Lorsque je passe les portes de chênes de la capitale, je remarque derrière un grand goulot d'étranglement entre deux bâtiments. Tout est gris et fait de pierres. Aucune beauté là dedans. Même les bas fond du quartier du Lion sont mieux. Entraînée entre les gardiens, je ne peux pas faire demi-tour. On passe une seconde porte bien moins impressionnante mais faite en métal et nous débarquons dans un immense jardin fleuri. L'herbe est verte, et les fleurs sont de toutes les couleurs. Ma peur est surpassée par l'émerveillement. Là d'où je viens, les fleurs sont extrêmement rares. Ici, on en trouve à foison. Nous suivons un sentier pavé avant de rentrer dans un nouveau bâtiment. Je remarque un plafond très haut et de larges fenêtres, qui semblent indiquer qu'il y a la place pour caser un étage un plus là haut. Je traîne un peu et on me pousse sans ménagement en avant pour que je me dépêche. J'obéis docilement comme j'ai apprit à le faire depuis mon plus jeune âge.

Nous marchons pendant plusieurs minutes avant de finalement traverser une grande pièce circulaire. Nous n'avons croisé absolument personne depuis que nous sommes entrés dans la ville haute, et je commence à me demander si elle n'est pas déserte, finalement. Je ne vois plus le ciel, et je suis désorientée. Les soldats, eux, se dirigent sans aucun souci à travers les dédales de couloirs. Nous marchons encore plusieurs minutes dans un grand couloir sans aucune beauté et on s'arrête devant une pièce fermée par une grille en fer. Je ne parviens plus à discerner quel soldat nous a parlé, tout à l'heure, mais je pense que c'est celui là même qui ouvre la grille. Je reste un instant immobile, détaillant la pièce en face. Pièce totalement vide et à moitié obscure. On me pousse violemment dedans et je tombe en me rendant compte que je viens de rater la marche de l'entrée. Alors que j'ai encore le nez collé parterre, j'entends la grille se refermer. Je me redresse en un bond et me jette contre elle, me retenant de crier. Qu'aurais-je pu dire ? Les gardiens se détournent sans un mot, m'abandonnant là. J'attrape les barreaux de fer et m'acharne dessus, tirant et poussant. Mais rien ne bouge, absolument rien. Je me recule un peu, observant la grille en fer qui me retient. Pourquoi m'ont-ils mise dedans ? N'étais pas simplement censé partir dans un autre quartier ? Je tourne sur moi pour détailler la cellule dans laquelle je suis. Outre le fait qu'elle soit sombre et faite de pierre du sol au plafond, je remarque une seconde grille en fer, plus petite. Je m'avance et tente de l'ouvrir, en vain. Ca aurait été trop beau. Je décide finalement de m'assoir à même le sol, pour me reposer un peu. Vont-ils me laisser mourir ici ?

Je ne sais pas combien de temps passe avant qu'un léger bruit ne me tire de mon demi-sommeil. Un léger cliquetis, comme si quelque chose s'était déverrouillé. Evidemment, je me dirige vers la première grille, celle derrière laquelle les gardiens m'ont jeté. Mais elle ne bouge toujours pas. En désespoir de cause, je m'approche de la seconde et je la pousse, sans grand espoir. Je suis tout à fait stupéfaite en la voyant s'ouvrir, m'ouvrant un accès improbable. Il y a là un couloir tout aussi obscur que ma cellule. Je me décide à le suivre, puisque je n'ai rien à perdre. Dire que je n'ai pas peur serait mentir. A vrai dire, je suis terrorisée. Je ne sais pas ce qui m'attend après ce couloir. J'avance, sur mes gardes, à l'affût du moindre bruit. Mais la seule chose que j'entends, c'est le bruit de mes pas sur les pavés de pierre. Je fais pression sur mon esprit pour ne pas craquer. Le couloir semble interminable et serpente tant et si bien que j'ai perdu mes repères. Dans un des tournants, j'aperçois de la lumière. Je me méfie d'autant plus mais je continue mon chemin. Sur la dernière dizaine de mètres, j'ai le temps de m'habituer à la luminosité grandissante. Finalement, je débouche sur une large pièce tout aussi circulaire que la précédente. Je mets un instant à remarquer l'homme assit au bureau qui trône au milieu de la pièce. Cette dernière est couverte de tableaux et tentures, et des meubles parcourent la salle. Il s'agit là d'un bureau luxueux, à toute première vue. Du moins, selon mes critères, il est luxueux. Je m'arrête à l'entrée du tunnel, dévisageant l'homme. Il me sourit et m'invite à m'approcher. Je fais quelques pas avant de remarquer les gardiens armés qui encadrent une porte que je n'avais pas remarquée au premier abord. L'homme au bureau prend la parole :

« Nous vous inquiétez pas, ils ne vous feront rien. »

Je ne réponds pas, rechignant à avancer plus. Je détaille un peu plus l'homme au bureau. Il est habillé avec des vêtements cintrés, à ce que je vois. Un costard cravate basique, en somme, mais je n'en avais jamais vu auparavant. Il possède une barbe et ses cheveux sont poivre et sel. Il porte même des lunettes ovales qui lui adoucissent le visage. Au quartier du Lion, on ne l'aurait qualifié de personne âgé. Mais ici.. Ca ne semble pas marcher comme là bas. Il m'invite à avancer à nouveau, d'un geste, et cette fois j'obtempère. Je m'avance jusqu'au bureau, et l'homme de désigne un fauteuil face à lui. Je jette un regard méfiant au fauteuil et m'y assoie finalement. Je suis tout de suite happée entre les coussins et je me demande comment c'est humainement possible de s'asseoir confortablement dessus. L'homme prend la parole, ne faisant pas remarquer mon malaise :

« Je suis maître Arnold, je suis le recruteur chargé du quartier du lion. Vous êtes Ana c'est ça ? »

« Analyce, oui. »

Il hoche la tête et m'offre un sourire bienveillant. Mais je ne parviens pas à me détendre. Pas avec les deux gardiens armés qui nous surveillent.

« Analyce, donc ! Je suis chargé de choisir quel quartier vous aller rejoindre d'ici demain. Que savez-vous faire ? Qu'est ce qui vous passionne ? Oh, et j'allais oublier, vous pouvez changer de nom, si vous le souhaitez. »

« Analyce, c'est bien. »

« Que savez vous faire, chère Analyce ? »

« Ce qu'on apprend à l'école. »

« Vous n'avez pas prit d'enseignements en plus ? Des options, par exemple.. »

« Le bibliothécaire m'a enseigné, après que j'ai terminé l'école. »

« Bibliothécaire ! Voilà un métier très peu représenté ! Vous aimez les livres, donc, Analyce ? »

« Oui. »

« C'est bien, c'est même très bien ! Et qu'est ce qui vous passionne, en dehors des livres ? »

Je le juge du regard, particulièrement méfiante. Il ne m'inspire pas confiance malgré le rapprochement qu'il tente de faire entre lui et moi. Il s'avance vers moi, posant ses coudes sur le bureau, montrant un signe d'intérêt quant à ma réponse. J'attends encore quelques secondes avant de reprendre la parole :

« J'aime écrire, imaginer et dessiner, même si je ne suis pas très douée. »

« Merveilleux, merveilleux ! Analyce, que diriez vous de rester dans la capitale ? Nous avons bien besoin d'une nouvelle bibliothécaire, le dernier nous a quitté il y a quelques semaines. Nous aurions besoin d'un remplaçant ! »

Rester ici ? Et puis quoi encore ? Je refuse. Renvoyez-moi au quartier du lion et qu'on en parle plus ! Seulement Maître Arnold semble prendre mon silence pour un 'oui' et il reprend la parole avant même que j'ai eu le temps de formuler mes pensées :

« Bien, très bien ! Vous allez rejoindre vos quartiers tout de suite. Pour vous guider, vous aurez un gardien. Il s'appelle Lloyd. Prenez le comme un allié et non comme un ennemi. Je suis heureux de vous avoir rencontré, miss Analyce. J'espère que nous nous croiserons à nouveau, mais dans un autre contexte. »

Il me lance un dernier sourire et je comprends que l'entretien est terminé. Je n'aurais finalement mon mot à dire sur rien. Et en plus, je vais devoir me coltiner un de ces meurtriers. Ne pas le considérer comme un ennemi mais comme un allié ? Ce qu'il ne faut pas entendre. Je me lève et me dirige vers les deux gardiens qui m'ouvrent la porte du bureau. Hésitante, je passe entre les deux, m'attendant à recevoir quelque chose. Plus probablement un coup, ou quelque chose dans ce genre là, mais rien ne vient. Lorsque j'ai passé la porte, cette dernière se refermer derrière moi et je me retrouve soudainement seule dans un grand couloir bien différents des autres. Richement décoré, pleins de meubles et de tableaux, dans des couleurs chaudes. Subitement je ne sais pas quoi faire, restant hagarde. Il y a des portes d'un peu tous les cotés et je ne sais pas où aller. Je me décide à aller droit devant, dans le couloir. Jusqu'à présent, mon chemin dans la Ville Haute était tout tracé et décidé pour moi. Maintenant.. Maintenant je me retrouve dans de beaux draps. Je fais des pas hésitants. Face à moi, je vois un homme arriver. Il ne ressemble ni au recruteur ni aux soldats. Ni même aux gens de la ville basse. Il porte de larges lunettes et ses cheveux sont coupés courts. Ses fringues sont tout à fait basiques bien que bien mieux entretenues que les miennes. En même temps, on voit la différence, hein, l'un habite dans la ville haute et l'autre dans la ville basse. Je m'écarte de son chemin, tandis qu'il s'approche de moi, mais il change légèrement de direction pour continuer vers moi. J'ai le réflexe de reculer. Arrivé à ma hauteur, il s'arrête et m'observe un instant avant de prendre la parole :

« Je suis Lloyd. Je suis chargé de m'occuper de toi. »

Dans ses paroles, je sens qu'il me prend pour un bébé. Ça me pique au vif. C'est ça, un gardien, ici ? Ba bonjour la belle vie. Il continue de me regarder droit dans les yeux et je reste silencieuse, ne sachant quoi dire. Nous restons plantés là bien deux minutes avant qu'il ne reprenne la parole, me prenant visiblement pour un bébé :

« Et toi, tu t'appelles… ? »

« Analyce. »

« C'est moche. »

Dans ma tête, je réplique immédiatement un « et toi, ton prénom, tu crois que c'est mieux ? » mais je me retiens de justesse de la dire à voix haute. Il me regarde en haussant légèrement un sourcil. Ca y est, il me prend pour une débile.

« Perdons pas de temps, j'ai autre chose à faire, suis moi. »

Il se détourne de moi et j'en profite pour lui jeter un regard noir, qu'il ne voit évidemment pas. Je lui emboîte cependant le pas, n'ayant rien de mieux à faire. Nous marchons quelques minutes avant qu'il ne reprenne la parole :

« Y'a pas mal de choses à savoir sur la capitale. Mais t'aura le temps de les apprendre, de toute manière. Déjà, on va rejoindre ton appartement, histoire que tu te changes et que tu prennes une douche, tu pues. »

Si j'avais pu l'assommer, à cet instant précis je l'aurais fait. Mais je ne fais rien. Parce que si je l'assomme, je serais dans une situation embarrassante. Déjà, je ne sais pas où aller. Ensuite, il va m'en vouloir et il connait mieux la ville haute que moi. Et en troisième point, il a pas tout à fait tort, ça fait longtemps que je n'ai pas prit de douche. N'empêche qu'il ne perd rien pour attendre.

Nous débouchons finalement sur un nouveau jardin fleuri d'où je peux apercevoir le ciel. Et encore une fois nous nous engouffrons dans un autre bâtiment. Il traverse le vaste couloir sans même hésiter et je le suis en trottinant un peu derrière. Finalement il s'arrête devant une porte et se tourne vers moi :

« ça, c'est chez toi. Moi, j'habite juste en face de ta porte, donc si t'as besoin je suis là. »

Il ouvre la porte devant laquelle il se trouve et me laisse passer la première. Il s'agit d'une chambre dortoir, bien plus jolie que mon ancienne maison. Le mur est couvert d'un joli papier peint, et un lit trône au milieu. Sur la gauche, lorsque j'ouvre la porte, je découvre une salle de bain basique. Je suis émerveillée. C'est la première fois que j'en vois une. Quand je me lavais, c'était avec une éponge et un seau dans. Dans la pièce principale où il y a le lit, il y a même une fenêtre où il y a de lourds rideaux rouges. Evidemment, curieuse, je m'approche, et j'entends Lloyd me suivre. Par la fenêtre, je vois un jardin, avec des chênes et des fleurs. Je reste à contempler le paysage pendant quelques secondes avant que le gardien ne me tire de tout ceci :

« Prend ta douche, et quand t'as finit viens toquer à ma porte. T'as des fringues dans l'armoire près du bureau. Change toi. Ensuite on va à la bibliothèque. Et ensuite je te fais visiter un peu la capitale. »

Quelle douce attention. Je me tourne vers lui juste à temps pour le voir quitter ma nouvelle chambre. J'ai du mal à croire que tout ceci est pour moi. Le bâtiment où je suis dois être un dortoir. Pourtant, je n'ai croisé personne pour le moment. Je file dans la salle de bain et me dévêtit, laissant mes vêtements usés de coté. Je mets quelques instants à comprendre le fonctionnement de la douche, et la chaleur de l'eau m'hérisse le poil de plaisir. Je prends mon temps sous l'eau, me débarbouillant à fond, utilisant un shampooing et un produit douche pour la première fois de ma vie. Je m'habille rapidement avec ce que je trouve dans l'armoire et qui semble être à ma taille. Je m'observe un instant dans le miroir fixé au dos de la porte de la salle de bain. C'est bien la première fois que j'ai une idée précise de mon physique. Brune, yeux verts, peau pâle. Je discerne même de légères tâches de rousseurs sur mon nez. Mes cheveux m'arrivent légèrement plus bas que mes épaules et ondulent déjà malgré le fait qu'ils soient mouillés. Je me décide à bouger. J'attrape des chaussures qui trainent par là et qui semblent neuves et je sors de ma chambre. Dans le couloir, j'hésite. Je suis face à la porte de Lloyd. Je n'ai pas eu besoin d'aller loin, puisqu'il s'agit de la porte en face. Et si je partais ? Si je tentais de m'enfuir, là, tout de suite ? Il mettrait du temps à se rendre compte de ma disparition. Et je ne croiserais personne, étant donné que je n'ai croisé personne depuis mon arrivée ici. Et si.. ? Pourtant je toque à la porte. J'entends un bruit de pas, et la porte s'ouvre, dévoilant le jeune homme, qui n'a absolument pas changé par rapport à tout à l'heure. Il m'observe un instant et lance, avec une pointe de taquinerie dans la voix :

« Finalement, il y a bien une fille sous toute la crasse. »

Je suis vexée. Il s'avance un peu dans le couloir et ferme la porte derrière lui. Il prend la tête et se dirige vers la sortie du bâtiment sans un mot de plus. Je lui emboîte le pas, puisque, de toute manière, je n'ai pas le choix.