Le soir, alors que nous regagnons le dortoir, je n'ai pas droit à mon câlin de bonne nuit. Il s'enferme immédiatement dans sa chambre, me laissant là, en plan dans le couloir. Blessée, je ne pensais pas qu'il serait aussi rancunier. Je vais finalement dormir, et cette nuit là, le sommeil peine à venir. Cette nuit là, j'ai le temps d'observer les étoiles à travers la fenêtre. Cette nuit là, j'ai le temps de faire le point sur tout ce que j'ai traversé jusqu'à présent.

Arrachée à mon foyer, balancé dans la Ville Haute et assignée à la bibliothèque, surveillée par un gardien nommée Lloyd. Quand je compare ma vie d'avant et celle-ci, j'ai l'impression d'être étrangère à moi-même. Comme si la personne que je voyais désormais dans le miroir n'était pas réellement moi. Comme si cette fille propre et bien apprêtée n'était qu'une autre, un sosie que j'aurais croisé et que je contemplerais. Où est cette Ana qui passait son temps à prendre soin des autres, à marcher pieds nus dans les rues sales, à craindre les gardiens ? Parce que la Ana que je vois actuellement mange avec ces derniers et ris avec eux. Elle fait des câlins à l'un d'entre eux et vis auprès d'eux. Comme si une vie d'horreur n'avait pas suffit à me mettre en garde contre ces hommes vêtus de noirs. Où est la Ana qui mettait la table avec Cara, qui allait chercher Théodore à l'école, qui dormait auprès d'Elena ? Pourquoi a-t-elle été remplacée par celle qui vit dans la Ville Haute, qui dort sur un matelas, dans une chambre à elle ? Trop de choses changent. Je ne me reconnais plus.

Le sommeil finit par m'emporter vers une heure du matin.

Le lendemain, lorsque Lloyd vient frapper à ma porte, je suis déjà prête. Je sors immédiatement et il semble quelque peu surprit, mais il ne me fait aucune remarque. En silence nous nous dirigeons vers la bibliothèque. Je connais le chemin par cœur, maintenant, et Lloyd n'a plus besoin de passer devant. Il reste derrière, en silence. Au bout de quelques minutes nous passons la porte de chêne noire caractéristique de la bibliothèque. N'y tenant plus, je finis par me tourner vers lui alors qu'il passe cette même porte :

« Tu comptes faire la gueule longtemps ? »

« Je fais pas la gueule. »

« Tu me prends pour un lapin de six semaines ? »

« J'ai pas envie d'en parler. »

Il me dépasse, allant vers le fond de la bibliothèque. Je le regarde faire, soupirant intérieurement. Que puis-je faire pour qu'il arrête son enfantillage ? D'une voix forte, tente de renouer le dialogue :

« Tu connais le parc étoilé ? »

Lloyd ne me fait pas trop attendre avant de me répondre, à l'autre bout du hall :

« Qui t'en a parlé ? »

« Ethan. »

« Ah. »

Voilà comment finir de manière abrupte une conversation. Arrêtera-t-il un jour d'être jaloux ? Ais-je poussé trop loin ma vengeance ?

« Tu m'y emmèneras un jour ? »

« Demande à Ethan. »

Un gamin. Un parfait gamin. Qu'est ce que j'ai envie de lui en coller une, à cet instant précis ! Je me dirige vers le fond de la bibliothèque, pour le découvrir accoudé à une étagère, jouant avec un couteau typé poignard. Il quitte du regard son joujou et ses yeux se plongent dans les miens. Son visage est sans expression, comme d'habitude. Il dissimule un peu trop bien ses sentiments à mon goût. Je reprends la parole, avec une voix plus douce :

« Lloyd, s'il te plait, arrête. Je pensais pas que tu réagirais comme ça.. »

« ça me regarde pas, c'est ta vie. Et je ne vois pas de quelle réaction tu veux parler. »

« Ta jalousie. »

Il ne répond pas, reportant son attention sur sa lame. Je pose ma main sur son poignet et lui dit, toujours avec une voix douce :

« Viens avec moi à l'étage, s'il te plait. »

Il arrête de jouer avec le couteau et il se redresse, soulageant l'étagère de son poids. Bien qu'il que Lloyd ne soit pas vraiment gros, l'étagère est vieille, et elle plie facilement sous le poids de quelqu'un. Ajouter à cela le poids des livres… Je m'enhardis à prendre la main de Lloyd tandis qu'il range son arme et il me suit à l'étage sagement, comme un enfant. Je l'emmène dans les fauteuils où nous avons l'habitude d'aller. Chacun prend place et je reprends la parole :

« Je tiens trop à toi pour te perdre sur une connerie de ce genre, Lloyd.. »

Aucune réponse. Je me heurte à un bloc de glace. Tout lui avouer ? Ce serait stupide, il râlerait et ferait encore plus la tête. Je retente, suppliante :

« Lloyd.. »

Toujours rien. On s'observe en chien de faïence encore quelques secondes avant que j'abandonne. Rien ne le fera changer d'avis. Je me relève finalement et lance finalement :

« Je suis désolée. Vraiment. Pardonne-moi. »

Mais il ne réagit toujours pas et je redescends dans le hall. Je n'entends toujours aucun bruit à l'étage et j'en profite pour me diriger vers le bureau. Ethan m'en a parlé hier, et je suis curieuse de nature. M'asseyant sur mon siège, je commence à ouvrir les différents tiroirs, examinant leurs contenus attentivement avant de tomber une petite clé argenté parcourut de motifs en reliefs. J'en suis sûre, c'est de ça dont me parlait le fils du maître recruteur. Je me relève et pars à la recherche de la trappe dont il m'a parlé. Le chemin le plus court pour arriver dans les coins de la bibliothèque est bien évidemment de longer les murs. Chose que je m'efforce de faire. Je guette le sol dès qu'une étagère se finit, et j'arrive dans le coin de la bibliothèque, là où se rejoignent deux étagères, me dissimulant le coin. Evidemment. Bien évidemment. Ils l'ont cachés. Si on sait pas ce que l'on cherche et où on cherche, impossible de se douter une seconde que la trappe est derrière. Je jette un coup d'œil pour observe l'étage, profitant de ce que la mezzanine m'offre comme point de vue. Toujours aucun mouvement ni bruit là haut. Bien. Je déplace l'étagère, essayant d'être le plus discrète possible malgré le poids conséquent de l'objet, me ménageant un minuscule passage où je peine à me glisser. Je découvre la trappe. Une simple trappe en bois, mais couverte des mêmes motifs en reliefs que la clé. Je la déverrouille en silence pour découvrir un escalier abrupt qui tourne sur lui-même. Dernière vérification de l'étage grâce à un coup d'œil , je m'engage finalement dans la descente.

Il ne me faut pas bien longtemps avant d'arriver dans les Enfers. Extrêmement obscur, éclairé par un jeu de miroir venant d'un tunnel relativement petit, je trouve des étagères couvertes de livres et de poussière. Au milieu un bureau semblable au mien trône et sur ce dernier une petite bougie ainsi qu'un livre ressemblant étrangement à un grimoire. Je m'assure qu'il n'y a aucun danger dissimulé dans les ténèbres avant de m'avancer un peu plus dans la pièce. Sur l'un des cotés, il y a un présentoir avec un livre refermé ainsi qu'une plume et de un encrier sec. Tout cela semble extrêmement vieux, comme si personne n'était venu ici depuis des décennies. Une odeur épouvantable de renfermé empli l'air, renforçant l'effet ancestral de ce lieu abandonné. Je me dirige vers le volume posé sur le bureau. Il est effectivement ouvert, et il n'y a que très peu de poussière dessus. Visiblement, il a été consulté récemment. Du moins, plus récemment que le reste des livres. J'hésite un instant et finalement je le saisis, le refermant au passage, expulsant la poussière d'entre les pages, me faisant tousser. Je n'ai pas le temps de consulter tout ce qui se trouve ici, et dans l'obscurité ce ne sera pas évident. Je préfère prendre ce grimoire là et le lire là haut, au moins Lloyd ne viendra pas me déranger s'il me voit en pleine lecture tandis qu'il se serait inquiéter s'il pensait que je m'étais volatilisé. Le souvenir de la gifle qu'il m'a donné m'encourage à suivre mon idée. La prochaine fois que je viens ici, je prendrais une autre bougie pour m'éclairer. S'il y a une prochaine fois.. Je m'empresse de remonter l'escalier en colimaçon et je me retrouve de nouveau dans le hall de la bibliothèque. Rien n'a bougé, il y a toujours ce silence religieux. Je me glisse à nouveau entre les étagères, replaçant correctement celle que j'avais décalée quelques minutes auparavant et je retourne à mon bureau, serrant l'épais livre contre moi.

A peine assise, je l'ouvre à la première page. Je remarque en même temps que la couverture est en cuir brunit par le temps, et que les pages semblent cousus à cette couverture. Cet ouvrage est fait pour durer, et il a été créé bien avant ma naissance. Peut être remonte-t-il à la création du Shinaï ? Je parcoure du regard le titre, modestement nommé «Rapports archivés en lien avec l'Extinction et le Shinaï ». On ne pouvait rêver mieux. Les rapports ont été réécrits sur le papier du livre, et visiblement il devait manquer le haut du texte original pour le premier. Un titre a été retranscrit, en comptant à partir de l'Extinction.

« Rapport du 10 mai An -11 avant l'Extinction, retrouvé dans les décombres.

[…]Le monde va plus en plus mal. Les insurgés reprennent petit à petit le pouvoir, et ils se montrent violents. Les Etats s'unissent pour contrer l'offensive. J'ai bien peur que cela ne serve à rien et nous mène à une guerre sans précédente. Selon les scientifiques, si une telle chose venait à se produire, 90% de la population mondiale disparaitrait en quelques semaines. Une hécatombe de grande ampleur, une extinction de masse. Les générations futures devront s'allier et forger un monde meilleur que l'actuel, pour [..]»

Quelques lignes explicites. Je ne sais quasiment rien du monde d'avant l'Extinction, et ce livre va me permettre d'en savoir plus. Une question me trotte dans la tête, pourquoi Lloyd voudrait m'empêcher de lire ce qui se trouve dans les Enfers ? Sans aucun doute, Une partie des livres traitent du Shinaï. Toutes les informations que je n'ai pas pu trouver à la surface de la bibliothèque sont dissimulées sagement dans le sous sol, en attente que quelqu'un les lisent. Que peut-on cacher de si terrible ? Je continue à lire les différents rapports. Certains font plusieurs pages, d'autres quelques lignes à peine. Les auteurs sont inconnus mais tous traitent de la peur de ce qu'il va y avoir après la guerre. De comment se retrouvera le monde après avoir été ravagé par la maladie et la famine. Les Etats ressortiront ruinés, les peuples meurtris se révolteront, les insurgés pousseront le monde vers l'apocalypse, créeront une bombe interne à retardement. Je suis tant et si bien dans ma lecture, créant des images mentales de ce qu'était nos contrées avant la guerre que je ne m'aperçois pas de l'arrivée de Lloyd. C'est sa voix qui me tire de ces cris lointains et de ces détonations d'armes à feu.

« Je vais chercher à manger. »

Je l'observe avec un air hagard un instant, le temps de comprendre de quoi il parle. Puis j'hoche bêtement la tête. Le masque de glace se fissure un peu, et je vois des questions dans son regard. Chose qui se confirme, puisqu'il reprend la parole :

« Tu lis quoi ? »

« ça ne t'intéressera pas. »

J'ai un don pour transformer involontairement une phrase innocente en quelque chose d'agressif. Et Lloyd ne semble pas apprécier ma réponse. Il ne répond pas et sort de la bibliothèque en quelques secondes sans que je le quitte du regard. « Et merde. » Il va encore plus m'en vouloir. Comment rattraper toutes les bourdes que j'ai fait dernièrement ? Il va finir par me haïr, si ce n'est pas déjà le cas. Je soupire. J'aurais tout le temps d'y songer plus tard. Mon esprit est bien trop accaparé par le livre devant moi pour réfléchir convenablement à une solution. Alors que fais ce que ce dernier me demande, et je me replonge dans la lecture.