« Ana ?! »
« Oui ? »
« Il va être l'heure du couvre feu, rentre à la maison ! »
Je jette un coup d'œil vers le ciel qui s'obscurcit déjà. La nuit tombe vite, en cette saison. Je soupire et j'attrape le chaudron rempli d'eau. Les gens commencent déjà à rentrer, signe qu'il va être l'heure. Je tire mon chargement derrière moi, sur la rue pavé bosselée et me dirige vers la maison à étage, à quelques mètres de moi. Là où, sur le pallier, il y a ma 'mère' qui m'attend. En réalité, ce n'est pas ma mère. Ma sœur n'est pas ma vraie sœur. Ici, dans ce quartier, nous sommes tous orphelins. Dans le quartier à coté, je n'en sais rien. Un épais et haut rempart nous sépare des autres et nous sépare du monde extérieur. Nous sommes parqués comme des bêtes entre des murs. Alors, nous nous regroupons en familles. Les plus vieux prennent soin des plus jeunes. Et ceux qui sont trop vieux.. Nous ne savons pas. Ils sont emmenés, lors du contrôle annuel des brigades, et nous ne les revoyons plus. Tout comme ceux en mauvaises santé. Ils sont emmenés entre deux Gardiens jusqu'à la grande porte de bois qui nous lie à la ville haute et ils y disparaissent. Un jour, j'ai vu la vieille dame d'à coté être emmené. Il y a eu des cris. Certains ont tentés de la retenir. L'un de ceux là a été fusillé sans un mot, devant les enfants. Le cadavre a été évacué avec la vieille dame. Ici, aucun fauteur de trouble n'est toléré. Obéissance. Docilité. Calme. Voilà les maîtres mots.
Cara me laisse passer et Théodore vole à mon secours pour m'aider avec le chaudron. La jeune femme referme la porte derrière moi, la barrant avec une épaisse planche de bois. Tandis que j'emmène le chaudron près de l'âtre, elle barricade également les fenêtres. Je remercie Théo d'un sourire et je l'observe un instant. Dieu qu'il grandit vite. Il a déjà 10ans. 10ans depuis que nous l'avons recueilli. J'en ai à peine 18. Cara en a presque 30. Avec nous, ils y a quelques autres enfants. Elena, Dimitri et Sasha. Les âges sont proches, ils ont tous environ 15 ans. Avant, quand j'étais bien plus petite, il y avait un vieux monsieur qui s'occupait de nous. Je n'en ai hélas aucun souvenir. Les gardiens l'ont emmené très tôt, je devais avoir 4 ans. Mes parents sont inconnus. Nous sommes retirés à nos familles respectives dès notre plus jeune âge pour brasser les populations et éviter les risque de consanguinité. Du moins est-ce l'excuse officielle.
Je me dirige vers l'escalier qui mène à l'étage. Notre maison est petite mais nous avons la chance de posséder un étage, comparé à d'autres. Elle est située sur l'artère principale du quartier du Lion, et nous avons la fontaine d'eau potable à quelques mètres. C'est l'une des seules rues à être nettoyée. La ville basse vit dans la pauvreté, mais nous nous sommes habitués. Ici, nous sommes tous solidaires. Il parait que dans d'autres quartiers, ce n'est pas le cas.
Je me poste près de la fenêtre, tandis que la nuit tombe. Sasha vient se poster près de moi. Cachés derrière les rideaux, nous guettons. Quoi, me demanderez-vous. Le passage des gardiens. A force de les voir passer, j'ai l'habitude. Ils descendent cette rue ci en un gros groupe, puis ils se séparent quelques rues plus bas en groupe de trois. Et toute la nuit, ils patrouillent. En support, en haut des murailles, ils y a d'autres gardiens. Ils veillent de là haut. Ils peuvent quasiment tout voir. Cela fait une présence constante. Parfois, nous entendons un coup de feu. Ils ne tirent jamais pour intimider. Ils tirent pour tuer. Aucun fauteur de trouble n'est toléré.
J'entends un bruit de porte. C'est la porte centrale, celle en chêne, qui nous relie à la capitale. Une porte qui donne directement sur notre rue. Je vois des hommes habillés de noir en sortir, en silence, armés. Disciplinés, impressionnants, effrayants. Lentement, ils avancent dans la rue. Sasha se serre un peu contre moi. Il est très intimidé par ces hommes vêtus de ténèbres. Et je le comprends. Ils représentent la mort. Ils passent en dessous de notre fenêtre, et je ne les lâche pas du regard. L'un d'eux lève subitement la tête et je vois qu'il m'a vu. Nos regards se croisent pendant une demie seconde, et je me réfugie brusquement derrière les rideaux. Ce n'est pas de la timidité, loin de là. C'est de la peur. Si ce type là croit que je suis une ennemie de la ville haute, il n'hésitera pas à prévenir les autres et ils nous tueront pour l'exemple. C'est ainsi que ça marche. Obéissance. Docilité. Calme.
Dans le soleil couchant, les gardiens continuent leur route. Et moi, moi je reste effrayée.
