Je suis réveillée par du mouvement à coté de moi. Cara se lève. Je me retourne, espérant ainsi continuer ma nuit de sommeil. Mais peine perdue. Comme tous les matins, Cara est d'attaque. Elle nous réveille tour à tour, patiemment et efficacement. Quand mon tour arrive, je grogne un peu mais la brune fait trop bien son travail. Une fois qu'elle s'éloigne, je ne parviens pas à me rendormir, malgré mes tentatives. Je finis par me lever. En bas, il y a déjà toute la famille. Théo est déjà joyeux dès le matin. Il batifole autour de la grande table en chêne. Je soupire et je déjeune rapidement. L'heure passe, et bientôt Cara enlève la poutre en bois de la porte. Tous le monde quitte la maison, sauf elle et moi. Je reste encore un peu à l'intérieur avant de sortir.

Quand j'arrive dans la rue, il fait déjà soleil. La vie a regagné le quartier, après la nuit si silencieuse. Je respire à pleins poumons. Et, d'un pas décidé, je me dirige vers la bibliothèque. Que faire d'une si belle journée ? Farfouiller dans les livres poussiéreux me semble une bonne idée. Je descends la rue centrale, et, interloquée, je m'arrête subitement. Là, au milieu de nous, une patrouille des brigades. Les trois gardiens remontent en sens inverse. Je fronce les sourcils et me concentre pour me ressaisir. Il est rare de les croiser en pleine journée. Généralement.. Généralement, c'est qu'il se passe quelque chose. Je reprends le pas rapidement, pour ne pas paraître suspecte. Lorsque je les croise, je retiens ma respiration, priant pour qu'ils ne trouvent pas quelque chose à me redire. Mais ils m'ignorent royalement. Je me précipite vers la bibliothèque ensuite.

Lorsque j'arrive devant la vieille bâtisse qui ressemble étrangement à une église, je me sens rassurée. Je pousse la vieille porte grinçante et l'odeur de poussière m'agresse immédiatement. Je balaie du regard l'endroit mal éclairé. Au tout début, je trouvais la bibliothèque particulièrement effrayante, dans cette semi pénombre permanente. Des hirondelles ont fait leur nid dans les poutres les plus hautes, et les murs sont craquelés. Maintenant, je me sens chez moi. Un silence y règne quasiment en permanence, et cette tranquillité ambiante me rassure. Jack a tôt fait de me voir et s'approche pour me saluer. C'est un homme plus vieux que Cara, mais relativement jeune. Il a encore de belles années devant lui avant qu'on l'emmène. Il m'adresse la parole, d'une voix enjouée :

« Ana ! ça me fait plaisir de te voir ! Tu commençais à me manquer, c'était quand la dernière fois que tu es venue ? »

Je lui lance un grand sourire et m'avance à sa rencontre. Il me fait une brève accolade et je lui réponds :

« Je suis venue avant-hier, pourtant ! »

« ça me semblait une éternité, tu vois. Jamais personne ne vient ici. A croire que personne ne s'intéresse aux livres ! »

« Chacun son truc. Nous, les l'encre et le papier. »

Le visage de Jack se voile soudain. Il reprend la voix, largement moins joyeux :

« Ana, il faut que tu retrouves ta famille et que vous restiez chez vous aujourd'hui. »

« Les gardiens ? Je les ai vu. Ça risque rien. Ils font leurs patrouilles, comme d'habitude. »

« C'est pas eux qui m'inquiètent. J'ai entendu pas mal de choses. Dans les autres quartiers, ça se passe mal. Il y a énormément de fusillades. Et je suis pas le seul à savoir ça. Certains prévoient d'en profiter.. »

« Et alors ? Qu'ais-je à voir avec ça ? »

« Rien, j'imagine. Mais ne reste pas trop dans la rue. On sait jamais quand ça pourrait partir en catastrophe. »

Je reste dubitative un instant. Jack me lance un sourire.

« Vas les chercher maintenant. Je sais pas quand tout ceci commenceras, mais mieux vaut pas rester dehors. Les Brigades semblent être au courant aussi, la preuve les patrouilles en pleine journée.. »

« C'est bien parce que c'est toi, Jack. »

Son sourire est affiché sur les lèvres. Un sourire triste. Je fais demi tour pour me diriger vers la sortie. Finalement, ma balade à la bibliothèque aura tourné court. Au loin, j'entend déjà le bibliothécaire qui parle pour lui-même :

« Les gens n'apprendront donc jamais rien de l'Histoire… »

J'esquisse un sourire. Jack est ainsi. Cet homme a du apprendre par cœur tous les livres d'ici. Il n'est pas méchant, mais il a tendance à prendre tous ceux qui ne sont pas instruit pour des idiots.

Il y a deux siècles, environs, notre société était tout autre. La population mondiale était très élevée. Mais l'homme étant l'homme et n'ayant personne pour le contrôler, il a détruit les siens. Une guerre sans merci s'est livrée, jusqu'à ce qu'il ne reste plus grand monde. Les survivants se sont rejoint et ont fondés le Shinaï, sur des principes qui favorisent la paix avec autrui.

Mais tout cela, c'est le passé. Et tout le monde sait que le récit des guerres est écrit par les vainqueurs. La vérité est décidée par eux. Et ils décident toujours de se poser en héro.

Je retourne dans la rue et me dirige tranquillement vers l'école. Je ne sais pas vraiment si je dois croire Jack. J'ai du mal à imaginer le quartier du Lion se révoltant. Le quartier du Scorpion, pourquoi pas. Du Sagittaire, aussi. Mais les autres.. Non. Trop difficile à croire. Je soupire.