Chapitre 8
-Qu'est-ce qui se passe encore ? marmonna Reiner en s'écartant pour laisser passer quelques camarades dans le couloir trop étroit.
-Kirrstein est tombé ! On va chercher la civière, lança Wagner à la va-vite avant de disparaître en courant à la suite des autres.
-Et merde, le con…
Il y avait à peine quelques jours que Jean avait été autorisé à reprendre l'entrainement. Jusqu'alors, ils étaient restés au sol, s'entraînant au corps à corps. Rien à noter jusque-là. Mais le programme de ce jour consistait en une routine qu'ils avaient entre deux entraînements sur le terrain : un simple déplacement dans des quartiers désaffectés, pour ne pas se rouiller. Sauf que Jean n'avait pas décollé depuis son accident, et personne ne savait ce qui s'était passé réellement ce jour-là ni l'état d'esprit dans lequel il se trouvait actuellement.
Le grand blond continua sur sa lancée pour quitter le bâtiment et se rendre à la seconde session d'entraînement, croisant Bertold sur le pas de la porte. Le jeune homme resserrait ses sangles sur ses cuisses, finissant de se préparer tranquillement. Reiner pointa du pouce derrière lui, désignant le groupe qui revenait déjà. Ils s'écartèrent pour les laisser passer de nouveau et les observèrent s'éloigner.
-Ils t'ont dit ?
-Ouais, soupira Bertold. Je crois que ca peut devenir un problème, d'ailleurs…
Reiner hocha la tête et croisa les bras, avant de jeter un coup d'œil aux cuisses que le brun finissait d'emmailloter à coup de sangles. Un petit sourire taquin fleurit aussitôt.
-Un coup de main ?
-Va te faire mettre, Reiner, grogna Bertold en se redressant.
-Kirstein ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
Jean sursauta en entendant la voix tonitruante de leur instructeur qui avait fait demi-tour pour les retrouver. Les idées encore sens dessus dessous dans sa tête, il n'avait aucune raison claire à donner. Tout ce qu'il savait pour le moment, c'était qu'il n'avait pas réussi à se lever : ses jambes refusaient de répondre. Il sentait les muscles contractés, crispés douloureusement, et s'agitant de tremblements incontrôlables. Sa joue était en feu, là où Eren l'avait assailli de claques cinglantes pour le faire sortir de sa torpeur. Comment en était-il encore arrivé là ? Il se souvenait être parti avec les autres. Il revoyait les toits défiler à grande vitesse. Les grappins fonctionnaient bien. Il s'élevait normalement. Puis il se souvint de la vision du vide sous ses pieds. De la peur qui s'était manifesté aussitôt. De son corps qui s'était raidi. Et une violente douleur dans les jambes. Il avait dû s'entraver dans une lancée. Pourquoi était-il vivant, avec cette hauteur ?
-Bon sang Kirstein ! Tes résultats sont de pire en pire en ce moment, même Wagner s'améliore !
Jean baissa la tête devant l'instructeur. Il essayait autant que possible, mais il sentait que quelque chose n'allait pas. Ou plus. Il ne comprenait juste pas ce qui se passait. Du coin de l'œil, il vit quelque chose arriver et mit un moment avant de comprendre qu'il s'agissait de ses camarades s'improvisant brancardiers. A cet instant, il se rendit un peu mieux compte de la situation, reprenant peu à peu ses esprits. On le soutenait dans le dos en position assise, et une main s'appliquait à passer un mouchoir sur son front, son cou, ses clavicules –qui donc avait ouvert sa chemise, au juste ?- pour essuyer les sueurs glacées qu'il subissait. Il se sentait mal, en fait.
-Il est tout blanc ! s'exclama une voix qu'il lui sembla pouvoir assimiler à Connie.
Il sentit qu'on le soulevait, sans arriver à définir qui exactement posait ses mains sur lui, ni combien ils étaient. Il sentit son cœur s'accélérer quand il ne sentit plus le contact avec le sol et s'accrocha à la première veste venue, serrant les dents dans un élan de panique soudaine. Une petite tape sur son épaule tenta de le rassurer et il reconnut Eren une fois allongé dans la petite civière. Lui autant que les autres, montraient des visages inquiets même s'ils essayaient de s'en cacher. Forcément, ce n'était pas une situation enviable. Il savait pertinemment ce qui l'attendait s'il n'arrivait pas à remonter et ce choix entre mourir sur le terrain d'entraînement ou être envoyé aux champs ne l'enchantait guère.
-Des blessures ? entendit-il alors qu'il se faisait trimballer, détestant aussitôt cette sensation.
-Normalement non, je l'ai rattrapé juste à temps.
Ah, la voix d'Eren. C'était donc pour ca qu'il était vivant ? On l'avait encore sauvé in extrémis ?
-Il a eu de la chance alors ! T'étais derrière ?
Les paupières mi-closes, Jean aperçut un petit sourire tordre les lèvres d'Eren comme celui-ci tournait très légèrement le visage vers lui pour le regarder.
-Je surveillais au cas où…
La petite pièce n'avait pas changé. Le lit était toujours aussi étroit et cette fois il n'était pas confortablement installé dedans. Le brancard avait été simplement posé dessus, avec lui à l'intérieur. Plus de bruit, et seul Eren était resté pour faire office de compagnie. Dans ce genre de situation, les blessés n'étaient pas livrés à eux-mêmes et encore moins lorsqu'ils n'étaient que des enfants. Comme eux.
Jean se redressa lentement, essayant de vérifier si tout allait bien.
-Laisse, dit Eren. A part là où tu t'es cogné avant de tomber, il n'y a rien.
Le petit brun reçut un regard dubitatif et il s'assit en soupirant sur la petite chaise qu'il avait rapprochée au préalable. « Marco devait s'en douter, continua-t-il. Il a demandé à quelques-uns d'entre nous de faire attention à toi. Il devait avoir peur de quelque chose du genre, va savoir pourquoi !
-Oui, va savoir…, murmura Jean, hésitant et détournant le regard.
D'une certaine manière, il ressentait une grande honte. Peut-être parce qu'il s'agissait d'Eren et que son besoin de combativité envers le garçon n'avait plus lieu d'être dans le contexte actuel. D'un autre côté, il se sentait rassuré. De ne pas être seul. De recevoir un petit peu d'attention, même de cette façon-là. Il était vivant, grâce à cela.
-Ca va aller ? T'es encore pâle…
-Honnêtement, j'ai envie de rendre mon déjeuner…, murmura Jean avec un sourire un peu grimaçant, s'attirant un regard amusé et rassuré par ses réactions plutôt normales.
Eren rit doucement. « C'est que tu vas bien, alors ! dit-il. Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
Jean secoua la tête lentement, lui expliquant brièvement. Il n'entra pas dans les détails de son ressenti, mal à l'aise à l'idée de se découvrir autant. Eren croisa les bras et fixa Jean, pensif pendant un moment.
-Ca ressemble à une crise de panique. Quand je t'ai posé, tu hyper ventilais. Tu ne t'en es pas rendu compte ? Quoique je pense que tu n'étais pas tellement en état de comprendre la situation…
Jean rougit furieusement. La panique. C'était la meilleure ! Dit comme ça et sorti de la bouche d'Eren, il se sentait bafoué jusque dans tous les efforts faits jusque-là pour s'imposer dans leur nouveau quotidien. Ce n'était pas pour que tout soit réduit à néant aussi simplement !
Silencieux pendant un moment en l'observant, Eren finit par se pencher légèrement, le fixant dans les yeux. Jean sursauta en se rendant soudainement compte de la proximité, absorbé qu'il l'était dans ses pensées.
-Oh, qu'est-ce que tu fiches ? marmonna-t-il.
D'habitude, ce n'était pas ce type qu'il retrouvait à quelques centimètres de son nez. Là, il manquait le sourire de chérubin et les petites taches étalées sur les joues et l'arête du nez.
-Où est Marco ? demanda-t-il presque aussitôt, sans y penser.
-Pourquoi est-ce que tout tourne toujours autour de lui ?
Les sourcils froncés, Eren n'avait pas reculé d'un pouce. Brusquement, sa main vint s'enrouler dans le col de sa chemise et il l'attira un peu, les dents serrées. Il semblait énervé, ce à quoi Jean était plutôt habitué –après tout, sa spécialité était bien de lui chercher des noises exprès-, mais tentait visiblement de le réprimer.
Jean sentit le bout de son nez toucher celui d'Eren et il grimaça en essayant de défaire la main de son vêtement. Depuis quand ce gamin avait-il autant de force ? D'ailleurs, depuis quand avait-il autant grandi ?
-Et pourquoi tu veux savoir ?
-Qu'est-ce que ça peut te faire ? souffla-t-il
Eren se redressa de la chaise, posant un genou sur le bord du petit lit. Jean le remarqua aussitôt, sentant le contact entre sa taille et la jambe du garçon.
-Et toi alors, qu'est-ce que ça peut te f…
Il n'eut pas le temps de continuer. Ou la possibilité physique. Ou intellectuelle, même. Son cerveau ne lui avait pas hurlé le danger de la situation, même face à la proximité inhabituelle d'Eren.
La bouche prise d'assaut par celle de son camarade –et rival-, Jean eut un peu de mal à comprendre ce qui se passait, les yeux écarquillés. Son autre jambe l'avait enjambé en un rien de temps et il se retrouvait avec le poids d'Eren sur le ventre. Et très rapidement, sûrement enhardi par son visible manque de réactions négatives, il sentit un brin de langue aventurier glisser entre ses lèvres.
Il ne réfléchit pas plus loin à partir de là.
Il mordit.
