C'est avec soulagement que la journée reprend son cours normalement. La tension avec Lloyd s'est dissipée depuis ce câlin, et ces mots prononcés. Etrangement, je ne sens aucune gêne après avoir dit ça. Comme si avoir dit ce que je pensais au fond de moi, aussi gênant que ce soit, m'avait fait plus de bien fait qu'autre chose. Dame Faim frappe à la porte de mon ventre vers 14h, et nous prenons encore notre repas, Lloyd et moi, bien que la nourriture soit froide désormais. Nous partageons le soda qu'il reste. Notre complicité revient peu à peu, en même temps que ma joie. L'image d'un Ethan à la gueule cassée s'est échappée de mon esprit, balayée par la présence de Lloyd. Rien ne peut assombrir cette journée qui a si mal commencée. Du moins, c'est ce que je pensais. Mais comme j'ai coutume de dire, une dose de bonheur pour deux doses de malheur. Et la porte de la bibliothèque s'ouvre à nouveau vers 15h de l'après midi.
Des gardiens en tenue. J'en compte 4, tous masqués et impossible à reconnaître. Y-a-t-il des visages que je connais ? Certains sont-ils ceux avec qui j'ai pu manger, ceux avec qui j'ai pu rire ? Lloyd se lève de son siège tandis que les quatre soldats s'avancent dans la bibliothèque. Je reste muette, devinant sans effort que je ne puise pas concernée. L'un des hommes masqué prend la parole :
« Retour à la caserne. Les lieutenants ont quelques questions à te poser à propos d'un incident survenu ce midi. »
« Je ne peux pas laisser Ana seule, c'est contraire à ma mission. »
Non, ce n'est pas une tentative pour éviter ces 'questions', c'est aisé de le voir. Lloyd n'est pas le genre de mec qui a peur des autres. L'homme masqué reprend, sur un ton toujours aussi monocorde :
« La fille restera seule cet après-midi ainsi que les jours suivants tant qu'aucune décision n'a été prise à ton égard. »
C'est sans appel. Je quitte des yeux le groupe de gardiens pour croiser le regard de Lloyd. Il n'a pas le choix. Il doit obéir. Que va-t-il se passer ? J'espère qu'il n'aura rien de grave. Il saisit ses affaires en hâte et se dirige vers ses collègues. Le groupe quitte la bibliothèque sans un mot de plus et je me retrouve seule. Affreusement seule. Encore attablée devant le bureau, la chaise devant moi vide, je comprends à quel point je me suis habituée à la présence Lloyd, même quand il restait silencieux. Je débarrasse rapidement les restes et les détritus. Je remarque le petit cheval à l'antérieur brisé qui gît sur le bureau, dans un coin. Je le prends précautionneusement, lui trouvant une petite place plus adaptée et où il ne risque rien de plus. La journée va être longue. Très longue. Alors, pour passer le temps, je me replonge dans mon livre de rapports.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs heures que je sors de ce bouquin poussiéreux, choquée et avec un sentiment de trahison profondément ancré en moi. Un petit bout de texte résonne dans ma tête, horrible lithanie. Voilà ce que l'on me cachait depuis le début. Voilà pourquoi Lloyd ne voulait pas m'en parler.
[…]Mais laissez moi vous expliquer. La ville basse est en réalité un pâturage pour du bétail. Les gens qui y habitent sont considérés comme des animaux, dénués de toute sorte de pensée ou d'émotion. Volontairement tenu par la violence et la peur pour éviter qu'ils ne se révoltent, ils sont gardé par les gardiens qui sont également une armée à la solde de la Tour de Commandement. Ils subissent un bourrage de crâne pour considérer qu'un homme de la ville basse a autant de valeur qu'une vache ou qu'un poulet. [..]
Un peu plus loin, dans le même rapport, deux phrases ignobles et crues.
[…] J'estime à environ 70% les jeunes envoyés en esclaves dans les villes voisines. C'est ainsi que Shinaï gagne de l'argent et permets à la population de la Ville Haute de vivre décemment.[..]
Phrases ignobles et crues. Je pose le livre sur le bureau, dégoûtée par ma lecture, et je me lève pour faire les cents pas. D'un coup, j'ai envie de fuir cet endroit. Le Shinaï est bâti sur l'esclavagisme. Les Gardiens sont comme des chiens de berger ayant pour rôle de maintenir la cohésion du groupe.
[..]Le Shinaï est un lieu horrible, où les populations de la Ville Haute et de la Ville Basse sont gardées dans le secret. Seule la tour de Commandement et les Gardiens sont au courant des horreurs, ainsi que vous qui me lisez. Il est temps de mettre fin à tout ceci. Je vous en prie, faites quelque chose. [..]
C'est ainsi que Lloyd me voyait ? Une esclave qui débarque chez ses maîtres pour les intégrer ? C'est ainsi que les gardiens voient ma famille ? C'est ainsi qu'ils voient tout un peuple qu'ils oppriment ? Les habitants de la Ville Haute ne sont pas au courant. Feraient-ils quelque chose s'ils le savaient ? Toute la beauté de la Ville Haute me semble bien mensongère, bâtie par l'argent gagné en vendant mes frères et mes sœurs. Le Bilan Annuel est là pour brasser la population, pour enlever plus facilement les jeunes et les revendre sans que personne ne s'en aperçoive. Les familles sont brisées dès la naissance du premier enfant pour pouvoir garder plus facilement le petit peuple sous contrôle. Tout, absolument tout à été fait pour maîtriser les hommes et les femmes de la Ville Basse. Tout a été pensé, raisonné, imaginé pour qu'il n'y ai jamais de soulèvement. Pour que jamais personne ne se doute de quoi que ce soit. Et ce depuis la création du Shinaï. Et Lloyd le savait. Lloyd y participe. Il me l'a caché. Il m'a menti. Si Ethan ne m'avait pas glissé l'idée d'aller voir les Enfers de la bibliothèque, est ce qu'un jour quelqu'un me l'aurait révélé ? Voilà pourquoi le brun m'avait dit de faire ces recherches sans que le gardien ne s'en aperçoive. Il m'aurait empêché de découvrir cette vérité, et toutes celles qui suivent. Combien de mensonges vais-je mettre à jour grâce aux Enfers ? Jusqu'à quel degré serais-je dégoûtée de la Ville Haute et de ses illusions hypocrites ?
Dans ma rage je jette des livres par terre, cherchant à expulser cette colère destructrice de moi. Mais voir les ouvrages se fracassaient parterre, s'ouvrant et s'abimant ne me soulage pas. Impulsivement, je me précipite vers la sortie de la bibliothèque et j'émerge à l'extérieur, comme une noyée retrouvant l'air libre après un long séjour sous l'océan. La rue principale se vide petit à petit, déjà, et le soleil semble déjà bien bas. Quelle heure est-il ? Combien de temps ais-je lu cette horrible vérité ? Je rejoins rapidement la rue principale, traversant les jardins de la bibliothèque en quelques instants. Il règne là une bonne humeur qui ne fait qu'accroître ma furie. Je veux m'échapper d'ici. Partir du Shinaï. Mettre tout ça loin de moi. Je m'élance soudain, au hasard des petites rues, quittant la foule, courant là où mes pieds me portent. La tour de commandement est un point de repère, le soleil également, pourtant je me perds rapidement Je cours, je cours et je cours. Je m'arrête finalement quand au détour d'une rue je tombe sur une vaste prairie ponctuée d'arbres par ci par là. Le soleil se couche déjà quand je m'avance dans l'herbe verdoyante. Je ne m'arrête cependant pas, avançant dans cet endroit inconnu malgré la luminosité qui baisse. Je me laisse finalement tomber contre le tronc d'un arbre qui ressemble étrangement à un saule pleureur. Je m'y allonge finalement, profitant de ma solitude et du silence. La nuit se lève déjà. Les étoiles dans le ciel s'allument petit à petit, comme si quelqu'un allait leur murmurer de se réveiller. La lune devient une boule lumineuse dans le ciel tandis que les derniers rayons de soleil ont à peine disparut. C'est la première fois que je reste dehors jusqu'à aussi tard. Pourtant, je ne suis pas spécialement effrayée. Je me sens bien. Dans cet endroit, loin de tout, je pourrais presque oublier la cité entière. Oublier l'esclavagisme. Oublier cette utopie fournie par la Ville Haute. Oublier Ethan. Oublier Lloyd. Je ferme les yeux, profitant d'une brise fraiche pour m'assoupir une petite heure, apaisée.
Quand j'ouvre à nouveau les yeux, je mets un moment à comprendre où je suis. Je n'ai pas bougé, évidemment, je me trouve toujours sous un arbre dans une plaine sombre. Mais les branches qui pendent tout autour de moi scintillent doucement, comme si on avait capturé des étoiles pour les installé dans le feuillage. Assise contre le tronc du saule, je regarde à travers les filaments de ses branches. Tous les autres arbres, peu importe leur espèce, scintillent également.
« Le Parc étoilé… »
Je reste époustouflée devant la beauté du lieu. Je me demande un instant si ce n'est pas un tour de passe-passe de la Ville Haute, mais il n'y a aucune trace de main d'homme ici. C'est un bout de nature qui a été préservé en plein cour de la Ville Haute. Mère nature y dégage une atmosphère douce et accueillante, qui cajole même les âmes les plus endolories, leur mettant du baume autour pour les soigner. Je suis toujours seule ici, à ce que je peux voir. Aucune silhouette dans la nuit, aucun danger, aucun bruit. Juste la brise et la lumière des milliers d'étoiles dans les branches du saule. Je m'allonge sur le flanc contre ses racines. Je passerais la nuit ici, ça me semble évident. Lloyd m'en voudra. Les gardiens m'en voudront. Je ne sais pas les conséquences de mes actes. Mais là, ça me semble être une bonne idée. De toute manière, personne ne m'attend. Personne ne veille sur moi. Je suis seule, irrémédiablement seule, ce soir.
« C'est un très beau parc n'est ce pas ? »
C'est une voix féminine qui vient de derrière moi. Je me retourne, surprise. Une splendide femme est assise à coté de moi, ses longs cheveux blonds-blancs dansant dans la brise invisible. Elle tourne la tête vers moi, et ses yeux bleus me transpercent. Je reste muette devant sa beauté qui n'est rehaussé par aucun artifice. Elle me sourit. Un de ces sourires pour lesquels même un fidèle croyant se détournerait de son Dieu.
« Tu t'es perdue ? »
Sa voix est fluide, limpide comme un ruisseau, et d'une douceur inégalable. Une aura de charisme se dégage d'elle et je ne peux que tomber sous le charme de cette personnification de la beauté. Aucune illusion hypocrite. Aucun mensonge dans ses yeux. Simplement et purement la perfection à l'état pur.
« Je m'appelle Irishna. Tu es Analyce, c'est exact ? »
Son sourire ne la quitte pas. Je me force à quitter ma béatitude pour répondre :
« Oui.. »
Je ne parviens pas à articuler d'autre mot, bien trop intimidée par cette femme. Je me redresse, m'asseyant à coté d'elle.
« Moi aussi, j'étais bibliothécaire dans le quartier de Minuit. C'est beau, là bas, n'est ce pas ? »
J'acquiesce avec un hochement de tête, incapable de dire quoi que ce soit, ma voix restant bloquée dans ma gorge nouée.
« J'adorais les hortensia bleus. Ils y sont toujours ? »
« Toujours.. »
Elle détourne la tête de moi, reportant son regard devant elle, avec toujours ce ravissant sourire flottant sur ses lèvres. Elle a ramené ses genoux contre son ventre et les bras les entourent. Une position d'enfant qui ne fait que renforcer son charisme innocent.
« Il fait bon revenir ici. Le Parc Etoilé m'avait manqué. »
Je ne sais pas trop quoi lui répondre, alors j'acquiesce encore, toujours avec un hochement de tête. Elle ferme les yeux pour profiter d'une nouvelle brise passagère.
Irishna. Cette femme tant recherchée. Pourquoi est-elle là, en train de simplement se prélasser sous un arbre ? N'avait-on pas dit qu'elle était dans la Ville Basse ? Comment a-t-elle réussi à venir dans la Ville Haute sans que quiconque la remarque ? Qui est-elle ? Pourquoi me parle-t-elle, qu'ais-je d'intéressant pour elle ?
« Tu te pose beaucoup de questions, Analyce, je le sens. »
« Oui.. »
« Alors je vais t'expliquer. Te raconter un peu mon combat. Te raconter la vérité sur le Shinaï. A moins que tu ne sois allée aux Enfers, déjà ? »
Comment peut-elle savoir que je suis déjà descendue là bas ?
« J'y suis allée.. J'ai trouvé un livre de rapports sur l'Extinction. »
« Ah, ce bon vieux livre. J'ai abandonné mon journal de recherche dans les Enfers. Tu pourras me le rendre, la prochaine fois que nous nous verrons ? »
« Biensûr.. Mais comment est-il ? »
« Tu le reconnaîtra vite, fais moi confiance. »
Elle reporte son visage angélique sur moi, ses yeux bleus turquoise plongeant dans les miens. Sorcellerie auraient crié les jaloux. Beauté divine diront simplement les gens objectifs.
« Je viens de la Ville Haute. Mon père est le Général d'Armée, il siège au Conseil, il fait parti du trio le plus influent là bas. J'ai découvert la vérité sur le Shinaï lorsque j'ai trouvé les Enfers, par hasard. J'ai tenté d'en faire prendre conscience aux gens de la Ville Haute. Personne ne m'a cru. Personne sauf ceux qui étaient déjà au courant. »
Je bois ses mots, hypnotisée par ses lèvres pâles. Irishna possède réellement un charisme foudroyant. Elle pourrait prêcher la fin du monde que cela ne dérangerait pas, qu'on la suivrait sans hésiter.
« J'aurais du être exécutée. Mon père m'a sauvé, et j'ai été exilée du Shinaï. J'ai mit quelques années à revenir ici. Et désormais, je voyage dans le Shinaï pour révéler ce que je sais aux gens. »
Elle me raconte son histoire sans que cela ne la touche. A combien de personne a-t-elle du le dire pour pouvoir enfin la raconter avec autant de détachement, comme s'il s'agissait du passé de quelqu'un d'autre ?
« Hélas, même si certains ouvrent enfin les yeux, je ne peux pas fournir de véritables preuves à la Ville Basse. J'espère juste sincèrement pouvoir changer les choses. Mais le quartier du Taureau.. »
Je fronce les sourcils. Le quartier du Taureau ? Bien qu'il existe, je n'en ai jamais entendu parler. Ni en bien ni en mal. Comme s'il était invisible, inexistant. Irishna soupire.
« Ils me mènent la vie dure. Ce sont eux les pires de tous. Il n'ont aucun intérêt à ce que la vérité se sache. »
« Mais pourquoi ? Le quartier du Taureau.. Ce sont des gens de la Ville Basse ! »
Le visage d'Irishna change soudain elle est étonnée. Elle reprend la parole :
« Tu n'as pas lu les rapports jusqu'au bout ? »
« Non, pas encore.. »
« Le quartier du Taureau s'est soulevé il y a un peu plus de 40 ans. Personne ne s'y attendait, et la politique était bien plus laxiste que maintenant. Ils ont prit la Tour de Commandement sans que la Ville Haute n'ai le temps de riposter. Ils ont tenté de changer les choses, mais cela allait mener à la ruine et au chaos dans la Cité. Alors ils ont juste renforcé les mesures déjà en place. Ils ont instauré le couvre feu et les patrouilles ainsi que les gardiens en haut des remparts de la Ville Basse. Tout ça pour ne pas avoir un autre Quartier se révoltant comme eux. L'ancien Quartier du Taureau sert désormais à tout autre chose. Je ne sais pas exactement quoi, je ne sais pas ce qu'ils y trafiquent. En tout cas, c'est fermé, et quasiment personne ne peut y aller. »
« Comment sais-tu tout ça ? »
« Les livres, Analyce, les livres. J'ai tout lu. Au début je ne voulais pas y croire, mais j'ai fini par le faire. Et je comprends bien mieux les choses depuis que je suis exilée et que je vois de mes propres yeux la face cachée du Shinaï. Tu auras le temps d'en apprendre plus, je pense. De toute manière, il n'y a jamais personne à la bibliothèque.. »
« Comment fais tu pour voyager entre les Quartiers et la Ville Haute ? C'est impossible, normalement !.. »
« Ah ça, c'est mon petit secret. Lis les livres, tu apprendras pleins de choses. C'est tout ce que je peux te dire. Tout est évident pour qui sait voir ce qu'il y a devant lui. »
« J'ai une dernière question, Irishna.. Pourquoi moi ? Pourquoi es-tu venue me parler ? »
« Ethan pense que tu as un bon potentiel. Il m'a parlé de toi. Je voulais te parler, faire ta connaissance. Peut être que je repasserais te voir, un jour où l'autre, si l'occasion se présente. Et n'oublie pas, tu as mon journal de recherche à me rendre ! »
J'esquisse un sourire tandis qu'elle tire la langue de façon enfantine et provocatrice. Elle se relève, époussetant sa jupe noire et me regarde à nouveau, toujours avec ce sourire si doux.
« Il me reste beaucoup à faire cette nuit. Au revoir Analyce, je suis heureuse d'avoir pu discuter avec toi ! »
« Je suis heureuse de t'avoir rencontrée, Irishna. »
Dernier sourire de sa part auquel je réponds et elle me quitte, marchant tranquillement dans la prairie, comme si elle ne craignait rien. Comme si le parc la protégeait de ceux qui veulent la tuer. Je la regarde un long moment jusqu'à ce que sa silhouette disparaisse dans l'obscurité. Mon sourire ne me quitte pas. Irishna, par son passage, a eu un effet aussi bénéfique que le parc étoilé : un baume au cœur et un bien être profond. Je me sens en harmonie avec moi-même et avec le saule contre lequel je suis. Je ferme à nouveau les yeux, bien décidée à rester ici. De toute manière, même si je voulais repartir, je ne pourrais pas, je ne sais pas comment rentrer. Je demanderais mon chemin demain aux passants.
