Chapitre 3


« KIRSTEIN ! Plus pliées, tes jambes ! Et écarte tes putains de cuisseaux, bon sang ! Tu veux t'écraser ou quoi !?

Jean se mordit la lèvre, réprimant une forte envie de répliquer à l'instructeur qui venait de passer au-dessus de sa tête. C'était bon pour les fillettes, ça ! Ce n'était pas comme s'il avait de la peine à avancer !

Il envoya son grappin s'accrocher sur un nouvel arbre à sa portée, rembobinant le câble pour se hisser jusqu'à la branche qu'il visait. Il s'y arrêta une fraction de seconde, jetant un œil derrière lui pour jauger autant de la distance parcourue que des personnes encore derrière lui. Il n'aimait pas spécialement ces parcours, où n'importe qui pouvait surgir de nulle part et attaquer. Tester leurs aptitudes de combat ? Il doutait devoir affronter des humains un jour !

Un craquement attira son attention et il décolla aussitôt, évitant de peu Wagner qui s'étala lourdement sur la branche où il était posé une fraction de seconde plus tôt. Jean soupira. Comme d'habitude, il l'avait échappé belle. Décidément, il préférait les parcours où il n'y avait QUE des titans en bois à détruire, pas les deux, maugréa-t-il en entaillant une nuque factice qui se coupa comme du beurre.

Une douleur sourde mit fin brutalement à son train de pensée quand son pied heurta violemment le haut du crâne d'un des faux géants et il constata avec effarement que son équipement n'était plus actif quand un grappin émit un petit claquement à la fin de l'enroulement automatique d'un câble. Il s'était laissé perturber et il avait assez vu de camarades à qui cela avait été fatal, même simplement en entraînement. Une simple chute de cette hauteur et c'était la fin de tout qui les attendait. Réprimant la panique qui le submergeait, il relança ses grappins dans l'espoir de s'accrocher quelque part, même n'importe où, tant que ce n'était pas face contre terre –et le sol se rapprochait de plus en plus. Il faillit hurler : il avait manqué sa cible, où celle-ci était trop loin, il ne savait pas vraiment et la seule chose qu'il arrivait à intégrer à l'instant, c'était qu'il allait bientôt s'écraser comme une crêpe.

Ou comme un con, au choix.

Comme il s'il attendait, il en eut le souffle coupé et ses oreilles sifflèrent de désagrément au vent qui passa en sens contraire. Sauf que ce qu'il vit, ce n'était pas la cime des arbres le surplombant, mais une chemise claire contre laquelle il était écrasé par un bras ferme qui l'avait fauché en plein vol. La seconde d'après, ils s'écrasaient sur le sol qui n'était plus si loin, leurs équipements respectifs entravant leurs mouvements et les blessant passablement au passage. Sans ça, ils auraient probablement juste un peu roulé dans les feuilles mortes et la terre, sans autre douleur que le choc de l'atterrissage, songea-t-il, remarquant à peine le voile noir qui s'abattait devant lui.

Marco se releva péniblement, cherchant aussitôt qu'il eut retrouvé ses esprits, le corps qu'il avait attrapé en pleine chute. S'il avait pu atténuer l'impact, ca n'avait pas été sans dommage et il sentit le sang quitter son visage en voyant le garçon inconscient à quelques pas de lui.

-Jean ! Eh, dis quelque chose ! Jean !

Il grimaça sous la douleur, constatant quelques entailles légères qu'il s'était probablement fait en tombant avec ses lames, et se traîna jusqu'à son camarade pour le secouer doucement. A son absence de réponse et de mouvement, il le bougea délicatement, libérant l'accès à son visage et à son torse, se faisant peur lui-même en voyant la tête ballotter en arrière sans aucune retenue. Là, il colla son oreille contre sa poitrine, soupirant de soulagement en entendant les battements encore rapides. Au moins, il était vivant, en tout cas pour l'instant. Au-dessus de sa tête, il sentit un grand coup de vent et un bruit mécanique se fit entendre, le cliquetis des mousquetons d'un harnais résonnant entre les arbres.

-Marco ! s'exclama une voix qui se rapprochait. Qu'est-ce que tu f…Merde !

L'instant d'après, Bertold atterrissait près d'eux et les rejoignait en courant. « Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il en s'accroupissant, tâtant les membres de Jean pour vérifier qu'il n'y avait rien de grave en guettant ses réactions.

Marco se laissa tomber sur les fesses, sortant un mouchoirs de sa poche pour essuyer le sang qui coulait sur une de ses cuisses.

-Il est tombé, dit-il. J'ai eu du mal à le rattraper mais c'était ça ou il s'écrasait…

Bertold hocha brièvement la tête c'était quelque chose de fréquent, les chutes. Mais à cette hauteur, elles étaient généralement mortelles. Il frissonna en levant les yeux sur les branches terriblement hautes, préférant ne pas imaginer ce que l'on ressentait en se voyant tomber de là. Il se tourna vers Marco, le jaugeant du regard un moment. Ses blessures étaient juste impressionnantes à cause du sang qui s'en échappait, mais il avait l'air d'aller.

-Tu pourras bouger ?

Le brun haussa les épaules et se releva lentement en grimaçant.

-Ca devrait aller, je crois. J'ai mal mais je peux me déplacer, dit-il en se contorsionnant précautionneusement pour chercher d'autres blessures qu'il n'aurait pas senties de suite.

-Lui par contre…, soupira Bertold en glissant un bras sous le buste de Jean pour le redresser légèrement. Il a l'air juste sonné, j'espère pour lui que la tête n'a pas pris. Je ne pense pas que ce soit grave ! ajouta-t-il en hâte en voyant le regard désespéré de son camarade. Le choc, c'est tout. Il va falloir que vous rentriez.

Marco imita Bertold pour soutenir le corps du garçon sur son autre flanc et le récupérer comme le grand brun se redressait et venait s'accroupir à nouveau, présentant son dos.

-Installe-le, dit-il. Je vais le transporter, tu vas me suivre. Attache-le avec son écharpe, sinon on n'y arrivera jamais.

Marco opina du chef en suivant les directives de Bertold, ses mains tremblant d'appréhension.

-Serre bien, mieux vaut trop que pas assez !

Il vérifia plusieurs fois l'écharpe, la défit, la renoua, et recommença sans se sentir suffisamment satisfait de la sécurité de Jean et Bertold le reprit bien malgré lui.

-Marco ! C'est un nœud, tu sais ? Juste un nœud ! Grouille !

Marco déglutit et tira un dernier coup sec sur l'écharpe pour se rassurer et ramassa rapidement les épées de Jean qui trainaient encore sur le sol, les rangeant dans les compartiments disponibles de son équipement, à côté des siennes. Il revint en hâte.

-C'est bon.

-Bien, suis-moi alors. Tu l'amèneras à l'infirmerie, je reviendrais ici pour prévenir les instructeurs.

Le trajet se passa sans encombre, du moins tant qu'ils étaient en hauteur. Cependant, une fois l'aire d'entraînement dépassée, il fallut revenir sur la terre ferme. Bertold accusa un peu le coup, supportant cette fois de plein fouet le poids de Jean sur son dos.

-Il pèse une tonne, marmonna-t-il, on dirait pas en le voyant ! Reiner n'est jamais là quand on a besoin de lui, décidément ! …Ne fais pas cette tête-là, toi, hors de question que tu le portes !

Marco pinça les lèvres, contrit. Même s'il savait que le grand brun avait raison, il aurait au moins aimé être un peu plus utile. Il entendit un soupir et releva les yeux sur Bertold, qui lui lançait un petit sourire rassurant.

-Tu as déjà fait plus que ta part, non ? Tu viens de le sauver, je crois, il te sera suffisamment reconnaissant. Les instructeurs aussi, il me semble qu'ils en ont marre de ramasser les élèves qui s'écrasent.

Le camp d'entraînement n'était pas si éloigné qu'il le leur avait semblé à l'aller. Leur troupe avait été déplacée temporairement en bordure de la forêt la plus proche, afin de parfaire leur maîtrise du déplacement sur le terrain. Visiblement, au bout de deux ans, Jean avait des lacunes quelque part et Marco soupira, se refusant à imaginer le pire pouvant lui arriver pour cette simple raison. Pourtant, il était presque sûr que d'autres en avaient pâti en même temps, leurs corps attendant patiemment que quelqu'un les retrouvât. C'était ce qui arrivait à chaque fois, ou presque. Le soir même, ils attendaient, se retrouvaient, se comptaient les uns les autres, vérifiaient si leurs voisins de chambrée étaient bien là où ils devaient l'être, à droite comme à gauche. Il leva une main, la posant sur le bras ballant de Jean pendant quelques secondes puis se reprit, sous le regard amusé de Bertold.

-Cesse de t'inquiéter et aide-moi plutôt, puisque tu t'ennuies tant ! lui lança ce dernier.

Ils n'étaient qu'à quelques mètres de la porte du bâtiment de bois, et Bertold s'agenouilla, légèrement penché en avant. « Détache-le, dit-il. Allez vous faire dorloter et revenez-nous en forme, d'accord ?

Marco défit en hâte l'écharpe qui maintenait Jean et faillit se sentir rassuré en entendant un petit gémissement s'échapper de celui-ci quand la pression du tissu disparut. Bertold soupira de bonheur en retrouvant sa liberté et attendit que Marco eût le corps en main pour se relever, s'étirant longuement. « Il me le paiera, je suis sûr qu'il pèse plus lourd qu'un âne mort ! » Marco eut un petit rire, sentant sa panique s'envoler. Bertold le faisait probablement exprès pour l'alléger, ce n'était pas son genre de se plaindre ou d'en vouloir à quiconque, lui qui était d'ordinaire toujours calme et quasi imperturbable.

Après un petit salut, Marco se retrouva seule avec Jean qu'il soutenait comme il le pouvait et il constata que traîner un poids mou et immobile sur plusieurs mètres n'était pas une chose aisée. Arrivé à l'intérieur, il avait presque envie de le traîner par les pieds mais se retint avec force, luttant en même temps pour ne pas tomber, au risque d'aggraver les choses.

Au moment où il allait ouvrir la porte de la petite salle, celle-ci s'ouvrir en grand et il dut rassembler tout ce qu'il pouvait d'énergie et de force pour rétablir son équilibre perdu sous la surprise. Une paire d'yeux noisette le fixa un moment avant de glisser sur Jean et la jeune femme poussa une petite exclamation en le saisissant aussitôt sous son autre bras sans perdre de temps.

-Que s'est-il passé ? Vous faites partie de l'unité en entraînement ? demanda-t-elle en l'aidant à le traîner jusqu'au petit lit où ils le hissèrent.

Là, Marco se posa au bord du matelas, commençant à ôter les différents morceaux de l'équipement de son ami tandis que la jeune femme qui lui avait ouvert commençait à l'ausculter rapidement, l'encourageant à continuer ce qu'il venait de commencer. « Deux minutes et je t'aide, ca ira plus vite. Ce sera plus facile si on le libère de ça ! »

Marco retint un cri de victoire quand les plus grosses pièces de son attirail restèrent enfin entre ses mains, la jeune femme intervenant enfin quand les plus complexes restèrent. A ce moment-là, elle le fit quitter le lit, et fronça du nez en le regardant plus attentivement. « Déshabille-toi, toi aussi ! »

Son ton ne laissait pas de place pour une quelconque réplique, mais il tiqua en la voyant défaire grossièrement les vêtements de Jean pour l'examiner.

-Ce n'est peut-être pas la peine que je…

-Etre conscient ne signifie pas que tu es forcément en meilleure forme, le coupa-t-elle avec un regard noir. Allez, plus vite que ça !

Marco obéit aussi vite que possible, s'attelant d'abord à détacher son propre équipement. La panique et le stress passés, il commençait à ressentir de nouveau la douleur et les contusions diverses le raidissaient dans le moindre de ses mouvements et la jeune femme ne tarda pas à s'approcher de lui, l'aidant à enlever ses vêtements avec une douceur que son ton de plus tôt n'avait pas laissé soupçonner.

-Vous êtes l'infirmière ? demanda-t-il, se sentant un peu bête en posant la question. Je n'ai pas souvenir de vous avoir vu ici ces derniers jours…

-Du tout, je viens aider pendant mes jours de congé…, marmonna-t-elle en appliquant un coton humide sur une plaie. Serre les dents, au fait ! Gloussa-t-elle en voyant la mine de Marco changer radicalement.

Elle sourit en le voyant jeter un regard inquiet vers le lit et secoua la tête.

-Il n'est pas en danger, dit-elle en s'appliquant sur les blessures du garçon. Une vilaine bosse, et quelques côtes un peu touchées, mais ça arrive souvent, ça.A voir quand il se réveillera pour finir de l'examiner… Qu'est-ce que vous avez eu, alors ?

Marco se rendit compte qu'elle avait déjà posé la question, sans avoir jamais entendu de réponse de sa part.

-Il est tombé pendant l'exercice, par chance je suis passé…Mais…

-Mais l'atterrissage ce n'était pas trop ça, hein ? sourit-elle. Vous avez eu de la chance, même en jouant les héros, tu aurais pu ne pas le sauver et en prime te tuer.

-Je n'y ai pas pensé, sur le coup…

-Des fois, c'est mieux.

Elle leva les yeux, louchant une seconde sur une mèche rousse qui tombait devant son visage, puis attrapa une petite trousse sur une tablette non loin, sortant de quoi fermer les plaies plus profondes. Du fil et une aiguille très fine. Marco se sentit pâlir soudain en voyant son matériel et commença à attraper sa chemise. Elle plissa les yeux, le fixant de toute sa hauteur –elle était plutôt petite, c'était étrange comme vision.

-Tu fuis ton destin ? dit-elle en enfilant le fil dans le chat de l'aiguille avec visiblement une grande habitude.

-Eh bien, je ne me sens pas très bien, tout à coup…, gémit-il en la regardant faire.

Elle attrapa une chaise du bout du pied, la faisant glisser sur le sol jusqu'à lui avec un « Assieds-toi, petit. » plutôt taquin. A ce moment-là, elle se pencha au-dessus de lui, un sourire au coin des lèvres.

-Pour quelqu'un qui risque sa vie sur un coup de tête juste pour sauver un de ses petits camarades, je trouve que tu es bien douillet ! Allez, serre les dents, ca ira vite, j'ai l'habitude de faire ça !