-Point de vue de Lloyd
Je me retiens de claquer la porte, rageur. Je ne lui montre rien, comme on m'a si bien apprit pendant toutes ces années. Arborer un masque d'indifférence est naturel pour moi. Mais bon sang, ce que je ne supporte pas cette situation ! Je sais Ana en faute, mais quelque part en moi une petite voix me demande si je ne suis pas fautif. Pourquoi l'ais-je laissé avec Ethan ? Nous nous connaissons depuis que nous sommes gamins. Nous sommes de très vieux amis, et il m'a toujours connu comme personne. Il a une faculté impressionne à cerner le caractère d'autrui et à s'en accommoder. Il sait poser les bonnes questions au mauvais moment, et il lui arrive de faire exprès de poser les mauvaises pour faire enrager quelqu'un d'autre. Il s'en était déjà prit à d'autres personnes dans le passé, et je ne pensais pas être sa future cible. Mais voilà que cet abruti s'approche d'un peu trop près de ma Ana. Je tape dans un caillou qui s'envole au loin. Depuis quand suis-je possessif envers elle ? Depuis quand y a –t-il ce sentiment en moi, ce besoin qu'elle m'appartienne, à moi et à personne d'autre ? Sûrement depuis cette nuit où elle a hurlé comme une tarée en pleine nuit, à deux reprises. Une hystérique folle à liée, voilà ce que j'avais pensé cette nuit là. Mais avec du recul, je ne peux que comprendre ses réactions. Elle est loin de chez elle, enlevée à sa famille, projetée chez ceux qu'elle considérait comme des ennemis. Comment avoir l'esprit tranquille avec ça ? Il n'empêche que désormais, elle s'est bien intégrée. Malgré toutes les erreurs qu'elle commet sans cesse, ces faux pas et ses maladresses, je ressens ce besoin vital de la protéger. Elle m'est importante. Plus que l'objectif principal d'une mission que j'outrepasse depuis le début, je tiens à elle plus que de raison. Et c'est bien la première fois que ça arrive. Elle me met en colère souvent, elle me vexe et elle me fait du mal sans même s'en rendre compte immédiatement. Mais toujours, toujours elle revient vers moi, attendrissante, et je lui pardonne. C'est à cause de ça que j'ai si mal. Quand je la revois, je revois également ce moment où elle a embrassé Ethan sous mon nez. Ma jalousie me pousse à imaginer ce qu'ils ont pu faire de leur après midi. Des choses qui me déplaisent. Comme a-t-il réussit à autant se rapprocher d'elle alors qu'il m'a fallu tant de semaines pour y arriver moi-même ? Pourquoi est-elle allée voir un autre ? Pourquoi je ne parviens pas à lui suffir ?
Une après midi. En une après midi tout a basculé. Une pauvre après midi où j'étais allée me balader avec Alexandra, pour me changer les idées. M'a-t-elle laissé le choix ? Pas vraiment. Mais elle est ma petite amie, et cela faisait un moment qu'on avait pas pu se voir à cause d'Ana. Alors Alex était allée trouver Ethan pour qu'il veille sur Ana à ma place. Et voilà que ce sombre crétin tourne autour de ma Ana. Voilà qu'il s'approche d'un peu trop près de ce qui m'appartient et que je ne veux sous aucun prétexte partager. Ce bout de femme attachant bien qu'ayant mauvais caractère. Une chieuse, dans le jargon. Une chochotte que je viens secourir dès que quelque chose l'effraie. Un monstre qui me tient tête quasiment en permanence. Une adorable fille de la Ville Basse qui me fait me sentir bien juste grâce à sa présence. Un rayon de soleil qui accroche un sourire à mes lèvres dès le matin quand je viens la réveiller. Une mignonne petite marmotte qui s'est déjà endormie plusieurs fois, lovée contre moi, alors qu'elle me lisait des passages de ses livres préférés, épuisée par une nuit trop courte à son goût. Pour Ana, ce n'est pas le même amour que pour Alex. S'il y a du désir pour Alex, il n'y en a pas pour Ana. Pourtant, j'en suis également amoureux. Amour, amitié, allez savoir, moi-même je n'arrive pas à clarifier mes sentiments. Pourtant je parviens à me passer d'Alex pendant des jours sans aucun problème. Pour Ana, me séparer d'elle une après midi est déjà trop. Surtout quand on pense que certains en profitent pour se rapprocher d'elle à mon insu, profitant de mon absence pour se l'accaparer. Ana, naïve Ana. Envoyée bien trop loin de chez elle dans un univers totalement différent. Et pour cause, j'en suis moi-même le témoin. Je me rappelle de ce jour là, à l'heure du couvre feu, où je suis allé patrouiller dans le quartier du Lion. Douce Ana était dissimulée derrière la fenêtre au premier étage. Je l'ai vu. Nos regards se sont croisés. Elle s'est immédiatement cachée, apeurée par mon regard. Elle ne saura certainement jamais que c'était moi ce soir là, et peut importe qu'elle l'apprenne. Il y a des choses qu'il vaut mieux qu'elle ignore.
Je tourne dans une rue au bout de quelques minutes et j'ai tôt fait de m'arrêter dans une petite boutique. Je connais bien le patron, car c'est ici que j'achète nos repas, à Ana et moi. A peine entré, le vieil homme me salue d'un sourire et me gratifie d'un :
« Comme d'habitude j'imagine ? »
« On change pas une équipe qui gagne. »
Nous échangeons un sourire et il commence à s'affairer pour préparer les deux poches en carton contenant nos plats. J'en profite pour faire un tour dans le magasin. C'est essentiellement de la nourriture. Par réflexe, je me demande ce qu'Ana aimerait, ici. Ce que je lui ferais goûter un jour. Et je repense à la scène du baiser. J'ai envie de vomir, répugné à l'idée qu'Ethan puisse la toucher. Je retourne près du comptoir, là où il y a quelques babioles. Mélancoliquement, je pense au fait qu'un jour j'en offrirais un à Ana. Mais comment réagirait-elle ? Acceptera-t-elle le cadeau ou trouvera-t-elle ça déplacé ? Pour son anniversaire je lui en offrirais un. Ou peut être à la fin de ma mission, en espérant qu'elle ne vienne jamais, car cela signifierait que je n'aurais plus aucune raison de côtoyer Ana. Que je ne passerais plus mes journées avec elle. Que je repartirais en patrouille et en mission avec les autres.
« ça te plait, les petits animaux en verre ? C'est pas la première fois que je te vois les regarder. Si tu veux je t'en offre un. »
« Non, ne t'embête pas avec ça »
Je réponds du tac au tac, esquissant un sourire au vieux vendeur qui pose les deux sacs en cartons sur le comptoir. Je le paie et il range les pièces dans son tiroir caisse sans même prendre le temps de compter, me faisant confiance.
« C'est pour offrir à la petite demoiselle, c'est ça ? »
Devant lui, je ne m'inquiète pas de mon masque d'indifférence. Il sourit devant ma mine surprise et il continue, toujours avec le sourire :
« Vas y, choisie en un. Si tu veux pas lui offrir, tu n'auras qu'à dire que c'est de ma part. Un cadeau de bienvenu, un peu en retard. »
Il me force la main en douceur. Dans un autre contexte, je l'aurais envoyé baladé. Mais là c'est pour Ana. Pour faire plaisir à ma Ana. Je regarde les différents animaux, cherchant celui qui plairait le plus à Ana. Et évidemment je trouve. Elle m'a parlé plusieurs fois de licornes, ces animaux magiques et surréalistes qui lui plaisent tant. Même si je trouve ça un peu ridicule, chacun a ses propres goûts. Un petit cheval devrait lui faire plaisir, bien que ce ne soit pas vraiment une licorne. La petite babiole tient dans ma main. Je l'observe quelques secondes, me posant de multiples questions. Comment vais-je lui offrir ? Que vais-je lui dire ?
« On dirait un enfant. Arrête de te poser des questions et va donc la rejoindre. »
Le vieil homme me sourit toujours et je croise son regard. Je lui souris à mon tour.
« Tu as raison. Merci beaucoup. »
« Au plaisir de te revoir, Lloyd ! »
« Au plaisir de revenir ! »
Je mets le petit cheval dans ma poche avec grande précaution pour ne pas le casser et je m'empare des deux sacs cartonnés, rentrant à la bibliothèque. Sur le retour, je croise une patrouille de gardiens qui me saluent. Je fais de même. Nous nous connaissons tous. Les joies du métier. Je fais attention à ce que rien ne heurte ma poche et finalement j'arrive sain et sauf dans les jardins de la bibliothèque où tout est d'un cou plus calme. Je gravis les quelques marches devant la porte d'entrée et le pousse la porte en chêne. Et une surprise m'y attend. Pas une surprise qui fait franchement plaisir.
