5.
La jeune femme blonde échangea un regard inquiet au possible avec son massif compagnon de combat en bandana et t-shirt rayé.
Vu que leur capitaine semblait complètement absent de ce qui se passait sur sa passerelle, elle se dirigea vers Yattaran sans risquer une remarque.
- Dans la bataille contre les Erguls, pour le sauvetage de la Terre, nous avons perdu la moitié de la moitié d'équipage qui nous restait ! Et tout indique que le capitaine ne va pas retourner au Marché de Torguèse pour recruter…
- Cela sent la dissolution, reconnut le colosse. Nous allons tous repartir vers les trous dont il nous a tirés pour le feu, le sang, et toutes les explosions possibles ! J'ai adoré !
- Moi aussi, reconnut Rei avec un grand sourire. J'ai connu tout ce que ma grande sœur m'avait conté, et ce n'étaient pas des bobards pour m'endormir !
Rei se mordit les lèvres.
- Je crains le pire en effet… J'irais, après les émotions des inhumations dans l'espace, jusqu'à avancer que le capitaine n'est pas si mécontent que nous soyons si peu nombreux. Des fidèles du départ, il ne reste plus que Maji Takéra… Non, le capitaine est désespéré par nos pertes qui ont teinté de sang la mer d'étoiles pour la défense de la Terre ! Mais là c'est lui qui n'a plus aucun espoir et qui ne veut pas que nous le suivions dans son entreprise de mort…
Indifférent à sa passerelle, Albator se leva brusquement, quittant son grand fauteuil de bois et de coussins rouges, partant à grands pas, les portes se refermant derrière lui.
Yattaran grimaça.
- Il nous débarque, nous perdons notre seul foyer. Toi, Rei, il y a ta sœur, votre famille. Moi je suis juste un Pirate, la banale histoire du gamin des rues qui finit en centre fermé et relâché à sa majorité. Je peux même t'assurer que j'ai commis bien des délits, de plus en plus graves, jusqu'à ce que notre capitaine ne me trouve et que je le suive ! J'ai une peine infinie à tout perdre…
- Et moi, je suis désolée au possible, reconnut Rei. Je ne pensais pas donner espoir à qui que ce soit…
- Mais Kei, la légendaire seconde, c'est bien ta sœur, non ? s'étonna Yattaran.
- Et Kei a succombé à une maladie virale foudroyante, il y a un an de cela – je l'ai appris quand nous avons quitté la République Indépendante, en approchant de la Terre, une sorte de milieu entre ces mondes… Son mari a récupéré les enfants, à ses seuls droits… Je n'ai plus personne, moi aussi. Et je ne peux plus que rêver plus que jamais sur notre capitaine, car son cœur est pris.
Yattaran tressaillit.
- Chalandra…
- … a fini par choisir. Elle n'a pas su l'exprimer quand elle était à ce bord… Elle aussi a été prise de court. Et Chalandra et lui… soupira Rei, désolée au possible. Rien ne pourra plus l'empêcher, à plus ou moins long terme… Alérian repose en paix, il a accompli son sacrifice. Son père pourra tenter sa vie quand il n'aura plus de remords, ce qui pourrait bien prendre bien longtemps – et sans nous tous !
- Je craignais que tu ne me confirmes mes pires pressentiments, se désola Yattaran. Nous allons donc tous nous perdre de vue…
- Oui.
Sans la moindre apparence de réticence, Albator était venu sur le Karyu.
- Je pars définitivement de mon côté, Warius. Là où je vais, tu ne peux me suivre. Abandonne ton amitié, je ne la mérite pas. Adieu.
- Je redoutais tant de t'entendre avoir ces mots. Et certainement pas suite au plus dramatique décès qui soit… Je ne comprends pas mais j'accepte, je suis ton ami !
- Merci, Warius. Je ne pouvais que te demander beaucoup, mais je suis soulagé que tu l'acceptes. Mon destin tourmenté et noir, tu n'as pas à le partager. Je suis le seul capitaine de mon destin.
- Ton équipage… tenta encore Warius, avec désespoir.
- Je lui rends sa liberté. Les derniers membres d'équipage se disperseront… Tout a commencé ainsi il y a cinq ans, tout finira de la même manière !
- Albator…
- La mer d'étoiles a toujours été mon refuge. Et je peux m'y réfugier à nouveau.
- Albator…
- Inutile de me chercher, même au nom de la plus belle des amitiés, Warius. Tu ne me trouveras jamais !
- Je suis tellement désolé…
- Non, tout est de ma faute. Depuis le premier instant où Alie m'a débusqué, jusqu'au dernier où je l'ai trahi. Mes remords me consument et me tuent. J'en suis presque soulagé !
- Adieu, mon ami, gémit Warius.
Et en un réflexe soudain, les deux commandants de bord se saluèrent militairement, avec un infini respect.
