimité d'une femme.
- C'est pas très royal, de se présenter en petite tenue lorsqu'on est une reine, répliqua-t-il du tac au tac.
- Je crois que vous avez omis le fait que vous êtes dans ma chambre. En pleine nuit. Et que je ne vous connais absolument pas. Ah au passage, vous vous êtes invité. »
Elle appuya bien chacun de ses mots tout en le vrillant du regard. Elle finit par rougir. Foutue peau pâlotte, foutus cheveux ondulés, foutue robe de nuit trop courte.
« D'accord, ok, je suis en tort, concéda-t-il. Mais sois pas gênée, altesse, et surtout, arrête de me vouvoyer. Dis, pourquoi faisais-tu des recherches sur moi heu... ?
- Elsa, lui apprit-elle. C'est à propos de mon don. Écoute, v... tu, bref. Si on doit discuter, je vais mettre une tenue heu. Plus décente, v... tu vois ? »
T'as l'air tellement stupide, Elsa. Reine de l'ancienne époque, pas assez drôle, trop gênée, nulle. Perdue. A qui rien ne réussi vraiment. Voilà ton portait tiré en deux minutes chrono.
« Non, on s'en fiche. »
Il l'attrapa par la taille alors qu'elle s'avançait vers son armoire. Il savoura. La chaleur de sa peau contre ses paumes, sa réaction outrée de princesse ; il expira un petit rire moqueur.
« Lache moi ! hurla-t-elle en se débattant.
- Chut, tu vas réveiller tout le château. Non, allez, viens on va s'amuser ! jeta-t-il en la tirant en arrière. »
Elle fini par se laisser faire entre ses bras.
Il parlait comme lui. Comme son Jack. Son défunt Jack.
Il l'amena jusqu'au balcon et la souleva du sol afin de la porter comme une princesse. Il grimpa sur la rambarde. La lune les fixait. Et elle se moquait d'eux. Elsa eu juste le temps d'observer le soupçon de malice tapi dans les yeux du gardien avant qu'il ne saute.
Ils tombèrent dans le vide aussi sûrement que les dogmes explosèrent en un milliard de morceaux.
