Après l'affaire Midorima, Kise avait décidé de ne plus rien tenter avec qui que ce soit, et de laisser les choses venir plutôt que de s'emporter trop vite comme il en avait l'habitude. Il avait entendu dire que dans ce domaine, c'est lorsqu'on ne cherche pas que l'on trouve. Cependant, cette nouvelle tactique se révélait... ennuyeuse au possible. Sur quoi pouvait-il bien focaliser ses pensées si il s'interdisait de fantasmer ? De repérer des garçons intéressants et de repenser à ce qu'il avait pu obtenir jusqu'ici ? À quoi pensait-il avant ? Pas aux cours pourtant...
Par ailleurs, depuis quelques jours Kasamatsu s'efforçait de se conduire amicalement, comme avant leur tentative de relation amoureuse. Le première année finit par accepter de faire de même, en plus de ne plus mater le capitaine en douce, et ce petit manège se perfectionnait jusqu'à ce que l'illusion que rien n'était arrivé devienne parfaite aux yeux de tout le monde, y compris des leurs.
Les jours s'écoulaient donc mornement pour l'as de Kaijo qui, dans ses moments les plus mélancoliques, était persuadé qu'il allait finir sa vie seul. Un type magnifique et débordant d'affection comme lui, c'était un sacré gâchis. Il allait être obligé d'adopter un gros chien plein de poils et deux ou trois chats. À moins qu'il ne retente de sortir avec une fille, la plupart d'entre elles étaient loin de le fuir au moins, même si c'était avant tout pour son physique. Malheureusement à présent, cette option lui semblait absurde et au dessus de ses forces. Il n'était définitivement pas intéressé par cette catégorie de la population.
Le vendredi, au terme de sa semaine banale, le lycéen avait dû se rendre à l'atelier d'un photographe. Certains professionnels n'aimaient pas sortir de leur propre studio photo et c'était à lui, au stylise et au maquilleur de venir. Ces deux derniers étaient partis avant lui et il se retrouvait donc seul, en début de soirée, dans un quartier quelconque. Il se mit en marche pour rallier un arrêt de bus, il n'avait pas pensé à prendre assez d'argent sur lui pour rentrer avec un taxi. Enfin, après tout il ne détestait ni marcher, ni les transports en commun et ça ressemblait presque au début d'une aventure. Monter dans le mauvais bus serait le plus gros événement de sa semaine.
Le bruit d'un ballon de basket, impossible qu'il se trompe là-dessus, rebondissant contre une surface dure, sol ou mur, le sortit de sa torpeur. Le soleil qui était déjà bas, permettait à l'inconnu qui avançait dans sa direction en faisant valser le ballon, d'être complètement à contre-jour. Mais plus il se rapprochait, plus le mannequin se disait que cette silhouette ne lui était absolument pas inconnue.
« Kise...
Cette voix grave non plus.
-Aomine.
Il y eut un gros blanc. Ils ne s'étaient pas vraiment reparlé depuis la fois où après ce match intense, Kise s'était littéralement effondré. Et que le fameux Aomine s'était détourné de lui. Et où Kasamatsu l'avait aidé à se relever. Penser à son senpai lui fit un pincement au cœur. Quand est-ce que cette réaction, ce sentiment eczémateux, finirait par disparaître complètement ? Son attention se reporta sur le jeune homme au teint mat et aux cheveux bleutés qui lui faisait face.
-Je t'aurais bien proposé de manger une glace, en souvenir du bon vieux temps, mais il ne fait pas vraiment assez chaud pour ça, déclara nonchalamment ce dernier, avec un geste de la main en direction du conbini que le blond venait de dépasser.
Et comment pouvait-il être détaché, au point de n'avoir rien d'autre à lui dire, que de parler de glaces ? Mais après tout, lui-même était réputé pour son insouciance, aussi n'eut-il pas vraiment à se forcer pour donner l'impression que rien ne clochait. Parce que peut-être que réellement, rien ne clochait. Peut-être que rien n'était perdu entre eux deux. Surtout depuis que Touou avait été vaincu par Seirin, ce qui avait sans doute fait redescendre l'As sur terre.
-Qu'est ce que tu fais ici ? demanda Kise, ne sachant pas très bien quoi penser du hasard de cette rencontre.
-Je rentre chez moi. Et toi ? C'est pas ton quartier ici.
-Un shooting photo. Tu n'as pas entraînement ce soir ? demanda-t-il à tout hasard, ayant lui-même échappé au sien.
-J'y suis resté 20 minutes... et puis c'était chiant alors je suis parti.
-Qu'est ce que tu fais avec ce ballon sous le bras ?
On pouvait distinctement lire, écrit dessus au marqueur, Académie Touou.
-Ah ça ? J'ai oublié de le reposer avant de partir.
Il le fit rebondir. Ça ne semblait pas l'inquiéter le moins du monde.
-Tu veux faire un one-on-one ? » Proposa le blond, incapable de ne pas en avoir envie malgré le fiasco du dernier match officiel entre eux. Son interlocuteur accepta avec un sourire carnassier qui promettait une nouvelle raclée.
Ils se rendirent au terrain le plus proche qu'Aomine connaisse en se faisant des passes relativement gentillettes. Kise repensa au collège, à son adoration pour ce génie du basket, à leur première rencontre où il l'avait grandement impressionné, à la fois où il l'avait attendu après l'entraînement quand lui même venait tout juste de rejoindre l'équipe principale de Teiko, et se demanda si il n'était pas en quelque sorte son premier amour. L'idée le fit sourire. Aomine était tellement gentil et mignon à cette époque, il aurait vraiment dû lui sauter dessus tant que c'était encore le cas. Pas que l'adolescent soit devenu repoussant, bien au contraire, mais arrogant ça c'était certain. À vrai dire c'était probablement son cas à lui aussi et ça avait déjà commencé à la fin du collège.
Par chance, le terrain n'était pas occupé. Il était rudimentaire mais ça leur suffirait. Ils déposèrent leurs affaires sur le bord et s'échauffèrent très brièvement, pressés de jouer. Sans grande surprise Aomine marqua le premier panier, malgré l'efficace défense de son adversaire qui parvint à égaliser juste après.
La concentration de Kise fut mise à mal lorsqu'il se posa subitement la question de l'orientation sexuelle de son ancien camarade qui le fixait dans les yeux en dribblant. Sans pouvoir dire pourquoi, la réponse lui paraissait digne d'intérêt, voire même cruciale. Il montra alors une faille dans sa défense et encaissa deux nouveaux points.
Aomine parlait haut et fort des idoles et des gros seins, mais finalement personne ne l'avait jamais vu avec une fille. Alors finalement, est-ce qu'il ne cherchait pas plutôt à dissimuler le fait qu'il soit gay ? Kise ne savait pas comment le lui faire remarquer sans le braquer. Peut-être devrait-il commencer par avouer sa propre orientation ? Il y avait bien un risque que son vis-à-vis soit homophobe mais au fond il n'avait pas grand chose à perdre. Ces jours-ci il se sentait l'âme de quelqu'un à la dérive.
Il dribbla, feinta et essaya de passer Aomine par la gauche, dans un enchaînement peu original mais bien rôdé. Toutefois son adversaire lui fit sans peine perdre le ballon d'un grand coup de la main.
« Oï Kise, tu crois que je ne me rend pas compte que t'as la tête ailleurs ?! C'est pas la peine de me faire perdre mon temps ! Le réprimanda-t-il en rattrapant le ballon après avoir mit un dunk.
-Je crois que je suis gay. » Laissa échapper le copy-cat, comme excuse.
Il faillit ajouter « et j'ai même essayé d'embrasser Midorimacchi ha ha ha » mais une révélation à la fois semblait suffisant.
Aomine eut une moue indéchiffrable, continuant de dribbler machinalement d'une main. Mépris et dégoût ou seulement surprise et réflexion ? Kise n'aurait pas su le dire et cela l'inquiéta. Beaucoup. Il regrettai déjà son aveu. Son champ de vision se rétrécit et il avait à ce point l'impression de manquer d'air qu'il dut s'asseoir par terre. Une crise d'angoisse. Cela ne lui arrivait pourtant pas souvent, mais toujours à des moments complètement aléatoires et souvent mal choisis. Il se détesta de se montrer, une fois de plus, si faible devant son rival. Il était persuadé que celui-ci allait une nouvelle fois le laisser là, au sol et tourner les talons. Il sentit les larmes lui monter aux yeux et baissa complètement la tête pour que ça ne se remarque pas.
Mais l'As de Touou, qui n'avait jamais éprouvé de plaisir à le voir souffrir, n'avait pas l'intention de l'abandonner là, seul, sans un mot et s'accroupit à ses côtés, lui demandant même ce qui lui arrivait. Lorsque l'intéressé le réalisa, il eut terriblement envie de se serrer contre cette présence, en quête de réconfort, et d'enfouir son nez dans son cou pendant que l'autre le câlinerait. Ce qui était hautement improbable. Gardant la tête baissée, se forçant à retrouver une respiration normale, il parvint peu à peu à faire refluer l'étau qui lui serrait la gorge.
Après plusieurs minutes, il fut capable de se relever. Et de rattraper ses affaires qu'Aomine venait de lui lancer avant de l'attraper d'autorité par le bras. Il avait apparemment assimilé sa crise à de l'hypoglycémie et choisit de le traîner jusqu'à chez lui pour lui faire manger quelque chose. C'était après tout ce que Murasakibara préconisait en toutes circonstances, il avait dû déteindre sur lui au fil des années de collège. Kise ne le contredit pas, trop heureux de l'attention qu'on lui portait.
Ils rallièrent rapidement un appartement dans un immeuble d'à peine 3 étages avec une coursive. L'intérieur se révéla basique, rangé et sans fioritures. Ils ôtèrent leurs chaussures. Le bruit d'une télévision filtrait à travers les murs. Aomine lui fit signe de l'attendre et passa dans la pièce adjacente pour échanger quelques mots avec ce que, de ce qu'il entendait, Kise supposa être sa mère. Ce n'était pas vraiment correct de ne pas aller saluer, mais il n'osa pas désobéir à son sauveur. Celui-ci revint peu de temps après et cette fois lui fit signe de le suivre dans la cuisine. Une casserole contenant de la soupe miso trônait sur l'un des brûleurs de la cuisinière et il y avait du riz dans le cuiseur, le jeune homme n'aurait pas besoin d'improviser avec ce qui traînait dans le frigo.
Comme l'heure n'était pas encore très avancée lorsqu'ils eurent fini de manger et déposé la vaisselle dans l'évier, Aomine proposa à son invité d'aller traîner un peu dans sa chambre. Ce dernier prit trente secondes pour appeler à la maison et rassurer sur son absence avant qu'ils ne se retrouvent vautrés sur le lit, à rire comme les collégiens qu'ils avaient été il n'y avait pas si longtemps. Ils discutèrent longtemps, jusqu'à ce que Kise sursaute en remarquant quelque chose par dessus l'épaule de son camarade.
-Il est déjà 23h ?
L'autre se tourna vers son réveil pour vérifier cette information et s'étira paresseusement.
-Ah ? Ouais. Tu peux rester dormir ici, si tu veux. À moins que tu ne veuilles te taper tout le chemin, j'ai franchement la flemme de te raccompagner. »
Kise réfléchit brièvement : demain c'était samedi, il n'avait qu'entraînement à 13h donc pas de problème de ce côté là. Personne ne s'inquièterait qu'il ne rentre pas dormir d'autant qu'il avait prévenu être chez un ami et surtout, lui non plus pas envie de ressortir. Il était bien ici, il faisait chaud et être allongé sur une surface moelleuse l'avait rendu flemmard. Il était par dessus tout ravi d'avoir retrouvé une sorte de complicité avec son ancien coéquipier et ne souhaitait pas mettre fin à cette soirée ensemble. Il approuva joyeusement la suggestion -une soirée pyjama avec Aominecchi youpi !- et l'autre lui balança au visage un bas de jogging et un T-shirt pour faire office de pyjama et, à plus court terme, pour mettre fin à ses piaillements.
« Bon, on va pas s'embêter, c'est juste pour une nuit, on peut dormir dans le même lit.
Kise acquiesça puis accepta avec reconnaissance la proposition de prendre une douche. En quittant la salle de bain, il se demanda furtivement ce qu'il était advenu de maman Aomine et tâcha d'être le plus silencieux possible, si jamais elle était couchée. Il fut légèrement intimidé au moment de se glisser dans le lit, pendant que son idole prenait une douche à sa suite; est-ce qu'il pourrait capter un peu de son talent en dormant dans son lit ?
« T'as besoin de rien ? » lui demanda-t-il une main sur l'interrupteur. Même si il le faisait avec un air d'ennui profond, Aomine pouvait se montrer prévenant. Obtenant une réponse négative, il éteignit la lumière et vint s'allonger sous la couette. Ils restèrent un moment muets, cherchant seulement la position la plus confortable pour s'endormir. Après un moment de calme absolu, alors que Kise allait sombrer dans le sommeil, Aomine finit par rompre le silence :
« Si tu es gay... qu'est ce que tu t'imagines faire avec un mec ? »
Cette voix grave et flegmatique dans le noir le fit frissonner, autant d'appréhension que d'excitation, en relançant ce sujet. Plus question de dormir.
« Je... je sais pas. Tout ce que tu aurais envie de faire avec une fille je suppose.
-C'est vraiment comparable ?
Il semblait sceptique.
-Je ne sais pas...
-Tu n'as jamais... ?
-Non.
Aomine resta silencieux un long moment et l'interrogé n'osait rien ajouter.
-Tu peux t'imaginer... sucer un mec ?
Kise prit le temps de réfléchir car il ne s'était jamais vraiment posé la question avant. Il imagina le torse musclé et bronzé d'Aomine et vit sa propre tête blonde descendre jusqu'à un point bien précis.
-... Je crois que oui.
-Oh.
L'onomatopée sonnait presque admirative, comme si Aomine tenait en respect les convictions de son ami. Le mannequin laissa échapper un gloussement.
-Quoi ?
-Non, rien. Tu as d'autres questions ?
Il ne répondit pas. Il en avait d'autres, ça se sentait, mais il n'osait pas les poser. Il changea de position, faisant bruire les draps.
-Mais... Tu accepterais de... de te faire prendre par un autre mec ?
Le ton était plus innocemment curieux, que vraiment intéressé mais Kise imagina immédiatement son interlocuteur en train de le faire. Il rougit atrocement. Heureusement qu'il faisait noir. D'autant plus qu'il allait finir par avoir une franche érection avec toutes ces images qui lui venaient à l'esprit.
-...Oui sans doute, si c'est quelqu'un qui me plaît vraiment. »
Il y eut à nouveau un blanc entre eux. Leurs respirations s'étaient faites plus marquées. Kise devinait la silhouette musclée d'Aomine qui le regardait. Il brûlait de désir pour son hôte. Il fallait qu'il lui créé une ouverture sinon il allait le regretter. Quelque chose qui ne lui demanderait pas un trop gros effort, pas question de le mettre au pied du mur.
« Quand on parle de ça... Ça te dégoûte ou ça t'excite un peu ?
L'intéressé attendit pendant ce qui sembla des heures à Kise qui était suspendu à ses lèvres, avant de répondre :
-Un peu... »
Il le dit très bas, rendant involontairement sa voix encore plus excitante aux oreilles du blond. Ils se rapprochèrent sensiblement l'un de l'autre, tout à coup fébriles et à bout de souffle. L'odeur du gel douche qu'ils avaient utilisé devint étonnement présente et sensuelle à leur nez. N'y tenant plus Kise plaqua sa bouche contre celle de son vis-à-vis, amorçant un échange brûlant. Reprenant rapidement de l'assurance Aomine le fit légèrement basculer afin qu'il se retrouve sur le dos et qu'il puisse s'allonger sur lui, les avant-bras de part et d'autre de son visage. Il s'était résolu à ce que l'As soit toujours plus fort et se faire dominer de cette façon par lui semblait finalement naturel. De plus ce poids, cette chaleur contre sa poitrine se révélaient grisants. Ne restant pas pour autant les bras ballants, ses mains allèrent se promener le long du dos de son ami, de ses flancs et, lorsqu'il se relevait un peu notamment pour approfondir leurs baisers, de son torse et son ventre. Les vêtements qu'ils portaient disparurent les uns après les autres.
« Tu es trop beau pour un gars, Kise. » marmonna Aomine d'une voix rauque à son oreille, comme si il cherchait une excuse pour ce qu'il était en train de se laisser aller à faire, avant de se replacer juste à sa gauche. Il se positionna de côté, en appui sur son coude pour, de la main opposée s'occuper de l'érection de son amant tout en permettant à celui-ci de lui rendre la pareille, et pouvoir par intermittence, l'embrasser ou lui mordre le cou.
« Tu veux bien le faire... avec ta bouche ?
Kise était avide de nouvelles sensations, il enjamba en partie son ancien coéquipier de façon à le surplomber. Il afficha un sourire espiègle qu'Aomine pouvait voir à la faible lueur de l'affichage digital de son réveil.
-D'accord. Mais tu me le fais après.
Le joueur de Touou hésita quelques secondes -alors au lit comme sur un terrain Kise Ryouta pouvait se révéler redoutable?- avant de grogner :
-Vendu. »
...
La lumière matinale avait envahi la pièce. Kise commençait à émerger. Il avait une sensation étrange. Ça tenait peut-être au fait qu'il n'était pas dans son lit. Une voix naturellement blasée lui demanda si ça allait.
Ah oui, ça lui revenait.
Il entendit l'autre farfouiller dans un tiroir avant de sortir de la chambre d'un pas souple, lui laissant le loisir de retomber dans un demi-sommeil.
Il finit par relever la tête et tendre un bras pour attraper son portable, qui venait d'émettre un son dans la poche de son pantalon, achevant de le réveiller. Avant qu'il n'ait pu lire le mystérieux message d'un numéro qui ne faisait pas partie de ses contacts, Aomine pénétra dans la pièce, revenant, au vu de sa tenue, de s'habiller dans la salle de bains. Le jeune homme blond resta assis tout raide, indécis quand au comportement à adopter. Son hôte dut s'en rendre compte car il ne tarda pas à mettre les choses au point :
« Bon pour que ce soit clair entre nous. Si t'es triste et que tu veux un câlin -et par câlin il était évident qu'il ne pensait pas à seulement le serrer dans ses bras- je suis pas contre mais je nous vois pas dans une relation de petit couple. »
Kise hocha la tête. Ça avait du sens. Un « ça va ? » et un petit-déjeuner, c'est tout ce qu'il obtiendrait de la part d'Aomine ce matin. Mais c'était pas mal connaissant l'impétueux garçon. Il se sentit étrangement serein. Rien de surprenant, rien de cassé.
