Les jours passent, se ressemblant tous. Rien d'extraordinaire. Tout de banal. Un ennui s'installe, et je m'enfonce dans les ténèbres de la monotonie. La seule lumière dans tout ça est Lloyd. Car Lloyd est habitué à tout ça. Avant, au quartier du Lion, j'avais toujours quelque chose à faire, je passais le plus clair de mon temps dehors. Désormais, je suis enfermée dans la bibliothèque, avec un ravisseur qui ne souhaite pas l'être. Mais lui comme moi sommes contraints. Il est sous les ordres de ses supérieurs, et moi sous les siens. Alors nous ne sortons pas. Nous restons là.

Si les premiers jours il a tout fait pour égayer mes journées, il semble avoir comprit que c'est peine perdue. Alors il attend. Il a même tenté de se mettre à la lecture. Il a vite abandonné, cela l'ennui plus que tout. Depuis quelques temps, il emmène des armes blanches dans la bibliothèque. Il s'entraîne. Il joue avec. Il fait passer le temps. Et moi.. Moi je suis plongée dans la lecture des ouvrages présents.

Cela aurait pu continuer indéfiniment je pense. Le matin, nous arrivons. Le midi, il part chercher notre repas, ou il m'emmène au réfectoire des gardiens. L'après midi, nous attendons que le temps passe. Le soir, nous rentrons.

Une tendresse s'est installée entre nous, sans que nous nous en percevions de suite. Un simple baiser sur la joue quand il passe à l'étage de la bibliothèque, ou un câlin avant d'aller dormir le soir. Des sourires, sans avoir besoin de mots. Je l'apprécie, et il m'apprécie. Alors pourquoi ais-je eu ce pincement au cœur, ce jour là, quand elle est entrée ? Laisser moi vous raconter cette journée.

Début d'après midi comme tous les autres. Lloyd était allé chercher à manger ce jour là, et nous avions prit notre repas en tête à tête, échangeant quelques mots, quelques rires et quelques sourires. Puis la porte s'était ouverte sur une jeune femme aux longs cheveux décolorés. Elle ne m'a même pas regardé. Elle a simplement vu Lloyd. Elle lui a foncé dans les bras et l'a serré contre elle, heureuse. Et Lloyd l'a prit dans ses bras. Comme quand il me prend dans ses bras. Je n'ai pas bougé, j'ai simplement eu mal. Quelque part au fond de moi, une dague s'est enfoncée profondément, créant un trou béant. Une envie de vomir m'a prit, tandis que je les observais, immobile, qu'elle lui chuchoter quelques mots à l'oreille et qu'il souriait, complice. J'ai eu envie de mourir. Finalement, dégoûté de ce moment, je me suis éloignée, fuyant le gloussement de la jeune femme. Je me serais écoutée, j'aurais sûrement tenté de prendre le couteau de Lloyd pour le mettre entre les deux yeux de ce dindon décoloré. Mais je n'ai rien fait, je me suis enfuie. Simplement. A l'autre bout de la bibliothèque. Sans qu'aucun des deux ne le remarque. Et là, là j'ai pleuré. Des larmes amères, au goût salé. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas pleuré. Je garde tout en moi, toujours. J'enveloppe ça sous une couche d'hypocrisie et je souris. Mais là c'était trop, j'étais incapable de retenir les larmes. Alors j'ai pleurée en silence, isolée, incapable de concevoir qu'une autre femme ne me prenne celui qui veille sur moi depuis mon arrivée.

Une silhouette s'est alors approchée de moi. Un homme. J'ai relevé la tête et je l'ai observé, séchant mes larmes, comme si de rien n'était, bien que ce soit faux. Il m'a observé en silence, un sourire compatissant sur les lèvres. Il m'était inconnu en tout point, mais son visage était réconfortant. Pourtant, la méfiance s'est éveillée en moi. Il me voyait en position de faiblesse. Ma question se voulait innocente, pourtant quelque chose en moi a dérapé, et mon ton était involontairement agressif :

« Qui êtes vous ? »

J'ai prit le temps de le détailler rapidement. Des yeux bleus, une peau légèrement mât et des cheveux tirant sur un brun très foncé. Mais un visage angélique. Un visage qui rassure et qui donne envie d'aller vers lui.

« Je me nomme Ethan. »

Ethan ? Inconnu au bataillon. Lloyd ne m'en avait jamais parlé. Pourtant, il m'avait parlé de beaucoup de gardiens et de personnes influentes dans la cité. Le jeune homme face à moi reprend :

« Lloyd a dû s'absenter. Je suis chargée de veiller sur toi jusqu'à son retour. Analyce, c'est ça ? »

Mon cœur souffre. Lloyd s'est absenté avec l'autre fausse blonde, m'abandonnant ici pour la première fois. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal. Le jour où il m'a frappé ou ce jour ci, où il m'a abandonnée ? Toujours ce sentiment de trahison qui blesse.

« Pas besoin d'être timide avec moi, t'en fais pas. Vous avez l'habitude de faire quoi, avec Lloyd, l'après midi ? »

Je renifle une dernière fois, essuyant les dernières larmes sur mes yeux, pour effacer toute trace visible de ma souffrance intérieure. Je fais face au jeune homme en face de moi. Il doit avoir le même âge que Lloyd, peut être un peu plus jeune. Allez savoir.

« Pas grand-chose, on attend que le temps passe. »

« ça doit pas être vraiment passionnant. »

« Pas vraiment. »

« ça te dirait de sortir ? »

« Je n'ai pas le droit, Lloyd.. »

« Lloyd n'est pas là. Et je ne dépends pas des Gardiens. Allez, viens. »

Il attrape ma main et je n'ai pas le temps de l'esquiver. Il m'entraîne avec lui vers la porte de la bibliothèque. Dans ma tête, je me dis sans cesse que je vais me faire tuer. Que si Lloyd me voit sortir de la bibliothèque, il va m'engueuler. Pire, qu'il pourrait être déçu que j'ai désobéi. Jje remarque durant la traversée du hall qu'effectivement ni le dindon ni Lloyd ne sont là. Où sont-ils ? Mon pincement au cœur reprend, douloureuse jalousie maladive. Mais bientôt nous arrivons dehors. Le grand soleil m'aveugle une demie seconde, et la brise m'accueille. Qu'il fait bon d'être à l'extérieur ! Je ressens un réel soulagement en moi. Ethan se retourne pile au moment où je ferme les yeux pour inspirer à grand bouffée l'air frais. Quand je rouvre les yeux, je le vois, souriant, visiblement fier de lui. Il ne me lâche pas pour autant et nous descendons les petits escaliers devant la porte de la bibliothèque tandis que cette dernière se referme derrière moi. Ethan m'entraîne dans la rue piétonne, toujours bondée, et me garde près de lui pour ne pas me perdre. Tout comme le fait Lloyd, chaque matin et chaque soir. A nouveau un pincement au cœur. Pourquoi j'ai ainsi mal ? Pourquoi est-ce que je pense à lui ? Sa vie ne me regarde pas. Ce qu'il fait avec le dindon ne me regarde pas non plus. Nous redescendons la rue en direction du quartier du Soleil Levant puis nous rejoignions l'une des quatres rues principales, celle qui va du cercle intérieur jusqu'à la tour de commandement. Là, Ethan m'entraîne vers la Tour. Tandis que nous cheminons en esquivant les gens, il reprend la parole, tout sourire :

« Tu as eu le temps de visiter la Ville Haute depuis ton arrivée ? »

« Lloyd m'a fait visiter un peu.. »

« Est-ce qu'il t'a montré les jardins suspendus ? Et le parc étoilé ? »

« Euh.. Non.. »

« Et bien il t'a pas montré grand-chose ! Laisse-moi te faire découvrir ce qu'est réellement la Ville Haute ! »

Nous arrivons devant la tour de Commandement au bout de plusieurs minutes. Il s'agit d'une immense tour, comme son nom l'indique, qui semble toucher le ciel tant elle est haute. Son toit est pointu, et semble aiguisé. Face à nous, il y a une grande porte, surmonté d'armoiries gravés à même la pierre. Une horloge solaire, ou une horloge tout court dont il manquerait les aiguilles, je ne sais pas trop. Je n'ai pas le temps de détailler qu'Ethan et moi nous engouffrons dans la porte ouverte.

A l'intérieur du hall, je découvre une pièce somptueuse, aménagée en accueil. Il y a un grand bureau circulaire au centre avec des personnes derrière qui ne lèvent même pas le nez en nous entendant. Des fauteuils sont disposés à certains endroits t tout semble étrange. Adieu bureau en bois, bonjour ceux en fer. Adieu vieux fauteuils rustiques abîmés, en voilà de neuf qui semblent être en velours. Il y a quatre portes, une pour chacun des routes. Ethan m'entraîne vers des escaliers et salue quelques personnes au passage. Je ne pipe mot, me laissant entraîner dans son sillage. Je me décide à reprendre la parole lorsque nous entamons le deuxième étage, palier du premier étage passé :

« Mais que faisons nous là ? Nous ne sommes pas censé avoir le droit de.. »

« C'est vrai que tu ne connais pas très bien. Nous allons aux Jardins Suspendues. Certains étages sont ouverts au public, dont celui des Jardins Suspendues. Et de toute manière, nous pouvons aller n'importe où. Après tout, je suis le fils du Maître Recruteur ! »

Maître Recruteur. Oui, j'ai bien entendu. Cet homme là qui siège au conseil, et l'un des trois dont l'avis prévaut sur celui des autres conseillers. Et c'est son fils qui est avec moi. Comment diable est-ce possible ? Nous continuons de grimper et bientôt, peu habitués à cet exercice, ni Ethan ni moi n'avons le temps de souffler mot, trop concentré à respirer convenablement.

Et finalement, le jeune homme s'arrête à un pallié, un sourire sur les lèvres. Il me lâche enfin, et, un sourire sur les lèvres il ouvre la porte qui est à coté de lui, me laissant passer en première. Et je tombe sur une pièce immense, dont je peux apercevoir tous les balcons qui sont couverts d'herbes. L'étage est lumineux et un agréable parfum flotte. Ethan passe à coté de moi et je le suis. Nous nous dirigeons vers l'un des balcons vides, loin des autres personnes qui chuchotent et nous ignorent superbement. Arrivé sur le balcon, je remarque que le sol est couvert d'herbe. Une herbe verte et florissante. Un garde-fou vitré nous protège d'une quelconque chute et je m'approche du bord. En contrebas, j'aperçois l'une des rues principales, bondées, ainsi que toutes les maisons à étages qui semblent minuscules. Je vois tout jusqu'au cercle intérieur. Par réflexe je recherche des éléments connus, mais je ne les vois pas. Ethan s'approche aussi du bord, s'accoudant au garde-fou et prend la parole :

« C'est beau n'est ce pas ? Devant toi, c'est le quartier Jour. Derrière, celui de Midi. »

« A quoi correspond ce nom ? »

« Tu connais les différents noms de quartiers ? »

« Oui, il y a le quartier de Minuit, le quartier Nuit, le quartier du Soleil levant, celui de l'Aurore etcetera. »

« Bien ! Bon, tu remarqueras que les quartiers correspondent à un moment de la journée. En fait, c'est le moment où ils prennent vie. Le moment où ils sont le plus animés, le moment où ils sont le plus beaux. »

« Je ne comprends pas. »

« Chaque quartier a une spécialité. Le tien, du moins les deux qui correspondent au quartier de la nuit, sont spécialisés dans les métiers plutôt dans tout ce qui touche à la noirceur. N'ai crainte, il ne t'arriveras rien. Mais là bas, tu trouveras tout ce qui est relatif aux gardiens, par exemple. Tu trouveras aussi les maisons de passe, les parieurs, les tavernes et tout le reste. »

« Je suis bibliothécaire, pourquoi suis-je là bas aussi ? Pourquoi la bibliothèque s'y trouve ? »

« Ah, c'est un peu compliqué. Je n'ai pas de raison officielle à te donner, juste mon avis. Selon moi, c'est parce qu'elle renferme énormément de secrets et d'histoires qu'il ne faut pas forcément donner à tout le monde. »

« Pourquoi c'est toi qui veille sur moi, et non un autre gardien ? »

« Tu aurais préféré que ce soit l'un d'eux ? »

« Je ne te connais pas vraiment.. »

« Et eux, est ce que tu les connais ? »

« Oui, Je mange avec eux de temps à autres, j'ai apprit à les apprécier.. »

« Donc tu ne sais pas. »

« Savoir quoi ? »

« Ce n'est pas à moi de t'en parler. »

Alors, ça me revient à l'esprit, comme un boomerang lancé à vive allure. Un choc mental violent, des souvenirs que j'avais enfoui. Lloyd me cache quelque chose. Depuis notre rencontre, il me cache quelque chose. J'ai aperçut ce secret à la surface de son âme, et il l'a vivement reprit pour ne pas que je le vois. Et voilà maintenant qu'Ethan m'en parle. Je suis certaine qu'il s'agit de la même chose. Et elle concerne les gardiens. Pourquoi me ment-on ? Pourquoi suis-je la seule à ne pas le savoir ? Ethan semble se rendre compte que je me renferme. Il m'indique une des chaises près de la table basse sur le balcon, à l'ombre. Obéissante, je m'y installe et il se met face à moi, sur une chaise également.

« Je ne suis pas ton ennemi, ici, Analyce. Ne te ferme pas comme une huitre. »

« Ana. »

« pardon ? »

« Appelle moi juste Ana. »

« Si tu veux.. »

Il semble surprit de cette demande, comme s'il ne s'y attendait pas. Il me jauge rapidement et finalement reprend la parole, l'air quelque peu blessé par mon attitude :

« Tu lis des livres, à la bibliothèque ? »

« Oui, pas mal, pourquoi ? »

« Tu as trouvé les Enfers ? »

N'importe qui ne connaissant pas un minimum une bibliothèque penserait qu'il s'agit là d'un livre, ou d'une boutade. Mais non. Moi je saisis la question, et je comprends de quoi il parle.

« Je ne savais pas qu'il y en avait. »

« Ceux qui ont bâti la bibliothèque ont tout intérêt à ce que personne ne les trouve par inadvertance. »

« Comment es-tu au courant qu'il y en a ? »

« Je suis le fil du Maître Recruteur je te rappelle. »

« Hm. Et pourquoi m'en parles-tu ? »

« Va y faire un tour, je pense que ça t'éclairera sur beaucoup de choses ici. »

« Comme les trouver ? Ca fait un moment que j'arpente la bibliothèque et impossible de mettre la main dessus.. »

« Ton bureau. Tu as regardé un peu ce qu'il y avait dessus et ce qu'il y avait dedans ? »

Il force sur le dernier mot et je fronce les sourcils. Mon bureau ne sert que de table pour manger, le midi, avec Lloyd. A part des fournitures comme des gommes, des stylos et du papier, il n'y a rien.

« Tu regarderas. Dans le hall, au rez de chaussé, dans l'un des coins les plus opposés à la porte d'entrée, tu verras une trappe. Vas y. Mais n'y va pas avec Lloyd. »

« Pourquoi ? Il va s'inquiéter s'il me voit aller là dedans. »

« Et bien, fais en sorte qu'il ne te voit pas. Il ne te regarde pas en permanence. »

« Pourquoi je devrais lui cacher ? »

« Parce qu'il sait déjà ce qu'il y a dedans. Et tu as tout intérêt à y aller seule. Il va t'en empêcher sinon, dès qu'il comprendra ce qui s'y trouve. »

Une peur vicieuse s'insinue dans mes entrailles, comme un douloureux poison invisible. Les Enfers sont une sorte de grande cave ou une salle à part, interdit au public. Seules quelques personnes sont autorisées à y aller. Bien souvent, ils renferment des objets précieux, des manuscrits interdits ou des secrets qui n'ont aucun intérêt à faire surface.

« Il n'y a pas de..De créature ? »

« Comment voudrais-tu qu'elle survive là dedans ? »

« Sait-on jamais. »

Je suis quelque peu honteuse d'avoir posé la question, bien qu'elle me semble légitime. Je ne voudrais pas me faire tuer stupidement par une bête sorti des ténèbres. Quand il était plus jeune, Théodore avait très peur d'une bête qu'il nommait « le mangesoleil ». Il disait que c'était une sorte de loup immense avec une crinière de lion qui allait manger le soleil et qui nous dévorerait tous ensuite. La bête dormirait le jour dans les endroits les plus sombres et les plus isolés, et elle mangerait quiconque croiserait son chemin. Je n'en avais jamais entendu parlé avant que Théodore m'en parle, et même si j'avais tout fait pour le rassurer, au fond de moi j'avais toujours craint qu'il n'ai raison et qu'un tel monstre existe réellement.

Ethan prend ses aises sur la chaise en face de moi et ferme les yeux, renversant sa tête en arrière. Je fais le lien avec Lloyd immédiatement, qui a cette même manie. Et je repense à son dindon chéri. Même si ça me fait mal, j'ai besoin d'en avoir le cœur net. Jje demande alors au jeune homme brun :

« Au fait, avant que tu n'arrives.. Lloyd.. Il était avec une fille. C'était qui ? »

« Tu es jalouse ? C'est sa copine. Ils sont ensembles depuis un bon moment déjà. »

Mon cœur se serre douloureusement. Je baisse les yeux, tentant d'effacer l'image que j'ai d'eux, enlacés, se murmurant des choses à l'oreille dans un moment tout à fait complice et amoureux. Ethan ouvre un œil et remarque mon visage. Il se redresse, me faisant face à nouveau, s'accoudant même sur ses genoux pour se pencher légèrement vers moi.

« Tu aurais pu tomber amoureuse de n'importe qui. Absolument n'importe qui. Pourquoi lui ? »

« Je ne suis pas amoureuse. »

« Foutaises. Je suis au courant de tout Ana, depuis le jour où tu es arrivé jusqu'à maintenant. Je mettrais ma main a couper qu'en ce moment même tu as mal de le savoir avec elle. »

« Je ne vois pas de quoi tu parles. »

Je tente de prendre le ton le plus assuré que possible, relevant le regard vers lui, le défiant presque de dire que je mens. Il soupire et semble abandonner. Pour l'instant.

« Alors tu te fiches de savoir qu'ils vont emménager ensembles, j'imagine. »

Je ferme les yeux. J'aurais aimé ne jamais entendre ça. Jamais.

« Ana, oublie-le. C'est pas un type pour toi. Et puis, un gardien.. Tu n'aurais pas pu faire pire choix. Mais tu comprendras vite pourquoi. »

« Ramène moi à la bibliothèque s'il te plait. »

« Tu en as déjà marre des jardins suspendus ? »

« J'en ai surtout marre de toi » aurais-je voulu dire. Mais je m'abstiens de justesse, réprimant ça par un pincement de lèvres. Il ne se lève et je fais de même. Nous quittons l'étage des Jardins Suspendus rapidement et nous redescendons l'escalier. Etrangement, je le descends plus vite que lorsque je l'ai monté. Sûrement est-ce mon cœur lourd qui m'aide à regagner le plancher des vaches. En tout cas, nous ne tardons pas à regagner la rue piétonne, où je laisse Ethan me saisir par le poignet pour ne pas me perdre. Plusieurs minutes sont nécessaires pour retrouver la bibliothèque. Le soleil se couche déjà. Tandis que j'entre dans le jardin de la bibliothèque je vois le dindon décoloré sortir du bâtiment. Elle nous voit et nous sourit. Elle ralentit devant nous et s'arrête finalement, tandis qu'Ethan fait de même. Je suis bloquée avec eux. La blondasse prend la parole, un magnifique sourire sur les lèvres :

« Vous tombez à pic ! On vient de revenir. Lloyd s'inquiétait de ne plus te voir à la bibliothèque. »

Elle me lance cette phrase avec un sourire qui me semble n'être qu'hypocrisie. Je me force à sourire et Ethan répond plus vite que moi :

« ça tombe bien, je la ramène également. J'espère que vous avez passés une bonne journée, Lloyd et toi. »

« Magique ! »

Répond-t-elle simplement, toujours un grand sourire sur les lèvres. Le dindon reprend sa route et je reste blessée par son dernier mot. Comment ça, magique ? Dans ma tête c'est évident, ils ont couchés ensemble. Je repense à la nuit que j'ai passé dans le même lit que Lloyd. Pensait-il à elle, alors qu'il était près de moi ? Je passe devant Ethan et il me lâche la main. Justement devant la porte, je me retourne brutalement vers le jeune homme qui me suit toujours :

« Tu peux me rendre un service ? »

« Lequel ? »

« Une simple vengeance. Laisse toi faire quand il le faudra, c'est tout. »

« Tu comptes pas me frapper ? »

« Non, et de toute façon je doute te faire mal, j'ai une force de moineau. »

« Bon, si tu veux, alors. »

Je me retourne vers la porte en chêne noir et la pousse. J'entre dans mon sanctuaire plein de livres et Ethan me suit à la trace. Je remarque bien vite Lloyd qui s'approche de nous, un sourire sur les lèvres. Ethan me devance et s'avance vers Lloyd, un sourire sur les lèvres. Visiblement les deux se connaissent.

« Je te la ramène en un seul morceau, comme promi ! »

« Merci, t'es génial. »

« J'espère que t'a bien profité de ta journée. N'hésite pas à recommencer, j'ai passé un bon moment avec Ana. »

Eoh, je suis là ! Pourquoi vous parlez de moi à la troisième personne ? Je ne compte donc pas ? Les deux jeunes hommes se serrent la main et s'échangent même une légère frappe dans le dos, et finalement Ethan commence à s'éloigner, me laissant avec Lloyd.

« Ethan, attends ! »

Il se retourne tandis que je m'avance vers lui. Sans le prévenir, je l'embrasse, posant mes lèvres contre les siennes, fermant les yeux. Il est surprit au début, et finalement se laisse faire, faisant durer le baiser un peu plus longtemps. Lorsque je quitte ses lèvres, je lui lance un sourire et il me le rend, complice, comprenant que c'était ça, ma vengeance. Il va même plus loin dedans, plus qu'il me lance, suffisamment fort pour que Lloyd entende mais suffisamment doucement pour que ce dernier croit qu'Ethan ne s'adresse qu'à moi :

« Ce jour a été le plus beau de ma vie. »

Il frôle ma main et finalement sort de la bibliothèque. Lorsque je me retourne vers Lloyd, il est impassible, comme un bloc d'acier. Avec un sourire, je me rapproche de lui, et lui lance :

« Alors, cette journée, c'était bien ? »

« Ouais. »

Un ton glacial. Il se détourne de moi et se dirige vers le premier étage.

« Pour toi aussi, c'était bien de ce que je vois. »

Il n'y a rien à répondre à ça. Je vois que j'ai fait mouche. C'est un plaisir sadique que je prends dans cette vengeance sourde. Il ne l'a pas mérité, bien évidemment, puisque c'est la faute au dindon décoloré. Mais peu m'importe, au moins, je sais que je ne suis pas la seule à être jalouse.