Chapitre 5
-Encore gagné !
Reiner posa la suite de cartes qu'il avait en main avec un petit sourire qu'il n'essayait même plus de réprimer. Bertold leva les yeux sur les lattes de bois qui surplombaient leurs têtes en soupirant et jeta son maigre jeu, imité par les autres. Du coin de l'œil, il observa Marco prendre les cartes de Jean qui sursauta, ayant visiblement l'esprit ailleurs. Lorsqu'ils étaient entrés dans la petite infirmerie, tout avait pourtant l'air normal : Marco souriait, Jean boudait, ou quelque chose du genre étant donné que ce dernier faisait une tête un peu bizarre en les voyant débarquer en groupe.
-Vous êtes vernis en tout cas, lança soudain Connie aux deux garçons rescapés. L'instructeur ne veut pas voir vos têtes pendant un moment…
Marco eut un petit rire.
-Je pense que quelqu'un est allé lui parler, dit-il. Jean a eu une très jolie infirmière, au fait !
Un titan lâché dans le dortoir n'aurait pas fait mieux en matière de discrétion. Aussitôt émoustillés, Connie et Reiner se jetèrent presque littéralement sur le pauvre garçon en posant toutes les questions possibles et imaginables concernant la jeune femme. Jean se recula contre l'échelle qui descendait le long des lits, surpris de l'engouement soudain et essaya de reprendre un peu d'aplomb en les repoussant de ses mains. Marco le regardait faire en souriant, notant ses efforts pour bouger le moins possible tout en évitant de trop montrer sa difficulté. Avait-il toujours mal ? Se forçait-il ? Il s'était avéré que le garçon s'était abîmé la cheville et avait beaucoup de peine à se déplacer seul. La seule chose d'étonnante à cela, c'était bien qu'il n'y avait que la cheville de prise, outre ce qu'avait déjà diagnostiqué Petra.
-Vous m'emmerdez ! s'exclama Jean. Vous avez dû la croiser, en plus ! Y'a pas cinquante rousses dans le camp…
Le brun avisa une des jambes de son camarade, qu'il avait laissée allongée en travers du matelas. Tenu occupé par le géant et le nabot, Jean ne faisait pas attention à ce qui se passait autour de lui. Il avait envie d'en profiter, l'air de rien, juste pour voir ses changements d'expressions. Ce qu'il avait vu plus tôt dans l'infirmerie était juste…Juste quoi, d'ailleurs ? Il n'était pas capable de l'expliquer correctement, mais la capacité expressive de Jean l'avait fasciné dès le début. Ou son visage. Voire les deux. Là, il était probablement gêné et ne savait pas quoi répondre aux intéressés qu'il souhaitait voir loin de lui. Marco pencha légèrement la tête, pensif, et tendit lentement la jambe, l'air de rien en regardant ailleurs. Adroitement, il fit glisser son pied contre la cuisse de Jean qui ne s'était pas beaucoup éloigné de lui, et feignit l'accident sous le regard en biais de Bertold qui préféra se taire en voyant le clin d'œil taquin de Marco.
Jean retint un sursaut en sentant un contact supplémentaire contre sa jambe, en plus du genou de Reiner. Sauf que Reiner ne lui caressait pas la cuisse le moins du monde, nota-t-il, ou alors il avait raté un épisode. Ou il s'était cogné la tête trop fort en tombant. Du coin de l'œil, il chercha la source du contact. Le bout des orteils venait de disparaître sous sa cuisse comme si de rien n'était. Ce n'était pas difficile de retrouver le propriétaire, en remontant le long de la jambe. Marco ne le regardait pas du tout, occupé à échanger des regards étranges avec Bertold. Les orteils s'agitèrent un peu sous sa cuisse et il détourna les yeux, essayant de ne pas y prêter attention et se concentrant sur Connie qui essayait de déterminer les mensurations de Petra en demandant des indices et en scrutant le visage de Jean pour voir s'il avait juste.
-Hein ? Elle a des gros seins ?
-Tu baves, gros dégueulasse ! marmonna Eren derrière lui en lui donnant un coup de pied aux fesses.
En équilibre précaire au-dessus de Jean, Connie tomba de tout son poids sur lui sans avoir le temps de se rattraper. Même s'il avait roulé sur le côté aussi vite qu'il l'avait pu en réalisant la situation, ils avaient tous entendu le cri de douleur de leur camarade résonner. Le souffle coupé, Jean serrait ses bras autour de lui, espérant atténuer l'élan qui avait irradié son corps. Autour de lui, il entendait des exclamations, des jurons, des excuses, et il agita une main pour signaler qu'il survivrait assurément, dans l'espoir de les faire taire. Il fallait juste le temps que ça se calme et s'ils ne cessaient pas vite de faire autant de bruit, l'instructeur allait bien vite accourir et les faire taire lui-même. Une main l'immobilisa soudain avec douceur sans prévenir, une autre se posant sur son visage en obstruant sa vue. Finalement, il arrêta de penser, se sentant tourner de l'œil. Il entendait vaguement quelqu'un murmurer à son oreille il ne comprenait pas les mots qui s'y glissaient, mais la voix lui permettait de se concentrer sur autre chose que la douleur, jusqu'au moment où il perdit conscience pour la deuxième fois de la journée.
Les jambes enroulées autour de la taille de Connie pour l'immobiliser par la force, et une main le bâillonnant pour qu'il se taise enfin, Eren observait la petite scène, comme le faisaient ses autres petits camarades. Reiner eut un petit rire gêné quand Marco se redressa en essayant de faire le moins de remous possibles sur le lit.
-Ce…C'est efficace, comme méthode ! dit-il, essayant de détendre l'atmosphère un peu bizarre qui s'était installée.
Bertold donna une grande claque derrière le crâne du grand blond, s'attirant une exclamation d'incompréhension, et leva le menton en direction de Jean.
-Je suppose qu'on te laisse te charger de lui ? demanda-t-il. Ils vont bientôt sonner le dîner, ce sera plus tranquille sous peu.
Marco hocha la tête, puis accepta la proposition de Bertold –et Reiner, poussé par son camarade- pour déplacer Jean sur l'assemblage de matelas qu'ils partageaient depuis leur entrée dans la 104ème unité. L'un le haut du corps, l'autre le bas, ils s'en sortirent plutôt bien même si Reiner semblait avoir peur de faire des erreurs. Autant il devenait une bête sur le terrain d'entraînement, autant il devenait pataud lorsqu'il s'agissait de donner dans la douceur avec les gens.
Bertold se redressa après avoir arrangé l'oreiller sous la tête de Jean et vérifié que rien ne le gênait, puis se tourna vers Marco de nouveau.
-Pas de folies toi non plus, d'accord ? Ce n'est pas parce que tu es plus mobile que lui que tu dois trop en faire.
Marco sourit, voyant à peu près où il voulait en venir, mais bouger comme il l'avait fait jusque-là n'avait pas fait sauter les coutures de Petra. Du moins il n'en avait pas la sensation. Tant mieux, il n'avait pas vraiment envie de revoir la forme d'une aiguille avant un moment !
La porte reste entrouverte un moment après le départ du petit groupe et Marco s'assit sur le bord du lit, tapotant du bout de l'index un pansement sur son nez qui avait tendance à se décoller. Au moment où il se décida à l'enlever en décidant qu'il était inutile et que la petite égratignure dessous n'avait pas besoin de ça, la porte bougea de nouveau pour laisser Bertold entrer, avec entre les mains deux gamelles fumantes.
-Ca peut vous être utile, non ? dit-il avec un petit sourire en coin en l'air un peu surpris de Marco. Ce n'est pas parce que vous ne suivez plus, qu'on va se débarrasser de vous deux !
Arrivé à sa hauteur, le plus grand se pencha pour mettre les petits plats entre les mains de son camarade, qui le remercia d'un sourire avant de grimacer lorsque la chaleur se propagea d'un coup. L'odeur était alléchante et il posa le second au pied du lit. Un problème se posa néanmoins : Bertold ne semblait pas vouloir bouger de là, le regardant avec insistance.
-Qu'est-ce qu'il y a ? hésita-t-il, sans comprendre.
Son vis-à-vis croisa les bras en fronçant les sourcils, sans le lâcher des yeux.
-C'était quoi, ce petit manège ? lâcha enfin Bertold.
-De quoi parles-tu ?
Marco se plongea dans l'étude de son bol, remuant le contenu le plus lentement possible en espérant…En espérant quoi ?
-Avec Jean. Je veux bien croire que vous soyez proches…Après tout, tout le monde l'est, ici, mais…
-Mais ?
-Marco… ! siffla Bertold entre ses dents, jetant un coup d'œil à Jean qui ne bougeait toujours pas.
Il s'accroupit devant le garçon et posa ses mains sur ses genoux, poussant un petit soupir en essayant de choisir ses mots du mieux qu'il le pouvait.
-Pas aussi proches que ça…, dit-il.
Marco grimaça de nouveau légèrement, mais cette fois ce n'était pas à cause du bol brûlant. « Je peux t'assurer qu'il n'y a rien entre Jean et moi… », murmura-t-il. Bertold ne laissa pas passer la petite pointe d'amertume qui avait appuyé la réponse et lui donna une petite accolade amicale. Il se retint cependant bien d'avouer que c'était la tête de Jean en premier lieu, qui lui avait mis ces idées en tête.
-Ce n'est pas plus mal, dit-il alors. Ce n'est pas bon de trop s'attacher à quelqu'un ici, le danger est partout…Je pense que vous l'avez bien vu aujourd'hui, de toute façon !
Marco pinça les lèvres, contrit, mais devant bien admettre que Bertold avait raison. Ce dernier lui tapota de nouveau l'épaule, avec un petit sourire visiblement rassuré sur ce qu'il avait entendu puis quitta le dortoir pour retourner à la salle de restauration où les autres l'attendaient probablement, laissant son camarade se perdre dans la contemplation de son repas.
Allongé sur le côté, les yeux clos, il attendit encore un moment que les dernières petites vagues de douleur s'atténuent, constatant qu'il avait repris une respiration plus normale. Le silence tout autour était tel que si une main n'était pas posée sur son épaule depuis un moment, lui frottant lentement le haut du bras, il aurait presque cru qu'ils s'étaient tous enfuis du dortoir en le laissant là. Mais quand il souleva un peu les paupières, il lui fallut se rendre à l'évidence : ils étaient partis. Depuis quand ?
Il sentit un mouvement contre son dos et une ombre apparut au-dessus de lui. Le corps qu'il devinait se dessiner sur les draps se courba légèrement et il sentit des cheveux lui chatouiller la joue.
-Ça va mieux ? murmura une voix près de son oreille.
Jean poussa un petit soupir rassuré en reconnaissant le timbre, même s'il se doutait déjà de l'identité de son propriétaire et roula sur le dos en prenant garde. « Ca s'est calmé, marmonna-t-il. Ils sont partis ?
-C'est l'heure du repas. Bertold a pensé à nous !
Marco s'écarta pour récupérer la gamelle sur le sol et la lui tendit. Même si elle avait refroidi, ce serait toujours mangeable. Jean se redressa lentement, appréciant le geste alors que son estomac se réveillait soudain.
-Bon sang, soupira-t-il. J'ai l'impression d'être devenu un incapable !
-Mais non, rit Marco. Tu t'es blessé, idiot, ce n'est pas comme si ca devait durer éternellement !
-Donc je suis temporairement un incapable ? marmonna Jean avec un moue boudeuse.
Il venait de remarquer la disparition de quelques pansements sur le visage du brun, et malgré les toutes petites plaies qui marquaient la peau, il salua intérieurement le retour des adorables petites taches brunes qu'il affectionnait tant.
…Hein ?
Marco détourna les yeux sous le regard un peu trop insistant de Jean. « Si c'était le cas, tu ne te nourrirais pas tout seul comme tu le fais.
-Ah oui ? grinça Jean en replongeant sa cuillère dans le bol. Je me demande bien ce qu'on ferait si ce n'était pas le cas !
Il y eut un petit silence, pendant lequel chacun pesait le pour et le contre : Jean en imaginant la situation frustrante que cela serait pour lui, et Marco en se faisant violence pour ne pas lui montrer immédiatement toutes les possibilités de le nourrir. Visiblement, cela devait se voir sur son visage car Jean haussa un sourcil en levant les yeux sur lui et le brun se pencha pour lui prendre la cuillère avec un sourire calculateur.
-Tu veux voir ce qui se passerait ? susurra-t-il, le couvert levé à hauteur du visage de Jean.
Là. C'était ce visage-là qu'il adorait voir. La rougeur s'étalait à partir de ses oreilles, glissait sur ses pommettes. Son regard hésitait à le fixer, le faisait carrément à la limite de le déconcentrer puis fuyait de nouveau avant de revenir.
Jean se demanda si son cœur allait rater un battement, essayant de comprendre ce qui se passait. Le visage de Marco était trop proche, comme très souvent lorsqu'il venait le taquiner. Baissant les yeux, il pouvait apercevoir sa peau claire dans l'ouverture de sa chemise mal reboutonnée. Sa main s'appuyait sur sa cuisse, à quatre pattes sur le matelas. S'il avait voulu, Marco aurait pu l'embrasser. Mais tout ce qu'il fit, ce fut glisser la cuillère entre ses lèvres entrouvertes avec un petit sourire, tirant un brin de langue comme sa main remontait un peu plus haut sur sa cuisse sans aucune raison apparente.
Puis un grand bruit, des éclats de voix, la porte qui manquait de sortir de ses gonds. Ils étaient revenus, aussi bruyants.
Et Marco était assis tranquillement à distance, déjà alpagué par quelqu'un pour une conversation.
