12.
De son pas léger, aérien même, la Déesse du Sanctuaire Doré s'approcha de son hôte borgne et balafré qui était assis sur une des souches bordant le lac scintillant aux reflets roses.
Le vent agitant sa longue chevelure bleu nuit, elle demeura un moment silencieuse à côté de lui.
- Tout a foiré. Et j'en suis en partie responsable, murmura Lumiane. J'ai voulu une confrontation pour vous réconcilier et ce fut tout l'inverse… J'en suis désolée. Je n'ai pas mesuré la fureur d'Alérian, même dans la mort…
- Il fallait que nous nous parlions, vous aviez raison, Lumiane. Mais rien n'a effectivement tourné comme vous le pensiez ! Nous nous sommes au final déchirés au possible ! Il n'a rien voulu entendre, je n'ai pas su trouver les mots. C'était son cœur qui était ouvert en deux, et qui saignait à l'infini… Ses vingt ans n'ont pas supporté les épreuves de la vie. Bien que ce soit moi qui l'ai poignardé dans le dos alors que j'étais le dernier dont il s'attendait à la trahison… Il m'avait envoyé Chalandra sur l'Arcadia en toute confiance… Je l'ai trahi…
- Tu as suivi les élans de ton cœur, tout comme Alérian avait obéi aux siens peu avant toi, remarqua la Déesse Dorée. Si on peut observer de l'extérieur, on dira que vous les deux Coqs avez tenté votre chance pour cette Poule. Alérian a trompé sa solitude, son abandon quelque part, ignorant pour la Danéïre de son cœur. Et toi, Albator, tu as trouvé une nouvelle rose, toute en rousseur, et qui ne demande qu'à t'aimer de toute son âme !
- J'en suis parfaitement conscient, je vomis ma propre attitude, mais je ne peux plus rien rattraper. Même revenu à la vie, mon fils me hait, il ne me pardonnera jamais d'avoir seulement posé les mains sur la peau et le corps de Chalandra… Oui, en cinq ans, nous avons tenté de nous entendre, de nous comprendre, de nous découvrir – mais tout cela pour ce gâchis… Lumiane, il y a une solution à cette tragédie ?
- Non. Il n'y a que vos caractères, qu'ils s'adaptent ou non. Alie n'est plus le jeune ado encore malléable que tu as rencontré il y a cinq ans. Alérian est devenu un homme, un commandant de Destroyer ! Tu n'as plus à le morigéner comme un garçonnet, ou à lui donner des ordres alors qu'il sait parfaitement lui aussi diriger un cuirassé !
- C'est un homme, je le sais. Mais qu'ai-je manqué pour ne plus le comprendre ? Ou quels ont été les démons qui m'ont habité pour que je pose seulement les doigts sur sa copine ?
- Chalandra compris, a choisi. Mais dans sa totale solitude, Alérian n'a rien compris, rien accepté, remarqua Lumiane. Vous étiez si fusionnels, vous êtes désormais séparés au possible ! Ça me désole… Et je crains qu'il n'y ait rien qui puisse jamais vous rapprocher, tous les deux, le père et le fils, les guerriers, les balafrés, les guerriers légendaires des mers d'étoiles !
Albator se leva brusquement, mains sur les hanches, tout raidi dans sa propre colère.
- J'ai perdu complètement mon fils en voulant aller dans une explication… Il n'a pu rien entendre, dans sa rage… Je le comprends tant, je ne peux qu'être d'accord avec chacune de ses fureurs… Et au lieu de me réconcilier avec lui, je l'ai définitivement perdu. Il y a un espoir romanesque… ?
- Non. Son Starlight vient le chercher, il s'en va.
- Il a donc mis sa menace, ou plutôt juste sa mise en garde à exécution… soupira Albator, la tête dans les mains, accablé au possible. J'ai perdu mon enfant, bien plus que s'il était véritablement mort… Je suis en dessous de tout, je suis un moins que rien, et Alie l'a compris en me rejetant pour toute la vie ! Il y a une chance que… Lumiane ?
- Non, c'est une histoire entre toi et lui, murmura Lumiane. Je ne peux rien.
- Il y a encore… ? souffla Albator ?
- Non… gémit la Déesse alors que le Starlight était en approche, venant chercher son capitaine !
- Oshryn…
- Capitaine, je ne vous espérais plus… Je suis tellement heureux ! Quels sont nos ordres ?
- Laissez-moi d'abord reprendre contact avec mes obligations… Je suis toujours officier de la République Indépendante ?
- Tu n'as cessé de l'être, capitaine, mon ami ! Le Starlight est à toi ! Tu le veux ?
- Je le réclame, j'en ai besoin, il ne me reste que ça. Je vais m'assurer de la liberté de mon système solaire, ensuite j'irai auprès de Danéïre !
- A tes ordres, capitaine !
Et, heureux au possible, le jeune homme second du Starlight salua impeccablement.
- Partons, ordonna rageusement Alérian. Il n'y a plus rien qui me retienne ici !
Et de toute la force de ses réacteurs, le Destroyer fonça vers la mer d'étoiles.
