Chapitre 4


Lorsqu'il ouvrit les yeux en se sentant émerger, se fut pour être assailli par un violent mal de crâne et l'impression très désagréable de s'être fait piétiner par la 104ème unité d'entraînement toute entière. Les yeux mi-clos, il regarda lentement un peu dans tous les sens, cherchant à comprendre ce qui se passait et où il était –et pourquoi. Il entendit un petit bruit métallique sur le côté et tourna autant que possible. C'était une pièce plutôt petite, avec une simple table qui débordait de trousses aux formes diverses et variées, et il apercevait une chaise qui traînait sans sens précis dans un coin. Il lui semblait être allongé sur un lit, plutôt étroit s'il en jugeait par le bord qui lui semblait terriblement proche.

-Tu es réveillé ?

Il se retint de sursauter et porta son attention vers le sol, juste au pied du lit. De là où il était, il découvrit une petite tête rousse, l'échine courbée vers le sol, et il se redressa pour mieux voir. Elle était à même le sol, agenouillée à côté d'une civière occupée. La jeune femme soupira en secouant la tête.

-Tu as l'air en forme mais évite de trop bouger pour le moment. Je dois au moins admettre que je ne m'attendais pas à ce que tu reviennes à toi aussi vite !

Encore un peu hagard, Jean l'écoutait d'une oreille distraite sans être sûr de tout suivre parfaitement, et cela se voyait très probablement puisqu'elle ajouta un « Ton ami t'a sauvé », en pointant le corps dans la civière. Sans écouter plus longtemps ce qui commençait à ressembler à des remontrances, Jean s'assit, avec l'appréhension de devoir une fière chandelle à ce type que Mikasa collait en permanente comme si elle n'était qu'une ombre protectrice. Il déchanta rapidement, pâlissant.

-Il…Il est… ?

Le petit nuage brun était à moitié caché sous des pansements, et il trouvait que Marco était affreusement pâle, lui qui d'ordinaire arborait de jolies couleurs.

Elle baissa les yeux, secouant de nouveau la tête mais sans grande conviction, et continua le nettoyage des dernières plaies qu'elle venait de recoudre.

-Honnêtement, murmura-t-elle, je me demande s'il reviendra à lui bientôt, et dans quel état…S'il nous revient…

Pendant un instant, elle se demanda si elle pouvait vraiment continuer sa blague de mauvais goût : le visage du garçon se décomposait littéralement en fixant le corps inconscient. Oh, et puis mince. Les nouveaux étaient vraiment trop amusants. Ou ceux-là en tout cas.

-C'était un ami à toi ? ajouta-t-elle d'une voix douce en se relevant.

Jean hocha la tête, avec l'envie de la frapper en lui interdisant d'employer le passé. Marco n'était pas encore mort, s'il en jugeait par sa poitrine qui se levait et s'abaissait lentement. Pas encore. Bientôt, alors ? Elle semblait l'avoir déjà enterré et à l'idée de ne plus voir le sourire candide de son camarade lorsqu'il levait les yeux, son cœur se serra et une boule vint se loger au fond de sa gorge.

-Il n'y a rien à faire… ? gémit-il en se sentant soudain au bord des larmes.

La multitude de bandages qui couvraient Marco l'effrayaient de plus en plus. La petite rousse le fixa avec une expression perplexe et s'autorisa un petit sourire moqueur, ravie de son petit effet.

-A part le soigner de sa phobie des aiguilles et faire de lui un homme, je ne vois rien d'autre. Pour le reste, du repos, ses égratignures sont suffisamment bien soignées !

Un blanc. Jean se demandait comment il devait réagir. Ou s'il devait réagir tout court. C'était une blague ? Tout simplement ? Pourtant, à ses pieds, Marco était…

Il en avait presque les idées sens dessus dessous, au moment où la porte s'ouvrit sans douceur.

-Petra ! tonna l'homme trapu qui était apparu dans l'encadrement. Il ne s'est pas réveillé, le gamin qui est tombé dans les pommes ? Dita dit qu'il faut…

Et il s'arrêta soudain, interloqué en fixant tour à tour Jean et la roussette. Il fronça les sourcils, plissa les yeux, peu sûr de ce qu'il avait sous les yeux.

-Tu en as déjà fait tomber un dans les vapes, et maintenant tu fais pleurer le deuxième ? Eh bien, bravo ! lança-t-il avec un grand éclat de rire.

Jean rougit en comprenant qu'il était « le deuxième » et passa rapidement ses mains sur ses joues, constatant dans un grand moment de solitude qu'il s'était laissé empoter. La jeune femme, Petra semblait-il, rit en le remarquant et lui tendit une petite serviette qui était pliée sur la table. « Tiens, essuie-toi, grand bêta ! »

-Ca vous amuse, on dirait, renifla-t-il.

-Un peu, admit-elle. Vous avez l'air aussi inquiet l'un que l'autre quand l'un a un problème. Tu aurais vu sa tête…Au fait, Gunther ! ajouta-t-elle en revenant à l'homme qui n'avait pas bougé de l'entrée de la salle. Il disait quoi Dita, du coup ?

-Masser les temps avec du vinaigre, je crois…, marmonna-t-il en levant les yeux au plafond. Mais lui et ses remèdes de grand-mère, c'est pas trop ça, je te rappelle.

-De toute façon, le vinaigre est parti dans la salade de ce soir, répliqua-t-elle. Il a toujours eu la main lourde avec ce genre de chose. Ah, mais j'ai l'impression qu'on n'aura pas besoin de ça, en fait…

Elle donna un coup de menton dans le vide en direction de Marco tout en se relevant et alla s'asseoir sur la chaise qui traînait. Gunther s'approcha, visiblement lassé de rester près de la porte, et s'appuya des deux mains sur le dossier dans le dos de la jeune femme. Sur la civière, le garçon venait d'ouvrir les yeux et semblait un peu perdu, se retraçant les évènements de plus tôt. Il sursauta, regarda partout autour de lui à sa hauteur. Il reconnut la jeune femme, qui haussa un sourcil et donna du menton à nouveau, cette fois en direction du lit à côté de lui. Il n'eut cependant pas le temps de lever la tête qu'une main familière se posa sur son épaule. Pas besoin de regarder de suite. Il reconnaissait déjà la pression des doigts et se permit un sourire malgré la présence des deux soldats, rassuré. Gunther se racla la gorge en se redressant.

-Euh, Petra, le caporal te demandait, d'ailleurs, avança-t-il soudain en tapotant l'épaule de la jeune femme.

Elle se leva avec un petit coup d'œil pour les garçons et posa les mains sur sa taille, les toisant d'un air sévère.

-Bon, vous vous reposez, tous les deux. Vérifiez que tout va bien avant de galoper, surtout ! le blond, là, ne bouge pas trop, tu as dû prendre un vilain choc au niveau des côtes !

-Petraaaa, soupira Gunther.

-Arrête, tu as eu la même chose la dernière fois ! J'irais parler à leur instructeur, c'est Keith, non ?

Marmonnant, il la poussa gentiment vers la sortie, claquant la porte derrière eux. Seuls à présent, un silence gêné régna un petit moment, et Jean finit par oser ôter sa main de l'épaule de son ami. Il se redressa en râlant un peu. Marco leva les yeux en l'entendant, s'inquiétant presque aussitôt.

-Ca va aller ?

-Ca passera à un moment, dit-il avec un sourire qui se voulait rassurant. Toi par contre, c'est effrayant !

Il se garda bien de raconter la peur qu'il avait eu à cause de Petra, trop fier pour l'avouer. Marco eut un petit rire et baissa les yeux sur lui-même, grimaçant au souvenir del'aiguille. Imaginer qu'on lui avait troué la peau avec le bout de métal le rendait nauséeux à nouveau et Jean s'étonna de le voir pâlir encore.

-oh, qu'est-ce qui t'arrive ?

Marco fit un geste évasif pour éluder la question, honteux. Finalement, il soupira, changeant un peu de sujet.

-Je suis rassuré que tu n'aies rien, dit-il en se redressant enfin.

Il parcourut la salle des yeux, tombant sur ce qu'il cherchait, et lentement il se leva. S'il arrivait quoi que ce soit, ce n'était pas sûr que la rousse apprécie après les soins qu'elle leur avait prodigués. Sortant cette idée de sa tête, Marco attrapa son pantalon et sa chemise qui étaient pliés sur le dossier de la chaise, n'attendant que lui, et avec maintes précautions il se rhabilla.

Son dos ressemblait à un ciel, et ses petites taches brunes à une flopée d'étoiles qui s'étalaient en formant des constellations improbables, toutes plus différentes les unes que les autres, songeait Jean en regardant fixement le dos qui se donnait en spectacle. Les étoiles glissaient sur ses épaules, noyaient ses omoplates puis disparaissaient en laissant vierge une grande partie de la peau dans son dos. Ce ne fut que lorsque le pantalon fut enfilé qu'il se rendit compte que ça reprenait plus bas quelques étoiles s'échappaient de sa ceinture.

-Qu'est-ce que tu fabriques ? demanda soudain Marco, qui avait tourné la tête depuis un moment en se sentant observé.

Jean ne l'avait pas remarqué le moins du monde, aussi sursauta-t-il, pris en flagrant délit.

-Euh, rien…J'ai encore un peu de mal, mentit-il en espérant noyer le poisson.

D'ordinaire, il prenait garde à être plus discret, même si ce n'était pas son fort : depuis maintenant près de deux ans qu'ils se connaissaient, Jean prenait un grand plaisir à détailler chaque parcelle de peau qe Marco avait le malheur de montrer, volontairement ou par accident peu lui importait. Et la honte qu'il en avait éprouvé les premières fois en l'observant ainsi à la dérobée avait fini par s'estomper, remplacée par une curiosité qu'il ne s'expliquait toujours pas. Il avait supposé qu'il aimait simplement le regarder.

Marco s'était rapproché et penché sur lui, coupant court à son train de pensées. Ah, quel dommage tous ces pansements…

-Tu fais une tête bizarre, dit-il.

Jean étala aussitôt sa main sur le visage de son ami, se cachant à sa vue et en profitant pour le repousser légèrement.

-Ah ouais ? bougonna-t-il. T'es trop près, c'est pour ça !

Surpris de ne soudain plus le voir, Marco se débarrassa de la main sans attendre, gardant le poignet entre ses doigts. Il cligna des yeux en le dévisageant.

-T'es tout rouge. Ca ne va pas ?

Jean essaya de se cacher de son autre main, de la même manière qu'il avait tenté de disparaître aux yeux de Marco qui réagit aussitôt, se trouvant bientôt à retenir les deux mains du garçon. Il en avait presque oublié leur différence de force, à le côtoyer simplement jour après jour.

-C'est de ta faute, marmonna Jean en cherchant un point à fixer autre que le visage du brun. Et t'approche pas autant, oh !

Impossible de regarder ailleurs Marco était revenu à la charge et Jean ne savait plus comment réagir, le visage brûlant –du moins il en avait la sensation, pourquoi avait-il aussi chaud d'ailleurs ? Là, d'aussi près, il sentait son souffle sur le bas de son visage. Le bout de son nez frôlait le sien. Les grands yeux noisette riaient en le fixant sans broncher. Et soudain, Marco fit glisser son visage, sa joue caressant celle de Jean. Il pouvait sentir ses lèvres près de son oreille

-Mais je trouve cette petite tête adorable, entendit-il murmurer doucement.

La pression sur ses poignets disparut aussitôt le souffle chaud sur son oreille, la joue contre la sienne, tout s'envola d'un coup et il fixait Marco avec très probablement une tête digne d'une pucelle alors que la porte s'ouvrait à tout volé pendant que le brun, assit en tailleur sur le sol depuis Dieu seul savait quand, le regardait avec un grand sourire. « Alors, ca en est où tes tentatives avec Mikasa, depuis le temps ?

-Bordel les mecs, vous nous avez fichu la trouille ! hurla Connie en courant vers eux, suivi de près par le petit groupe de garçons qui leur étaient proches.

Respire, Jean. Respire. Tout va bien.