Nous arrivons traversons à nouveau un jardin, et cette fois nous ne longeons, à l'ombre d'un grand bâtiment. J'entends au loin un vague brouhaha constant. Nous nous en approchons petit à petit et je n'ose pas poser de question dessus. Le jardin se rétrécit jusqu'à ce que ce ne soit plus qu'une plate bande couvert de fleurs, coincée entre deux bâtiments et à coté d'un chemin pavé. Le brouhaha se rapproche toujours. Finalement nous débouchons sur une rue piétonne où je découvre, stupéfaite, une population d'hommes et de femmes de tout âge. Habillé à la mode de la ville haute, sans souci d'argent apparemment. Ils vont et viennent sans se préoccuper de nous. De l'autre coté de la rue j'aperçois des boutiques de toutes sortes. Une petite fille nous passe devant, tenant la main de sa mère. Lloyd passe à coté sans même s'en préoccuper, mais moi je croise son regard. Elle semble stupéfaite de me voir, mais se retrouve bientôt entraînée loin de moi. Je rejoins le gardien qui ressemble de moins en moins à un gardien au fil du temps. Nous remontons la rue un bon moment. Je détaille l'architecture. Ici, tout semble neuf et brillant, les matériaux se mélangent dans une harmonie parfaite. J'aperçois même une petite fontaine à un carrefour de la rue piétonne. Nous continuons de remonter la rue jusqu'à un grand bâtiment imposant qui respire la splendeur devant il y a un petit parc avec un étang ainsi que des boulot et des saules pleureurs. Le bâtiment devant mois est orné d'un gigantesque B stylisé sur sa devanture et il semble composé d'un étage au moins. Lloyd me jette un coup d'œil et je l'aperçois avec un sourire aux lèvres. N'ais-je donc pas droit de m'extasier devant la beauté du lieu ? Il s'avance vers le bâtiment et prend la parole
« La bibliothèque. Là où tu vas bosser. Et je vais devoir te surveiller quelques temps, histoire que tu te familiarise avec les lieux. »
Je le rattrape en quelques pas et ne prend pas la peine de lui répondre. Il monte les quelques marches qui mène jusqu'aux grandes portes qui scellent l'entrée. Il sort une clé et déverrouille un cadenas qui maintenait les deux portes fermées. Encore une fois, il me laisse entrer la première et je ne me fais pas prier.
Là, devant moi, s'étale des étagères remplies de livres. Le bâtiment semble très spacieux, et il est éclairé par de larges vitraux sur les murs. Près de l'entrée, un bureau en chêne noir, tout dans la sobriété. Il y a quelques fournitures dessus et je fronce les sourcils.
« Je croyais que le précédent bibliothécaire.. »
« Il n'y a plus personne ici. Les stylos et les cahiers, c'est pour toi, si tu en as besoin. »
« Ah, d'accord. »
Je m'avance dans la bibliothèque, commençant un tour des lieux. Lloyd me suit tranquillement, comme une ombre silencieuse. Il pourrait presque me ficher la trouille. Heureusement qu'il n'est pas habillé de noir comme les autres gardiens. Je croise des tables disséminées par ci par là à travers les rez de chaussé. J'arrive finalement à l'escalier, un escalier qui mélange le chêne noir avec une autre matière que j'identifie comme du marbre. Pile le truc qu'on a jamais vu dans la ville basse mais qui est mentionné dans les livres. Je grimpe les marches et me retrouve bientôt au premier étage. Il s'agit en réalité d'une large mezzanine qui a une vue plongeant sur le rez de chaussé. Egalement éclairé par des vitraux sur les murs mais également par des fenêtres percées à même le toit, l'étage semble plus lumineux qu'en bas. On y trouve même quelques canapés autour d'une large table basse, dans un coin de la mezzanine. Un endroit où on peut tenir des réunions en tout tranquillité, si vous voulez mon avis. Peut importe. Je me retourne subitement pour faire demi-tour et je rentre dans Lloyd. Allez savoir lequel de nous deux est le plus surpris. Il me lance, sur un ton légèrement agressif à cause de la surprise :
« Regarde où tu vas ! »
« T'avais qu'à pas te coller à moi ! »
« J'ai reçu des ordres, figure toi ! »
Je l'ignore superbement sur sa dernière phrase et je le contourne pour redescendre. Une fois en bas de l'escalier, je lui lance
« Et maintenant, on fait quoi ? »
« Prends tes marques, on reste ici pour la journée. »
« Et toi tu vas faire quoi ? »
« Attendre. »
« T'es motivé. »
« J'ai surtout pas le choix. »
Je retourne fureter dans les rayonnages, prenant connaissance du classement des livres. Il s'agit là d'un classement basique. D'abord les différentes catégories –Biologie, mécanique, médecine, etc- et ensuite un ordre alphabétique. Au bout de quelques minutes où Lloyd me suit sans rien dire, s'ennuyant visiblement, je ré entame la conversation :
« Pourquoi un gardien doit me surveiller ? »
J'appuie volontairement sur le 'gardien'. Je ne les apprécie pas. Je ne les ai jamais appréciés. Et je profite de cette petite pause à la bibliothèque pour récupérer les informations qui me manquent, histoire de tout mettre en ordre dans ma tête. Et ensuite je m'occuperais de du cas 'Théodore'.
« Tu viens de la ville basse. Ils se méfient de toi. »
« Evidemment.. »
Ais-je le temps de maugréer pour moi-même, avant de ré enchainer :
« Qui ça, 'ils' ? »
« Mes supérieurs. Et les tiens, par la même occasion. »
« ça arrive souvent que des gens de la ville basse soit récupérés par la ville haute ? »
« De temps en temps, mais généralement.. »
« Généralement ? »
« Rien. »
« Vas au fond de ta pensée. »
« Non. »
Il me lance un petit sourire de défi. Il tente de me dissimuler quelque chose, et espère que j'accrocherais plus à ce défi qu'à ma curiosité. Il me prend pour un lapin de six semaines. Je bondis sur lui sans crier gare et je parviens à attraper ses lunettes. Seulement, avec ses réflexes aiguisés, il me bloque avant que j'ai eu le temps de lui retirer ses lunettes du nez.
« Hey ! Lâche moi ! »
« Lâche mes lunettes ! »
« Non ! »
« Tu comptais faire quoi, avec, de toute manière ! »
« Avoir un moyen de pression pour que tu me racontes ce que tu essaies de me cacher ! »
Il semble surprit un instant et ne me lâche pas, réajustant sa position pour qu'elle soit plus confortable pour lui. Et beaucoup moins pour moi. Sale bête.
« Même si tu avais réussi à les choper je les aurais récupéré.»
« Que tu crois ! »
« Crie pas victoire trop vite, c'est moi qui te tiens. »
Il commence à serrer mon poignet pour que je lâche ses lunettes. Je résiste un moment, juste parce que je ne veux pas perdre la face, mais je suis bien obligée de lâcher quand il commence à me faire mal. Il me relâche également. Je lâche un 'tseuh' qu'il remarque instantanément et je remarque un sourire sur son visage. Je remets le nez dans les livres, bien décidé à le bouder jusqu'à ce qu'il m'emmène autre part. Et même en allant autre part, je ne suis pas sûre que j'arrêterais de le bouder. Les minutes passent où il me suit en silence, observant simplement mes faits et gestes. J'essaie de le piéger par moment, tentant de le heurter subitement ou de le semer dans les rayons par simple envie de l'embêter suffisamment pour qu'il craque. Mais rien n'y fait, je ne parviens pas à le faire céder. Trop rapide pour moi, et avec de trop bons réflexes.
Au bout de plusieurs dizaines de minutes, je me dirige vers l'escalier et je m'assoie sur la troisième marche. Il me regarde, légèrement étonné.
« Tu compte rester assise ? »
« Ouaip. »
« Feignasse. »
Malgré la petite insulte, il s'assoie à coté de moi. Et il semble bien heureux de enfin poser son derrière sur quelque chose, après avoir passé peut être une demie heure à me suivre partout dans la bibliothèque sans rien dire. Il reste loin de moi et je risque un regard vers lui. Il semble toujours autant s'ennuyer. Parfait. Petite vengeance personnelle. J'attends encore quelques minutes avant de finalement relancer la discussion :
« Au fait.. J'avais un petit frère. Quand j'ai été emmenée.. Il a pleuré.. Les gardiens.. J'ai entendu un coup de feu.. Ils ne l'ont pas tué ? »
Ma voix est un peu hésitante, et je crains la réponse de Lloyd. Il me regarde droit dans les yeux et semble peser le pour et le contre. Il me répond finalement
« Non. Il nous arrive d'assommer les gens, juste, pour avoir la paix. »
Sauf qu'il y a eu un coup de feu. Il me prend encore pour un lapin de six semaines. Théo a été tué. J'ai envie de pleurer mais je me retiens. Pas devant ce type. Pas devant ce meurtrier qui a du abattre des gens à foison. Cependant, je le remercie pour une chose, il a tenté de me préservé en me mentant. D'autres n'auraient pas eu cette délicatesse. Les gardiens n'ont pas de cœur. Les gardiens sont des marionnettes. Les gardiens sont.. Mais pourquoi Lloyd est différent ? Je reprends la discussion, dans l'espoir de me changer les idées en même temps
« Pourquoi tu es devenu gardien ? »
Il hausse les épaules et je reste silencieuse. Ce type m'intrigue, finalement. Il est bien différent de ceux que j'ai rencontré auparavant.
« C'est ce que j'ai toujours voulu faire, je crois. »
« Tuer des gens ? ça te plait ? »
« Non, maintenir l'ordre. Et puis, il y a une ambiance bien particulière qui règne chez les gardiens. J'aime ça. »
« Et être habillé en noir de la tête au pied ça te dérange pas ? »
« T'as beaucoup de questions stupides ? »
« Une tonne. »
« Est-ce que tu crois réellement que je suis habillé en permanence en noir ? »
« Visiblement, non.. »
« Voilà. La tenue des gardiens, c'est seulement pour le boulot. Et vu que je joue les baby-sitter, je suis pas obligé de la porter pendant quelques temps. »
Baby sitter. Il me prend donc pour un lapin de six semaines doublé d'une petite fille qu'il doit garder. Génial. Je soupire et lève les yeux au ciel. Bien évidemment, il remarque et me lance
« Si tu crois que moi ça me fait plaisir de devoir te surveiller, tu te trompes. J'ai autre chose à faire de ma vie. »
« Et bien va-t-en, va faire autre chose, je te retiens pas ! »
« J'ai reçu des ordres, j'ai pas le choix. »
« Alors arrêter de râler. »
Il me jette un dernier coup d'œil avant de détourner la tête et de replonger dans ses pensées. La cohabitation risque d'être dure.
« Combien de temps tu dois me surveiller ? »
« Jusqu'à ce qu'ils aient confiance en toi. »
« On est mal barrés. »
Il ne prend pas le soin de me répondre, et cela m'importe peu. Je vais devoir le supporter un long moment et cela n'enchante ni lui, ni moi.
