Chapitre 10

Je finis par me relever. J'ai prit conscience que je suis allée trop loin, beaucoup trop loin. Je jette ce qui traîne sur mon bureau et je me dirige vers les étagères, là où a disparut Lloyd. Il n'y est évidemment plus, et je me mets à le chercher à travers le rez de chaussé, sans résultat. Finalement je me dirige vers le premier étage. Et je le trouve là, sur l'un des fauteuils, près de la cheminée éteinte, les yeux clos, la tête renversée en arrière sur le dossier. Je m'arrête un instant pour l'observer. Dois-je réellement aller le voir ? Vu sa réaction, je crains qu'il ne me rejette.

Je me mords la lèvre inférieure. Peu importe, je dois retourner vers lui. C'est moi qui ai fait le faux pas, c'est moi qui dois tout réparer. Je me réavance vers lui. Il ne bouge presque pas, un léger mouvement de tête le trahi. Il sait que je suis là, il m'ignore volontairement. En même temps, difficile de ne pas m'entendre, je n'ai pas cherché à être discrète. Je m'éclaircis la gorge dans l'espoir d'attirer son attention mais il ne réagit toujours pas. Mon égo en prend un coup. Je n'aime pas revenir vers les autres avec la queue entre les jambes. Ce n'est tellement pas moi ! Je me créé un masque il y a bien longtemps pour ne pas être blessée, et voilà que ce masque s'est fusionné à mon visage. Ne plus souffrir. Ne plus avoir peur. Pour cela, être toujours forte. Ne jamais pleurer. Toujours faire semblant de prendre tout avec détachement, un horrible « je m'en foutisme » nécessaire pour survivre dans un monde bien difficile. Un masque qui m'a permit de m'en sortir au quartier du Lion depuis sa création jusqu'à maintenant. Mais maintenant qu'il me porte préjudice, comment dois-je faire ? Je ne sais pas comment le détacher de moi. Je ne sais pas comment passer au dessus. Je ne sais pas comment montrer mes sentiments. J'ai peur de paraitre faible, fragile. D'être cette proie que l'on assaille dès qu'elle est seule. J'ai peur de souffrir à nouveau si je parviens à détacher ce masque. Je ferme les yeux, prenant sur moi et je prends la parole, tentant de dissimuler mon hésitation :

« Lloyd ? »

Il ne réagit toujours pas. Il fait exprès. Ce type est horrible. Je sais qu'il attend des excuses. Il ne sait même pas à quel point c'est dur pour moi. J'ai horreur d'être en tort. Je me débrouille toujours pour être en position de force, et non de faiblesse. Je l'observe, arrêtée à quelques mètres de son fauteuil. J'ai tout le loisir de le détailler, là. Et je ne m'en prive pas. Parce qu'il est bien loin de ressembler à un monstre. Physiquement, il n'est pas moche. Ses traits sont doux et ses lunettes apportent encore un peu plus de douceur. Il est à milles lieux de l'image du stéréotype du gardien, baraqué, le visage taillé à la serpe. Par contre, pour le caractère, il ressemble étonnamment à un enfant. N'est ce pas là un trait commun à tous les hommes, de toute manière ? Bien que ses réactions soient enfantines, elles sont justifiées, à mon grand désespoir. C'est frustrant. Je respire un grand coup, tentant une nouvelle approche :

« Je pensais qu'on pourrait aller faire un tour dehors.. »

Toujours aucune réaction. J'ai envie de m'avouer vaincue, mais la seule idée de devoir faire des excuses me requinque. Je me dirige vers un des fauteuils vides, près de lui, et je m'y installe, droite. Je continue de le fixer tandis qu'il n'a pas bougé, toujours avachi, les yeux fermés. Il est pourtant évident qu'il écoute attentivement tout ce que je fais.

« Lloyd, réponds moi au moins.. »

Mais non. Aucune réponse. Renoncer ? Je crois que je n'aurais pas d'autre choix. Je soupire a nouveau.

« Tu sais pas combien ça m'en coûte de devoir dire ça, tu es horrible. »

Toujours aucune réaction. Je pourrais parler à un mur, ça ne changerait rien. Dort-il ? S'il s'est endormi, je le tue. Pas physiquement, hein, mais je pense que je lui en voudrais énormément. Je laisse passer un peu de temps, histoire de rassembler mes idées.

« Excuse moi. »

Je dis ces deux mots à toute vitesse, manquant de manger le dernier. Et j'obtiens enfin une réaction. Mais pas celle escomptée.

« Pardon ? J'ai pas entendu, redis le ? »

Ce type m'énerve. Il est hors de question que je le redise. Je me relève, et je m'éloigne à toute vitesse de lui, regagnant en hâte le rez de chaussé sans même qu'il me suive ou esquisse le moindre mouvement. Est-ce réellement possible d'être enquiquinant à ce point ? Depuis le premier étage, j'entends la voix du jeune homme :

« Mince, je crois qu'elle avait dit quelque chose d'intéressant ! »

Et il fait exprès que je l'entende, criant presque. J'ai envie de le tuer. Je jette un coup d'œil rageur vers l'escalier, vérifiant que Lloyd n'a pas bougé de son fauteuil, et je me dirige vers la grande porte en chêne que j'ouvre brutalement. Et je sors du bâtiment, claquant la porte derrière moi. Sournoise, je me précipite à l'angle, me dissimulant derrière, hors du champs de vision de la porte et de la rue piétonne, guettant le moindre bruit venant de la bibliothèque. Et ça ne manque pas. Quelques secondes à peine et j'entends la porte s'ouvrir ainsi que la voix de Lloyd dans un splendide :

« Mais quelle conne ! »

Je ne bouge pas de ma cachette, restant silencieuse, allant jusqu'à contrôler ma respiration alors même qu'il est impossible de l'entendre, le bruit de la foule la couvrant. J'entends Lloyd commencer à s'éloigner, et sa voix, portée par le vent :

« Ana si je te retrouve, je te jure que je te tue sur place ! »

J'attends encore quelques instants avant de vérifier qu'il n'est plus dans le jardin. Je jette un coup d'œil derrière l'angle, balayant la zone du regard. Mais non, plus aucune trace de l'homme. Dans ma tête, ma petite voix lance un « Bien fait ! » destiné au gardien. Fière de moi, je sors de ma cachette et retourne dans la bibliothèque. Par simple curiosité j'en fais le tour. Mais non, Lloyd n'est pas re rentré discrètement. Il est réellement parti à ma recherche à travers la ville. Niark.