3.
- Nos flottilles dispersées semblent maîtriser la situation. Il ne reste plus qu'Orgguédon. Et puisque c'est ce dont vous entendez vous charger personnellement, nous vous la laissons bien volontiers ! Sans compter que nous n'avons rien à faire dans le fond des projets d'un Pirate. Tous ces propos ne sont pas les miens, capitaine Albator, s'excusa Jurgen Kendroff. Ils sont ceux du Premier Ministre qui représente l'autorité coordinatrice dans le système solaire une fois la menace des Erguls atténuée.
- Aucune importance, j'ai l'habitude, marmonna le grand Pirate balafré. Je me fais toujours jeter de partout une fois que je ne suis plus utile. Et très franchement, je n'avais de toute façon aucune intention de m'attarder !
- Je comprends. Toutes mes condoléances. Je vous remercie d'autant plus de m'avoir ramenée l'aînée de mes six filles ! Puis-je faire quelque chose pour vous ?
- J'aimerais m'entretenir une dernière fois avec les Schormel.
- Je comprends. Faites, autant de temps que vous le souhaiterez.
- Merci. Et adieu, Jurgen. Veillez bien sur la Terre, moi je ne peux plus rien faire pour elle.
- Je devine que vous avez envie de reprendre vos voyages. Vous n'êtes pas du genre à vous arrêter quelque part bien longtemps !
- Je n'ai jamais eu de raison pour… J'en ai eu une, il y a vingt ans, mais cela ne s'est pas fait voilà tout.
Effectuant un petit salut, Albator tourna les talons et quitta le bureau du Leader de la communauté souterraine d'Heiligenstadt.
Mulien et Lhora étreignirent avec une profonde affection les mains de leur visiteur borgne et balafré.
- Nous savons que vous avez tout fait pour votre fils. Nous avons eu plaisir à le revoir ici, même fugitivement, assura Lhora.
- Alérian a fait son devoir, en adulte, en homme responsable, poursuivit Mulien, la mine grave et sans le moindre reproche dans le regard. Ma femme et moi avions élevé un doux rêveur, il a pris en mains la destinée de guerrier de son sang. Lhora et moi sommes infiniment fiers de lui. Nous lui devons la vie à venir !
- Et moi, j'aurais tout donné pour qu'il demeure dans ses bouquins et ses tendres rêves, gémit Albator. Il n'avait pas à mourir, pas si jeune ! Et tout est de ma faute !
- Bien sûr que non ! protestèrent les Schormel d'une seule voix. Il a tellement changé et grandi durant ces cinq ans à votre contact. Nous n'aurions pas voulu d'un mouton et là ce fut une jeune grand fauve dans toute la splendeur de sa crinière d'acajou !
- Tout est de ma faute ! insista Albator, détourna l'œil. Il faut que je vous raconte tout. Ensuite, c'est vous qui me jetterez comme un être méprisable !
- Non, jamais !
- Je lui ai pourtant pris la femme qu'il s'était mis à aimer de tout son immense cœur. Si j'avais su que c'était devenu si sérieux en quelques jours, qu'il rêvait à nouveau à des projets d'avenir… Je n'ai pas su voir, le comprendre, l'aimer assez pour faire passer ses sentiments avant le nouvel espoir auquel moi je m'étais mis à espérer !
- Racontez-nous, pria Lhora, toujours sans reproche.
Ayant repris le trajet jusqu'au pont d'envol souterrain où se trouvait son spacewolf, Albator s'arrêta à la vue de Chalandra qui l'attendait sous l'une des ailes.
- Chalandra…
- Albator, je suis assez grande pour faire mes propres choix, prendre mes décisions. Je n'ai pas à ce qu'on décide à ma place en me ramenant faire de la broderie au coin du feu !
- Ne parlez pas de feu…
- Les satellites météorologiques terriens vont prendre le relais pour ramener le climat de jadis. Personne n'a besoin de moi ici. Et je n'ai pas le moindre doute sur l'endroit de ma place !
- Je n'ai pas su respecter Alie de son vivant. J'ai au moins à être fidèle à sa mémoire…
- C'est tout à votre honneur. Mais rien n'aurait pu empêcher le fait que c'est vous que j'aime. Alie a été tendre, adorable, je l'ai beaucoup aimé, mais j'avais moi aussi ma vie d'adulte. Et des deux balafrés, j'ai choisi celui pour lequel toutes les fibres de mon corps et mon cœur battaient.
- Je suis désolé, mais je ne peux pas…
- Vous m'interdisez votre bord ? tiqua la jeune femme rousse.
- Je ne le puis pas vraiment. Je mentirais si je disais que mon Arcadia ne paraîtra pas plus vide encore sans vous. Je t'aime tant moi aussi !
Chalandra tenta un petit sourire.
- Nous n'offenserons pas plus la mémoire d'Alérian. Et moi j'ai toujours un bouquin à écrire ! Nous serons sages. Ensuite, peut-être que simplement la vie nous indiquera le chemin à suivre ?
- Je sais exactement où je vais ! Mais viens, Chalandra. Quand lesdits chemins devront se séparer, je te le dirai !
- Merci.
Albator prit le petit bagage de la jeune femme pour le ranger et quelques minutes plus tard le spacewolf décollait pour rejoindre l'Arcadia, invisible en orbite terrestre.
