Chapitre 11

J'ai quelques remords à l'avoir envoyé comme ça, tout seul, à ma recherche. Il doit sûrement s'inquiéter. Il doit sûrement me détester, à courir partout. Mais intérieurement, je ne peux que ricaner. Ça lui fera les pieds. Lui qui s'ennuyait, voilà un peu d'action ! Tandis que moi, je suis bien au chaud, tranquillement, à la bibliothèque, en toute sécurité.

Je finis par prendre un livre, sur l'une des étagères, et je vais m'installer sur un des fauteuils, en haut, pour pouvoir lire. Je ne peux cependant pas m'empêcher de me demander quand il reviendra, qu'il se rendra compte de la supercherie. Il est très certainement allé voir au dortoir, déjà, se doutant que j'y serais allée. Peut être est-il aussi allé voir près du quartier du Lion ? Je ne sais pas comment m'y rendre, mais en toute logique, vu que c'est mon chez moi, il devrait être allé voir..

L'heure tourne. Bientôt, je commence à avoir faim. Mais ce n'est que passager, et je retrouve bientôt le calme. Je finis par m'allonger sur le fauteuil, balançant mes pieds de l'autre coté d'un des accoudoirs et le dos appuyé sur celui opposé. Le livre parle de l'Ancien Temps. Celui avant l'Extinction. De la vie que menaient nos ancêtres, quand ils gouvernaient le monde. Quand ils n'étaient pas les derniers survivants. Quand ils étaient 8 milliards. Que des avions volaient dans le ciel, que des bateaux voguaient sur les flots, que des trains transperçaient les frontières, reliant tous les peuples ensemble. Aujourd'hui, nous avons un monde réduit à l'image d'une Cité Etat. La toute dernière. L'espoir de l'humanité. 95% de la population mondiale a été anéantie. Le reste s'est regroupé dans cette ville, et ceux qui n'ont pas réussit à la trouver sont morts, disent-ils. Mais qui, 'ils' ? C'est bien la première fois que je me le demande. La Tour de Commandement, sûrement. Lloyd m'a dit que les gardiens partaient en missions extérieures. Mais pour y faire quoi ? Nous sommes les derniers. Nous sommes autonomes. Pourquoi aller à l'extérieur ? Toutes nos provisions nous sont fournies par la Ville Haute. Autrefois, je pensais que la Ville Haute était un paradis, avec des champs et des prés, des cours d'eau et de la verdure à foison. Bien évidemment, elle était entourée d'un mur, d'un immense rempart, et ceux qu'on y envoyait ne revenez jamais, emportés par des gardiens. L'horreur était là, mais en moi j'avais tout de même l'espoir d'un paradis. Désormais, la question est : comment trouvent-ils les provisions ? Je n'ai pas visité la Ville Haute entièrement, c'est évident. Mais j'imagine mal comment un endroit si petit peu nourrir des quartiers aussi vastes que tous ceux qui l'entourent et qui sont au nombre de douze.

Je me relève subitement pour aller chercher une carte. Je me dirige vers le rayon géographie, qui se trouve par chance au 1er. Après quelques minutes de fouilles, je trouve ce que je recherche et je retourne m'installer dans mon fauteuil. Une carte du Shinaï. Le livre est relativement petit et ne parle que du type d'infrastructures que l'on trouve et d'à quoi ils servent. Un parfait listing de tout ce qu'on peut trouver, allant de la cellule dans laquelle on m'a enfermé jusqu'à la Tour de Commandement, qui n'est cependant décrite que brièvement. La carte est biensûr visible et nulle part je ne vois de champs ou de cours d'eau. Rien qui permette d'approvisionner douze quartiers en nourriture et en eau en toute saison et en toutes circonstances. Je fronce les sourcils. Il y a également une carte de chaque quartier, avec des descriptifs des habitants. Sur certains quartiers, il y a des traits de caractère qui ressortent, par exemple les Sagittaire sont belliqueux tandis que les verseaux sont bien plus penchés dans l'art de la négociation et de la finance. Je ne trouve de champs nulle part. Tout porte à croire que la nourriture apparait comme par magie. J'en profite cependant pour découvrir la présence de ce qu'ils nomment « Le Cercle Intérieur ». C'est là que sont emmenés les habitants de la Ville Basse une fois arrachés aux leurs. Il y a également des routes dans certains remparts qui mènent vers l'extérieur, reliant le cercle intérieur au monde extérieur. Mais à quoi cela peut-il servir ? Certes, il est évident que les gens qui ont besoin d'aller dehors ne vont pas passer par les quartiers –de toute manière je sais qu'il n'y a pas de porte entre la Ville Basse et dehors- mais je me demande pourquoi ils ont besoin de s'y rendre. Je préfère me concentrer sur la Ville Haute, au lieu de me focaliser sur cet étrange Cercle. La Tour de Commandement est placé en plein centre de la Ville Haute et quatre chemins en partent pour se rendre au Cercle Interieur, chacun vers un point cardinal. Entre eux, ces routes principales sont reliées par d'autres, qui forment un losange autour de la Tour de Commandement. Ce sont là les routes les plus fréquentées, au vue de l'épaisseur du trait et de sa couleur. Des quartiers qui m'étaient inconnus sont situés dans chaque partie de la ville, et les routes principales servent de 'frontière'. Celui où je me trouve, par exemple est le Quartier de Minuit et se situe près du Cercle. Le quartier près de la Tour se nomme le Quartier Nuit. A l'opposé de nous, nous avons les quartiers Midi et Jour. Je remarque avec surprise que chaque quartier dans le losange correspond à l'un des moments de la journée (Nuit, Aurore, Jour, Crépuscule) et les quartiers proches du Cercle sont des noms qui corresponds à ces périodes ( Minuit, Soleil Levant, Midi, Quartier de l'Etoile). Des noms bien plus poétiques que ceux de la Ville Basse qui ne sont que des signes astrologiques (Lion, Cancer, Gémeaux, etc).

L'idée de me renseigner un peu plus sur la Ville Haute me prend, et je me relève, allant reposer mon livre précédent au passage. Je me mets à fouiller, sans trop savoir où, car il n'y a pas de rayonnage « politique » ou quoi que ce soit qui s'en rapproche. J'abandonne au bout d'une demie heure sans aucun résultat. Au moment où je m'assoie sur le sol pour me reposer, la porte de la bibliothèque s'ouvre. Avec la voix de Lloyd.

« Je pense pas qu'elle soit revenue ici, elle a du se barrer autre part. »

« On a des gars qui fouillent les autres quartiers. Tu voudrais qu'elle soit passée où ? »

« J'en ai aucune idée, je suis pas dans sa tête. »

« T'étais censé la surveiller je te rappelle, la mission était trop compliqué peut être ? »

« J'pensais pas qu'elle serait assez conne pour se barrer. »

Lloyd n'est pas seul. Et la personne avec lui n'a absolument pas l'air commode. Comment vont-ils réagir en me voyant là, assise entre deux rayons ? Je vais me faire tuer. Et sûrement au sens propre du terme. J'entends les bruits de pas qui se rapprochent, et d'autres encore. Ils ne sont pas que deux. Mon dieu, mais qu'est ce que j'ai fait ? Dans quoi je me suis embarquée ? Je suis pétrifiée sur place, et je ne sais pas quoi faire. Tenter de me cacher ? Ce sont des gardiens qui me cherchent, ils finiront par me trouver. Et s'ils m'attrapent alors que je me cache, que vais-je subir ? Tenter de les fuir était sévèrement puni dans la Ville Basse. Nous devions obéir. Si nous étions demandés, même pour nous faire exécuter, nous devions aller les voir de nous même. Parce que sinon, le sort était bien pire encore, et nous risquions d'emmener d'autres personnes avec nous dans la tombe, pour l'exemple. J'ai vu des familles entières se faire décimer ainsi dans le quartier du Lion. Le problème, c'est que nous ne sommes pas au quartier du Lion. Nous sommes dans la Ville Haute. Et je ne sais pas comment ça marche.

« Elle est là ! »

Je tourne la tête vers la voix et je distingue avec horreur la silhouette d'un gardien, son masque cachant entièrement son visage. Des bruits de courses se dirigent vers moi, et je suis pétrifiée devant le gardien qui m'observe, son arme au poing, mais dirigée vers le sol. D'autres arrivent bientôt, formant une barricade de chaque coté des étagères, mais aucun ne me tient en joue. Ils m'observent juste. J'aperçois finalement le visage de Lloyd, qi se fraie un passage, et d'un autre homme, habillé tout en noir, en tenue de gardien. Lloyd fait finalement très tâche, simplement habillé en civil. Son visage d'habitude si taquin et bienveillant se transforme comme tout à l'heure, quand il s'est énervé. Il se dirige vers moi à grande enjambée et m'attrape brutalement par le bras, me forçant à me relever. Telle une poupée de chiffon, je me laisse faire, mes jambes ne me retenant plus. Je n'ai pas le courage de bouger ou même de me défendre. Ses traits sont déformés par la colère et je vois qu'il lutte pour se retenir de me frapper. Une lutte qu'il perd finalement, et sa main m'atterrit dans la figure, en une gifle magistrale qui produit un bruit fort. Ma joue est cuisante et je les larmes montent. Ses doigts s'enfoncent dans ma peau, tandis que sa voix rugit enfin :

« Abrutie ! Qu'est ce qui t'a traversé la tête ! Tu étais censé rester avec moi ! »

Il se retient au dernier moment de me gifler à nouveau, remarquant peut être mes larmes silencieuses. Il me secoue durement et je ne lui résiste pas.

« Tu mériterais que je te frappe encore, abrutie ! »

Je me mets à pleurer. Littéralement. Sans plus me retenir. Lloyd me laisse retomber au sol et l'homme avec lui, certainement un supérieur, s'adresse à lui :

« On aurait du la refiler à quelqu'un d'un peu plus strict, ça nous aurait évité bien des emmerdes. T'as encore une chance, mais prochaine fois que ça se passe comme ça, on te la retire et c'est Gabriel qui s'en chargera. »

L'homme qui a parlé fait finalement demi-tour, suivit par les autres gardiens. Je reste au sol, pleurant, incapable de soutenir le regard de Lloyd. Ma joue me brûle là où il m'a frappé et je sens son regard posé sur moi. Finalement il me laisse là, se dirigeant également vers la porte de la bibliothèque. Un fois les gardiens partis, j'entends un « clic clic » qui m'indique que Lloyd vient de fermer la porte à clé. Sûrement pour ne plus que je lui refasse un coup comme celui que je lui ai fait. Mais il ne revient pas me voir ensuite. Je ne l'entends plus. Je ne sais plus où il se trouve. Et moi, moi je reste au sol pour pleurer, me tenant ma joue douloureuse, sentant encore les doigts invisibles du gardien sur ma peau là où il m'a saisit. Je passe ma main dessus, espérant supprimer la douleur de là, mais impossible. Je jette un coup d'œil pour découvrir des marques bleuis là où il m'a tenu. Il a serré suffisamment fort pour ne pas me lâcher au cas où je tenterais de me reculer. Suffisamment fort pour se retenir de me frapper à nouveau, évacuant sa colère d'une autre façon qu'en levant la main sur moi. Mais j'ai mal, et ça, ça ne change pas. Mais j'ai bien comprit la leçon. Oh oui, je l'ai bien comprise.