Chapitre 12


Le silence avait rapidement envahi la pièce après le départ de Reiner. Incroyablement calme, Jean n'avait plus bougé de sa position par la suite allongé en plein milieu du lit, sans sens précis, il fixait les lattes de bois du lit superposé au leur. Il apercevait un peu la forme du col de Marco, assis en tailleur derrière sa tête. Parfois, le garçon bougeait un peu, agitant une jambe engourdie pour ensuite inverser le croisement de ses mollets.

Jean leva un peu plus les yeux, sentant son crâne glisser un peu sur les draps en s'inclinant vers l'arrière, jusqu'à ce qu'il soit capable de voir son visage. Marco ne le regardait pas le regard un peu dans le vague, il n'avait écouté qu'à moitié Reiner, la courbe de la petite cuillère glissée partiellement entre ses lèvres. De temps en temps, il la suçotait légèrement sans avoir l'air de s'en rendre compte.

Puis le brun tiqua soudain, baissant les yeux sur lui. Il le fixa un petit moment, avant de tordre légèrement le haut de son corps, se contorsionnant pour atteindre son oreiller sans quitter sa place. Là, il glissa sa main dessous, tirant un linge fin qu'il vint appliquer sur le menton et le coin des lèvres de Jean.

-Tu saignes encore ? murmura-t-il en frottant sans trop insister.

-Mh…

Jean grimaça un peu en fermant les yeux à peine avait-il bougé la langue,qu' il avait senti le goût métallique et désagréable du sang se réveiller. La plaie n'était pas profonde, mais mal placée et longue.

-On dirait que ça s'est calmé, dit-il.

Marco sourit et ôta le large mouchoir. Le sang étalé sur sa peau était trop sec, et il n'aimait pas l'idée d'insister. Sans un mot, il glissa un doigt dans sa propre bouche, avant de venir frotter de nouveau. Jean tressaillit à la sensation humide et chaude sur sa peau, et ouvrit presque aussitôt les yeux, le voyant remettre le doigt à la bouche.

-Qu'est-ce que tu fais ?

-Je te nettoie, répondit Marco le plus simplement du monde.

L'espace d'une seconde, Jean le fixa en clignant des yeux, cherchant le sens profond de sa phrase. A voir son expression, aussi appliquée qu'en cet instant, il décida qu'il n'y en avait pas. A un moment, Marco lui dédia un regard un peu perplexe et s'arrêta soudain, s'essuyant les doigts sur le mouchoir.

-Désolé, murmura-t-il, je n'aurais pas dû…

Un peu surpris, Jean se redressa légèrement pour le regarder plus à l'endroit. Marco serrait les dents, un peu perdu sur ce qu'il était censé faire et ne pas faire dans cette situation, et Jean s'en rendait bien compte.

-Pourquoi t'excuses-tu ?

A dire vrai, le brun n'était même pas obligé de rester avec lui malgré les circonstances, et Jean, même s'il n'avait pas vraiment envie de le montrer ou de le reconnaître, était plutôt reconnaissant envers lui de sa présence. Par ailleurs, si Reiner était un camarade de confiance –et qu'il s'en était sorti grâce à son intervention-, il se sentait terriblement plus rassuré en présence de Marco.

Ce dernier dépliait le mouchoir, feignant de s'intéresser aux tâches rougeâtres qui le parsemaient à présent. Pinçant les lèvres, Jean posa une main sur ses jambes croisées, le faisant sursauter malgré lui.

-Eh, tu m'ignores, là…Pourquoi tu t'excuses ? répéta-t-il.

Marco roula le tissu en boule dans ses mains, évitant le regard qui cherchait ostensiblement le sien.

-J'ai fait quelque chose de déplacé, après ce que tu viens de vivre.

Jean soupira, puis passa ses doigts sur sa joue endolorie et son menton, où il avait senti le mouchoir et les doigts plus tôt. Bizarrement, il n'osait pas toucher le coin de sa bouche. Pas devant Marco. A ce moment-là, il comprit qu'en effet, ça aurait pu être déplacé. Ca aurait pu seulement. Ca ne l'était pas. Si ?

-Tu…Racontes n'importe quoi…, marmonna-t-il. Il ne s'est pas passé tant de choses que ça…

Bougonnant pour cacher sa gêne, Jean se rallongea sur le dos, posant sa tête sur les jambes croisées de Marco sans trop réfléchir. C'était plus agréable ainsi, se dit-il en s'étirant légèrement, ses mains glissant le long des cuisses écartées de part et d'autre de sa tête. Il ne fit pas attention au tressaillement du garçon, supposant qu'il avait un frisson. Après tout, il faisait de plus en plus froid au fil des jours, et il savait que Marco était du genre frileux : chaque hiver, celui-ci passait ses nuits emmitouflé dans ses vestes, caché sous ses couvertures.

Sous ses paupières entrouvertes, la tête légèrement en arrière, il observa la pomme d'Adam de Marco tressauter lorsqu'il déglutit.

-Qu'est-ce qu'il…S'est passé…Dans ce cas… ? l'entendit-il murmurer.

Il sentait que Marco avait mis un moment avant de poser cette question. Jean tenta de prôner la vaillance dans sa façon de prendre les choses, voulant répondre avec un grand sourire. Mais presque aussitôt, le souvenir de la bouche, des dents, des mains, se rappela à lui et son visage s'assombrit un peu.

-Pourquoi veux-tu savoir ? grimaça-t-il.

-Parler permet d'exorciser, moins y penser…Relativiser…Enfin, souvent…C'est ce qui se dit, du moins...

-Reiner a dit l'essentiel, non ?

Ses mains n'avaient pas bougé depuis qu'il s'était étiré sur les jambes de Marco. Le tissu de la chemise du brun lui chatouillait les doigts, et il les laissa s'enrouler autour, pour serrer légèrement. Il vit une main hésiter au-dessus de lui, s'ouvrant et se fermant tour à tour. Alors, il ferma les yeux quelques secondes, le temps qu'elle se posât sur sa tête avec douceur. Comme il le prévoyait. Parfois, il ne comprenait pas comment Marco fonctionnait un jour il semblait le provoquer et jouer avec ses réactions, et le lendemain il n'avait pas même l'air d'être capable de le regarder dans les yeux.

-Ca ne compte pas, ce que dit Reiner. Il ne sait pas ce qui s'est passé avant d'arriver, je crois…

Il sentit la main glisser dans ses cheveux, ébouriffant ses mèches d'un geste lent. Jean tira légèrement sur la chemise de Marco, la sortant un peu de la ceinture de son pantalon.

-Il en a assez vu, en fait, marmonna-t-il.

L'autre main de Marco vint glisser sur son visage, couvrant ses yeux avec un « Je me fiche de ce qu'a vu Reiner », prononcé tout bas. C'était étrange de se retrouver comme ça, le visage entre les mains –trop- délicates de Marco. Le silence et le calme les entouraient. Dehors, le jour déclinait à peine. Ils pouvaient entendre le très léger brouhaha, les faibles clameurs, qui s'élevaient de la salle principale. Il était plus que probable que personne ne viendrait ici.

Marco avait les mains chaudes. Douces, remarqua-t-il, et pendant un instant, il se dit que le garçon n'avait pas toujours les manies d'un soldat. Ce n'était pourtant pas si mal de prendre soin de soi de temps en temps. On se sentait plus vivant.

Face au silence qui régnait, il poussa un long soupir.

-Il m'a d'abord embrassé, commença-t-il brusquement.

Il sentit Marco sursauter sous lui. D'abord au son de sa voix, puis à ses mots. Mais il ne bougea pas, continuant de le maintenir aveugle en lui caressant la tête lentement.

-J'étais un peu sonné au début, et je ne m'attendais pas franchement à ça…, murmura-t-il en continuant.

Il s'arrêtait souvent, cherchant ses mots pour ne pas se perdre dans ce qu'il disait. Fermant les yeux sous les doigts de Marco, il essayait de se focaliser sur la respiration du jeune homme pour se reconcentrer. Il bougea légèrement ses mains, toujours au-dessus de sa tête. Sa main agrippée sur la chemise profitait de la chaleur qui émanait de la peau de son ventre. Il ignorait où s'était égarée son autre main exactement il faisait chaud et c'était tout ce qui lui importait. Il sentait un autre pan de la chemise le frôler. Contre sa peau, c'était le tissu rêche de son pantalon.

-Je l'ai mordu. Il n'a pas vraiment apprécié…

-La lèvre ?

Marco murmurait, avec la crainte de l'interrompre et qu'il ne continue pas. Jean eut un petit claquement de langue négatif.

-La langue.

Sans le voir, il devinait l'expression de Marco il avait retenu son souffle une fraction de seconde, avalé sa salive avec réticence. Peut-être avait-il imaginé. Il avait dû grimacer comme il savait le faire. Probablement.

-Ca avait l'air normal pour lui, de faire ça. Comme si moi, en revanche, je n'avais pas compris…

Il évita de répéter les propos du garçon concernant Marco. Ca, il le garderait pour lui. Si Eren avait eu ces paroles, il y avait sûrement une raison, qui lui échappait.

-J'essayais de le résonner, mais ce n'est pas évident quand on ne sait pas ce qu'il faut dire. J'ai essayé de me dégager, aussi.

-Que t'a-t-il fait d'autre ?

La voix de Marco s'élevait quand il s'arrêtait, revoyant les images défiler sous ses paupières.

-Il…m'a mordu. A plusieurs reprises, je crois.

La main dans ses cheveux quitta son crâne, et il la sentit glisser dans son cou lentement. Il frémit quand les doigts écartèrent son col malmené, pour caresser les marques de dents sur ses clavicules.

-Ah…Oui, ça…

Il sentait l'air frais lui caresser la peau la chemise ne se fermait plus correctement, et Marco l'avait entrouverte suffisamment pour permettre le passage au froid de la pièce. Ne pas le voir mais le sentir le toucher était un peu perturbant. Il ne voyait pas l'expression qu'il avait en cet instant, ne pouvait pas déterminer ce qui pouvait lui passer par la tête.

-Et après… ? murmura Marco.

-Il…M'a touché.

-Où ?

Jean crut entendre une légère vibration dans sa voix, mais se reprit c'était probablement dans sa tête. Il bougea légèrement le bassin, faisant mine de se caler un peu différemment. Il sentit un mouvement derrière lui, et il reconnut sa façon de se pencher. Sur son visage, il sentait son souffle lui chatouiller le bout du nez.

-Ferme-les yeux, entendit-il tout bas.

Jean fit une moue. « Et si je refuse ?

-Je m'en vais.

Presque aussitôt, le blond plissa ses paupières déjà fermées. Marco dut sentir le mouvement contre la paume de sa main, car il l'enleva, à la grande déception de Jean.

Sa présence réapparut l'instant d'après sur sa main qu'il avait laissée contre son pantalon. Ou sa cuisse. Ou autre chose. D'ailleurs, contre quoi était-elle, sa main, en fait ? Il avait les bras trop longs pour que ça se soit bêtement arrêté aussi bas…

Il n'eut pas le temps de réfléchir plus loin. Les doigts s'étaient serrés sur son poignet, bougeant lentement pour poser sa propre main sur celle qui caressait sa clavicule.

Il sentait les lèvres frôler son nez. Il ne voulait pas savoir si c'était volontaire ou accidentel. Pour rien au monde, il n'oserait ouvrir les yeux. Pas si Marco devait disparaître aussitôt.

-Montre-moi.

Jean se sentait décontenancé par sa demande et sa main s'agrippa à la sienne en guise de réponse.

-Te montrer… ?

-Montre-le-moi, Jean. Ce qu'il a fait.

Sa voix. Grave. Un brin rauque. Basse. Hésitante malgré sa tentative d'assurance. Jean sentit son souffle s'accélérer légèrement, essayant de se remettre à l'esprit le chemin emprunté par Eren. Lentement, il tira sur la main de Marco, la faisant glisser sur lui. Ah, d'abord le cou, se souvint-il. Eren était parti de là, caressant son cou.

Il déglutit en sentant les doigts de Marco. Même si c'était lui qui dirigeait Marco était maître de son toucher. Ça n'avait rien à voir avec l'autre garçon.

Puis il souleva sa main après avoir passé les clavicules de nouveau. Pas le torse. Eren n'avait touché à rien à ce niveau-là : il était quasiment assis dessus. Ce fut plus bas qu'il reposa les doigts de Marco, au-dessus du nombril. Il le dit descendre lentement, l'arrêtant avant sa ceinture mal refermée par Reiner.

-Il ne t'a rien fait, alors ? souffla Marco.

Les yeux fermés, Jean se sentait effroyablement perturbé par le contact avec les doigts du brun. Ils étaient chauds et il se sentait frissonner à chacun de leurs mouvements. Son cœur battait à tout rompre sans qu'il pût y faire quoi que ce soit.

-Il…C'était…Plus bas, bégaya-t-il malgré lui.

-Plus bas comment ?

Jean se crispa sur sa main. Marco devait savoir pertinemment la réponse. Devant son hésitation, Marco insista, doucement.

-Montre-moi, Jean. Montre-moi jusqu'où il est allé.