C'est au bout d'un très long moment, bien après que mes larmes aient finies de sécher, que je me relève enfin, piteuse. Je ne m'étais jamais faite giflée. Il n'y en avait jamais eu besoin. Mon égo en avait prit un sacré coup. J'étais endolorie physiquement. Pire encore, j'étais blessée psychologiquement. Lloyd avait levé la main sur moi. J'en avais encore les bleus sur le bras, et ma joue me lançait toujours un peu. Mais voyons le bon coté des choses, au moins, j'avais prit des couleurs sur le visage grâce à ma joue rougie.
Je me dirige vers le bureau, et je ne croise pas le jeune homme. Tant mieux. De toute manière, il n'y a plus aucun risque que je parte, il n'a plus besoin de me coller au derrière. Il nous a enfermé tous les deux ici. Envolée la proximité que nous avions acquérit cette nuit. Envolés, ces morceaux d'amitié naissante. J'avais tout brisé sur un coup de tête, tout balayé sur une réaction irréfléchie. Dans un autre contexte, je n'aurais pas reçu pareil châtiment, mais ici je n'étais rien. Ici, je n'étais personne. Juste une fille de la Ville Basse qu'on récupère parce qu'on a plus personne pour servir de bibliothécaire. Une fille qu'on fait surveiller par un gardien.
« Tu n'as pas mangé ? »
Je me raidis instantanément en reconnaissant la voix de Lloyd. Face à mon bureau, je me retourne lentement, et je le vois accoudé sur la rambarde de l'escalier, debout sur une marche à quelques centimètres du sol. Il me fixe. A-t-il déjà tourné la page sur ce qu'il vient de se passer ? Pour ma part, moi, je ne l'ai pas fait. Froide, je lui réponds d'un simple mot :
« Non. »
Il me jauge du regard un instant. Et je devine que sa question n'était qu'un prétexte pour ré engager la discussion avec moi.
« Tu étais partie où ? »
« Nulle part. »
« Tu es pourtant sortie de la bibliothèque. »
« Je me suis cachée dans le jardin le temps que tu partes, et je suis re rentrée après. »
Il soupire, se redresse et détourne la tête, comme agacé par cette réponse. Oui, il a négligé de regarder dans le jardin. Il a négligé une telle évidence. Est-il vexé de ne pas y avoir pensé ? Mais après tout, je l'ai piégé. A ma façon de faire, on aurait pu croire que j'étais en colère. Et quand on est en colère, on va pas se cacher dans un jardin pour jouer un vilain tour au gardien qui veuille sur nous. Il descend les dernières marches qui le sépare du rez de chaussé, fait quelques pas puis finalement s'arrête. Hésite-t-il à s'approcher de moi ? Tant mieux. Je ne veux pas qu'il m'approche. Le souvenir de ses mains sur moi est trop vivace.
« Pourquoi t'as fait ça ? »
Il veut discuter maintenant ? Alors même qu'il n'a pas prit le temps avant et qu'il m'a frappé ?
« Sur un coup de tête. »
« C'était stupide. »
«… »
Je ne lui réponds pas, à quoi bon ? Il s'avance un peu vers moi et je fais un mouvement de recul. Il le remarque et s'arrête immédiatement.
« Tu as mal ? »
Il sous-entend bien évidemment ma joue. Comment ne pas avoir mal, alors même qu'il m'a frappé avec une force monstrueuse ? Le bruit mat de ses doigts heurtant mon visage résonne encore dans ma tête. Je ne veux pas qu'il recommence. Plus jamais. Il s'avance à nouveau vers moi de quelques pas, et je suis bloquée contre le bureau, sans pouvoir me reculer encore plus. Je m'appuie contre ce dernier.
« Ana.. »
Je retrouve le Lloyd attentionné auquel j'ai eu droit cette nuit. Est-ce qu'il s'en veut de m'avoir fait mal ? S'il voulait, ça ferait un moment qu'il aurait pu m'attraper, puisqu'il est plus rapide et plus fort que moi. Mais non. Il avance petit à petit, doucement, pour me ménager. Comprend-t-il a quel point je suis un animal sauvage ? Il faut me domestiquer petit à petit, et on ne peut pas tout avoir de moi en claquant des doigts. Me faire du mal c'est briser ma confiance. Briser ma confiance, c'est me perdre. Et pour me récupérer, il faut du temps, de la douceur et beaucoup de patience. Lloyd est loin d'être bête. Il joue sur la seconde carte, la douceur. Il fait à nouveau quelques pas, et je ne le quitte pas du regard, le visage neutre. Et lui aussi, il ne me quitte pas du regard, ses yeux étant plongés dans les miens. Et je peux y lire que de la douceur et de la tendresse, bien loin de l'image de l'homme qui a levé la main sur moi. Comment peut-on jouer sur deux visages si différents ?
« Je t'ai giflé parce que j'étais énervé. J'avais peur qu'il ne t'arrive quelque chose. Tu ne connais pas cette ville, je m'en serais voulu si tu t'étais perdue. »
« Qui est Gabriel ? »
Je pose ma question de but en blanc. Lloyd en semble désarçonné, autant que par mon ton froid. Il hésite à me répondre, et finalement il s'y résoud, comprenant qu'il n'a pas vraiment d'autre choix :
« Quelqu'un que tu n'aimerai pas connaître. »
Voyant que je reste muette face à sa réponse, il explique un peu plus :
« C'est un gardien qui s'occupe essentiellement des quartiers chaud de la Ville Basse. Il n'est pas réputé pour être un enfant de cœur et vous méprise. S'il te récupère, je donne pas cher de ta peau. Lui, c'est le monstre que tu redoute tant. »
Je reste silencieuse, encore une fois. Un monstre ? Lloyd défendait si ardemment ses gardiens chéris, et voilà qu'il me parle d'un gardien monstrueux. Mais comment être sûr de la véracité de ses propos ? Et pourquoi penserais-je que le jeune homme me ment ? Il ne m'a jamais menti, jusqu'à présent, je crois. Pourquoi commencerait-il ? C'est mon seul allié ici. Mais le fait qu'il ai deux visages très différents m'effraie. D'un coté, l'homme doux et attentionné qui veille sur moi. De l'autre, le gardien qui s'emporte rapidement et qui m'a frappé sans remord. Il me déstabilise, et je ne le connais pas encore assez pour savoir comment réagir avec lui. Pourtant, j'ai la vague impression que je dois agir comme chez moi docilité et tranquillité.
« Ana ? »
La voix de Lloyd me tire à nouveau de mes pensées. Il s'est avancé un peu plus, jusqu'à être face à moi. Si je tends le bras, je le touche. Et je suis bloquée contre mon bureau. Ses yeux ont quittés les miens et il regarde à présent ma joue rougie. Il semble avoir des remords quant à la force qu'il a mit à me gifler. Il réitère l'une de ses questions :
« Tu as mal ? »
Je hoche légèrement la tête, un peu honteuse d'avouer ça. Et je me décide à lui montrer les bleus sur mon bras, les bleus qu'il m'a causé à force de me serrer fort. Il les regarde également et n'émet aucun son. Nous restons immobiles quelques instants, silencieux, l'un autant que l'autre. Je scrute le visage de Lloyd à la recherche d'un quelconque changement, et lui garde le regard fixé sur mon bras, à contempler les marques foncées. Je ne suis pas sûre qu'il regrette de m'avoir giflé. En tout cas, il semble avoir des remords quant au fait de m'avoir fait mal. Il lâche finalement un « Désolé » avant de s'éloigner de moi, repartant vers l'escalier, et donc, vraisemblablement vers les fauteuils en haut. J'ai mal de le voir ainsi mais que puis-je y faire ? Je me rends compte que toute cette situation est à cause de moi. Je veux retourner au quartier du Lion. Je veux quitter la Ville Haute. Tout est bien trop étrange pour moi. Il m'arrive tout un tas de trucs dont je ne veux pas. Je veux retourner à ma vie simple où je ne faisais que me balader dans le quartier, filant des coups de main à droite et à gauche. Je veux effacer tout ce qu'il s'est passé depuis hier de ma mémoire. Je veux que Théo soit en vit. Je voudrais ne jamais avoir été emmenée dans la Ville Haute. Je voudrais ne jamais avoir rencontré Lloyd. « Vraiment ? » fais la petite voix amère dans ma tête. « Tu regrette de l'avoir rencontré ? » Non. La réponse est évidemment non. Je regrette de l'avoir rencontré dans cette situation. Si tout avait été différent, tout aurait été plus simple.
Finalement, je me décide à bouger de mon bureau. Je me dirige vers l'escalier et j'y grimpe. En haut, je retrouve Lloyd assit sur son fauteuil. Je m'avance vers lui, et il tourne la tête pour observer mon avancée. Il ne fait aucun commentaire, se contente de me fixer. J'arrive rapidement à sa hauteur et je demande, légèrement hésitante :
« Fais-moi un câlin. Comme celui de cette nuit. »
Il ne me répond pas, se levant simplement. Et il me prend dans ses bras, dans une nouvelle étreinte proche de celle de cette nuit. Je passe mes bras autour de son cou tandis que lui m'enserre la taille, et je loge mon visage contre son épaule. Et je ferme les yeux, profitant de ce moment de tendresse que lui seul peut m'offrir. Je me laisser bercer par son souffle. Je me laisse réchauffer par la présence de son corps contre le mien. Je me laisse aller entre ses bras qui m'entourent. Et j'y suis bien. Etonnamment, étrangement, inconcevablement, j'y suis bien. Il resserre un peu sa prise sur moi, me serrant un peu plus fort contre lui, et je l'entends parler à voix basse, près de mon oreille :
« Je suis désolé. »
« Je suis désolée aussi. »
