J'arrive rapidement devant l'école. Il s'agit d'une simple bâtisse un peu branlante au toit noirci par un ancien incendie. Personne n'a eu les moyens de changer cela, et à force on s'y est habitués. Je rentre dans le bâtiment à la piteuse allure, et je trouve bien vite la classe de Théodore, il s'agit de celle au fond du couloir. Il n'y a pas de porte, cela fait bien longtemps qu'elle a été vendue pour payer de maigres fournitures aux élèves. Je passe la tête par l'encablure et je découvre là une jeune femme châtain clair entourée par une tripotée de gamins. Je reconnais bien vite mon Théo, dont le visage s'illumine en m'apercevant. La femme me sourit et me dit, de sa voix très douce :
« Il n'est pas encore l'heure de partir, les élèves viennent d'arriver. »
« Je suis désolée, je dois récupérer Théodore. Une urgence. »
Elle hoche la tête et se parle encore un peu. Je discerne quelques mots, et je comprends qu'elle parlait des animaux d'avant. Ici, dans le quartier il n'y en a pas. Les chiens, les chats, tous ces animaux de compagnie c'est bon pour la Ville Haute. Dans la ville basse, dans le quartier du Lion, il n'y a que des rats et des insectes. Pas génial. Le petit garçon s'avance finalement vers moi, le visage rayonnant. J'attrape sa main. Il salut sa professeur, et je fais de même. Bientôt nous avons fait demi tour et nous remontons la rue vers la maison. Théodore prend la parole immédiatement, son insouciance d'enfant le rendant curieux :
« Où va-t-on ? Pourquoi tu as du venir me chercher plus tôt ? »
« Tu te souviens de Jack ? »
« Oui, c'est ton maître non ? »
« Mon ancien maître, oui. Je suis allée le voir tout à l'heure. Il m'a mise en garde. »
« Ah bon ? Contre quoi ? »
« Il dit qu'il va y avoir du grabuge aujourd'hui, alors il faut rentrer. »
« Et Sasha ? Et Dimitri ? Et Elena ? On va pas les chercher ? »
« Ils sont grands, je ne m'inquiète pas pour eux. »
« Mais pourquoi il va y avoir du grabuge ? »
Jj'hésite un instant. Dire la vérité ? Cela risquerait de l'effrayer. Je préfère tourner autour du pot et ne pas lui donner de réponse significative :
« Tu sais, il faut se fier à Jack. Peut importe ce qu'il dit.. »
« Il finit toujours par avoir raison. Je sais, Ana, mais même ! A l'école on parlait des chiens, j'aurais bien aimé rester encore un peu. »
« Je t'en parlerai, moi, des chiens, si tu veux. Je t'en dessinerais un, aussi, si tu en as envie. »
« Oh, merci ! »
Il serre ma main et son visage s'illumine. Théodore est vraiment un petit garçon exceptionnel. Sous son air angélique, il cache réellement un cœur en or. Je crois que je ne l'ai jamais vu vexé.
Nous rentrons dans notre maison familiale. Cara est installée près de la fenêtre et est concentrée sur sa couture. Quand elle nous entend, elle tourne la tête vers nous et fronce les sourcils :
« Mais que faites vous là ? Il n'y a pas école ? »
Théo me lâche la main et file à l'étage sans demander son reste. Sûrement pour pouvoir aller jouer avec les vieux jouets en bois que nous nous passons d'années en années. Ou peut être pour aller observer la rue. Cara le regarde s'éclipser et reporte son attention sur moi :
« Je peux avoir une explication ? »
« Jack. »
« Encore Jack. C'est toujours Jack. Qu'est ce qu'il a dit, encore ? »
« Il m'a mise en garde et m'a dit de rentrer à la maison. »
« Un jour il faudra que tu cesses de l'écouter ! »
« Il a toujours eu raison. Toutes ses prévisions. Toutes ses mises en gardes. Il a toujours tout su en avance, et il ne s'est jamais trompé. »
« Peu importe ! Il prévoit toujours des catastrophes, et je suis sûre que c'est lui qui les provoque exprès ! »
« Cara.. »
« Fais ce que tu veux, après tout, mais ne va pas mêler Théo à tes histoires. »
« Il retournera à l'école demain. »
« J'espère bien ! »
Je soupire et monte à l'étage rejoindre le petit garçon. Je le trouve installé dans la pièce débarras, en train de farfouiller dans le bazar. Je m'accroupie près de lui et prend la parole :
« Que fais-tu ? »
« Je cherche un crayon ! Tu m'as dit que tu dessinerais un chien ! »
« Ah, oui, c'est vrai. Attends, je vais t'aider. »
Je m'agenouille et commencer à fouiller, moi aussi dans le bazar. Les objets sont empilés les uns sur les autres dans un fouillis monstre. Je déplace les affaires et en retrouve certaines. Il y a là un trésor étalé sous mes yeux. Il suffit de fouiller pour trouver ce dont on a besoin. Je retrouve des cuillères, des fourchettes où il manque une dent, des jouets en bois brisé qu'on n'a pas pu rafistoler, des morceaux de tissus qui servent parfois à Cara comme chiffons, et de petites pièces de pendules. C'est la caverne d'Ali Baba en plus petit. Finalement c'est Théo qui trouve le crayon en premier. Il pousse un petit cri victorieux et me le met devant le nez, fier de lui. Je m'en saisit en lui souriant et je me relève. On se dirige vers l'un des murs de la pièce, en prenant de ne marcher sur rien. La couche de peinture s'est écaillée depuis longtemps et on peut apercevoir en dessous la pierre. Je me dirige vers un pan de mur pas trop sale et m'assoie devant. Théo s'assoie à coté de moi et je commence à dessiner. Je ne suis pas une très bonne dessinatrice, mais quand je dessine quelque chose généralement on reconnait. Mais pour une fois, je m'applique. Lentement mais surement je dessine ce chien promit. Un chien grand et fort. Un chien au museau noir comme la nuit, et au pelage de feu. Enfin, ça, ça aurait été s'il y avait des couleurs. Mais il n'y en a malheureusement pas, et ce chien restera noir, gris et blanc. Je rajoute un petit collier autour de son cou avec une médaille. Je me tourne vers Théo et lui lance :
« Alors, comment veux-tu appeler ce chien ? »
« Rex ! »
« Rex ? Pourquoi pas ! »
J'inscris le nom du chien sur la médaille et je dépose mon crayon par terre.
« Alors, comment tu le trouves, Rex? »
« Il est beau ! Je pourrais avoir un chien, un vrai, plus tard ? »
« On en trouve que dans la capitale, tu sais.. »
« Et bien j'irais dans la capitale et j'en aurais un, moi aussi ! »
« J'espère pour toi Théo, j'espère pour toi.. »
Je dépose un baiser sur sa touffe de cheveux blonde. Et je me relève. Au même moment, en bas, j'entends la porte claquer et Dimitri qui prend la parole, d'une voix forte et alarmée :
« Les gardiens ! Ils fouillent les maisons ! »
Je fronce les sourcils et j'abandonne le petit garçon à l'étage. Je file en bas et je découvre effectivement Dimitri face à Cara, toujours assise. Elle semble paralysée. Elle ne sait pas quoi dire ni comment agir. Je prends la situation en main, posant les questions qui me brûlent les lèvres :
« Comment ça ils fouillent les maisons ? Ils arrivent dans combien de temps ? »
Le jeune apprenti charpentier de 15 ans tourne sa tête vers moi et me répond, oubliant Cara :
« Ils sont un peu plus bas dans la rue pour le moment. Ils ont eu des renforts de la Ville Haute. Ils semblent chercher quelqu'un. Ils ratissent tous le quartier depuis le rempart le plus à l'extérieur et se rapproche du rempart le plus intérieur. »
« Où sont Elena et Sasha ? »
« J'en sais rien, je les ai pas vu. Mais Ana, il y a pire. Je crois que je bilan annuel a commencé, en même temps. »
« Comment ça ?! »
C'est à mon tour d'être alarmé. Le bilan annuel n'aurait pas dû être maintenant, mais bien plus tard. Je vais être emmenée. Je ne suis pas prête. Je jette un coup d'œil à Cara qui est toujours figée, les yeux dans le vague. Je crois qu'on l'a définitivement perdue et qu'elle ne sera pas d'une grande aide. J'entends l'escalier grincer et j'aperçois Théo qui nous espionne.
« Théo ! Remonte tout de suite ! »
« Mais Ana, le bilan annuel… »
« Peu importe, REMONTE je te dis ! »
Il déguerpit vite et je me retrouve à nouveau face à Dimitri qui se pince la lèvre. Pour la première fois, je me rends compte à quel point il a bien changé, lui aussi, à force de côtoyer les charpentiers. Autrefois malingre, il a prit de la carrure. Ses cheveux noirs sont coupés courts, et sa peau d'albâtre a bronzée. Je reste sonnée un instant de cette révélation le monde tourne beaucoup trop vite pour moi. Dimitri prend les devant et prend également la parole :
« Je vais cacher certains trucs. Ramène Cara sur terre ! »
J'hoche la tête et je vois le jeune garçon commencer à s'affairer dans la pièce. Je m'agenouille devant Cara qui ne me voit même pas. Je prends une voix douce et, tout en enlevant son aiguille et son fil de sa main je lui glisse quelques mots :
« Cara ? Eoh, Cara, c'est Ana. Reviens parmis nous. »
Ses yeux bougent et se posent sur moi. Elle me dévisage un instant, sans sembler me reconnaître, puis finalement elle se lève d'un bond, me bousculant presque :
« Ils ne devraient pas être là ! Jack avait raison ! »
Je lève les yeux au ciel tandis que je me remets sur mes pieds. Elle envoie Dimitri à l'étage d'un geste et reprend le ménage rapide du rez de chaussé, dissimulant certaines choses dans les cendres de la cheminée comme des couverts en argent. Biensûr que Jack avait raison. Il m'avait prévenu une demi heure plus tôt, et voilà qu'enfin elle réalisait. Elle essuie ses mains sur son tablier et continue à s'affairer dans la maison, paniquée. Elle ne m'adresse plus un mot, désormais. La porte derrière moi s'ouvre brutalement au bout de quelques minutes au cours desquelles j'ai passé mon temps à l'observer. Je fais un bond en avant magistral à cause de la surprise, et je vois les hommes en noir pénétrer dans la maison sans un mot. Cara s'immobilise immédiatement et je la rejoins rapidement. Les hommes sont au nombre de six, et tandis que quatre commencent à fouiller le rez de chaussé, que l'un d'eux reste près de la porte et surveille l'extérieur, le dernier s'avance vers nous. Je ne perçois pas son visage, dissimulé par du tissu et une espèce d'armure bizarre que je ne saurais détailler plus en profondeur. Il prend la parole, sans même un bonjour ou formule de politesse :
« Que tous les occupants de la maison viennent ici, nous procédons à une inspection. Avez-vous quelque chose à déclarer ? »
Je jette un coup d'œil à Cara qui est tétanisée. Cependant elle trouve la force d'appeler les deux garçons à l'étage sans pour autant quitter des yeux le soldat :
« Dimitri, Théo ! Descendez s'il vous plait. »
Dimitri apparait rapidement dans l'escalier, tenant par la main Théo qui réprime des larmes. Ils s'approchent de nous, sous la surveillance de l'homme qui fait face à Cara et moi. Théodore vient rapidement se serrer contre moi lorsqu'il arrive à ma hauteur, et Dimitri se poste à coté de nous. Je passe un bras autour du garçonnet pour le maintenir contre moi et le rassurer comme je peux.
« Ne mentez pas. Avez-vous croisés la dénommée Irishna ? »
Cara se décide à donner une réponse, répondant au non de tous :
« Non, nous n'en avons jamais entendu parlé. »
« Que savez vous sur les rebelles du quartier du Lion ? »
« Rien.. Nous ne savons rien.. »
« Je repose ma question, avec vous quelque chose à déclarer ? Un enfant, une personne âgée, une personne étant devenue majeure dans l'année ? »
Je déglutis difficilement, ce que le soldat ne manque de remarquer tandis que je sens son regard se poser sur moi. Si seulement j'avais pu disparaître sous le plancher, je l'aurais fait volontiers. La voix de Cara tremble, tandis qu'elle reprend la parole :
« Ana a eu 18ans cette année. »
Le soldat ne porte plus son attention sur Cara mais bien sur moi. Je ne vois pas ses yeux, mais je sens qu'il m'inspecte du regard.
« RAS EN HAUT »
J'entends l'escalier grincer et je devine aisément que la fouille de la maison est terminée. L'homme en face de moi détourne son attention de moi et déclare aux autres :
« On dégage de là, embarquez moi celle là. »
Il me désigne d'un geste et je suis brutalement poussée en avant. Théo tombe à mes cotés et je manque de marcher dessus, tout comme l'homme derrière moi qui m'a poussé. Le garçonnet commence à pleurer, ne retenant plus ses larmes. Je suis entrainée sans ménagement vers la porte. Je jette un regard effrayé à Cara et Dimitri. Au sol, je vois Théo avec le visage rouge de larmes qui pleure de façon bruyante. On me pousse dans la rue et je n'ai qu'une envie, faire demi tour. A peine éloignée de la maison, j'entends un coup de feu à l'intérieur. Il n'y a plus de pleurs. Plus rien, si ce n'est un silence affreux. Je tourne la tête et je vois juste un soldat qui nous rejoint, tandis que je suis entourée des cinq autres. Je n'ai aucune chance de m'enfuir. Si je tente quoi que ce soit, je serais abattue, de toute manière. Je n'ai même pas le courage de pleurer tant ce qui m'arrive me semble impossible. Je reporte mon attention devant moi et je remarque qu'on remonte la rue vers la grande porte. On avance vers un monde qui m'est inconnu. Je suis particulièrement apeurée, et je cherche du regard du soutien dans les yeux des gens qui assistent à la scène. Mais ils compatissent tous à mon malheur. Car ils ont vécu ce que je suis en train de vivre, ou le vivront un jour. On passe tous par là. Mais moi, je n'ai aucune envie d'être arrachée à mon foyer.
