Chapitre 15
L'air de l'extérieur lui faisait du bien. Il commençait à faire froid, les premières neiges ne tarderaient sûrement pas à arriver. Rêveur pendant un instant, il se perdit dans la contemplation de la vapeur claire et blanchâtre qui s'échappait lorsqu'il respirait. L'excitation qu'avait lancée cet abruti commençait à passer. Il était bien vrai que le froid aidait grandement dans ces situations, et il comprenait que certains se jettent sous une douche froide. Sauf qu'il en sortait juste avant, des douches. C'eut été trop flagrant. La cour devant le bâtiment était bien suffisante pour calmer ses ardeurs avec une bonne marche dans le froid.
Bertold soupira et s'étira lentement. Il aurait dû prendre son écharpe avant de s'enfuir à l'extérieur, constata-t-il en enlevant la serviette qui reposait toujours sur son épaule. Un frisson plus tard et il éternuait, ce qui le poussa à rentrer plutôt rapidement. Tomber malade serait bien la plus mauvaise idée de l'année !
S'il était sorti par une porte dérobée, il revint néanmoins par l'entrée principale. Là, il arrivant directement dans la salle où ses camarades se battaient à coups de cartes à jouer, dans un boucant infernal. C'était même étonnant que l'instructeur Keith ne soit pas encore intervenu et il sourit en coin : ce n'était pas mal de les laisser se défouler de temps en temps.
Il fronça cependant les sourcils en croisant les sourcils en croisant le regard en coin de Reiner qui l'accrocha pendant une fraction de seconde, avant de repartir presque aussitôt dans le jeu.
-Eh, Bertold ! le héla Thomas. Viens, on peut encore ajouter du monde !
-Non, ca ira, répondit-il simplement, simulant une fatigue.
Le jeune homme insista un peu, rapidement rejoint par Franz et Hannah qui vinrent ajouter leurs voix. Bertold finit par capituler et se fit presque asseoir de force sur le long banc de bois. Face à lui, un grand sourire carnassier qui ne lui était pas dédié. Reiner était juste là, le regard rivé sur les cartes qu'il avait encore en main. Comme à son habitude, il était en tête, et il abattit son jeu dans une attitude presque royale, riant de bon cœur aussitôt.
Bertold soupira légèrement quand on lui mit quelques cartes en main. Il avait toujours du mal avec ces jeux, et il ne s'en occupa que d'un œil distrait, observant en biais le couple niais qui s'était posé à côté de lui. Hanz et Hannah n'avaient jamais vraiment caché leur relation, de même qu'ils n'en avaient jamais réellement parlé. C'était quelque chose qui s'était fait naturellement. Personne n'avait jamais rien trouvé à y redire. Ils fricotaient gentiment, sans déranger personne.
Pourquoi ? Le jeune homme avait du mal avec cette naïveté. Ils se préparaient à devenir des soldats. Certains d'entre eux étaient destinés à mourir à l'extérieur, gobés par les titans, d'autres à l'intérieur au milieu des émeutes des civiles.
Alors, n'avaient-ils pas peur de regretter, au moment où ils se perdraient ? Que ce soit de vue, que ce soit dans la mort ? Il y aurait forcément un moment où leurs positions leur feraient regretter cette décision.
-C'est à toi ! entendit-il à côté de lui avec un gloussement, un petit coude de coude rencontrant gentiment ses côtes.
Il sourit un peu, comme à son habitude, avant de réfléchir très rapidement et abattre une nouvelle carte. Il n'aimait pas trop ce jeu, à dire vrai. Et le fait que tout le monde le dévisage au moment où il jouait était dérangeant. Tout le monde sauf lui.
Ah ?
Bertold fronça les yeux alors que l'attention de tous se reportait sur le suivant. La sienne aussi. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Il était peut-être nul à ce jeu, mais il pouvait au moins faire semblant de s'intéresser également au lieu de l'ignorer aussi ostensiblement. Il serra les dents, essayant de suivre la partie.
Il était énervé. Et il avait froid.
Dépouillé de ses cartes très rapidement, le grand brun avait fini par se lever, agacé. Durant la partie, il avait rejeté –un peu violemment peut-être- un pied venu contre sa jambe. Reiner n'avait eu aucun changement d'expression à son coup de pied. Peut-être n'était-ce pas lui, après tout, il y avait tellement de jambes sous cette table.
-Tu t'en vas déjà ? lança le grand blond. Tu es plutôt mauvais perdant !
-C'est le grand gagnant de la soirée qui parle, là, répondit-il en essayant de garder un sourire en coin.
-Peut-être !
Reiner eut un grand éclat de rire, et posa son regard sur Bertold. Ce n'était pas compliqué de sentir qu'il détaillait chaque petite partie de ce qu'il pouvait voir.
-Mais quand je veux gagner, je m'accroche pour ça. Tu le sais mieux que personne, non ?
Devant l'insistance du regard, Bertold pinça les lèvres. Il y avait trop de monde, ce type était idiot ou quoi ?
-C'est ton problème, marmonna-t-il en se levant.
La porte s'était ouverte quelques secondes pour laisser entrer un petit groupe de personnes. Les capes vertes cachaient mal l'équipement tridimensionnel qui était encore accroché sur eux. La mine passablement dépitée pour la plupart d'entre eux, ils passèrent en silence, traversant la salle pour disparaître dans les couloirs.
-Ah, l'escouade des éclaireurs…, murmura une voix. Dommage qu'Eren n'ai pas pu voir ça, il aurait été tout excité !
Bertold jeta un coup d'œil à Reiner de nouveau en entendant ça. Personne n'était au courant de la situation. Certains savaient vaguement que le garçon avait été mis aux arrêts, mais le motif n'avait pas été divulgué. C'était mieux ainsi, le retour d'Eren serait moins difficile et ils pourraient tout de même avoir un œil sur lui. Après ce qu'il avait tenté de faire, les instructeurs n'allaient sûrement pas le lâcher aussi facilement. C'était le mieux.
-Tu fais le piquet ? ricana soudain la voix de Reiner, le sortant de ses pensées.
-Va te faire voir, répliqua-t-il aussitôt en s'éloignant.
Bertold préféra ignorer les regards surpris qui se levaient autour d'eux et quitta la pièce sans un mot de plus. Il n'avait pas l'habitude de s'énerver ainsi, et encore moins sans raison. D'une certaine manière, l'attitude de Reiner y était pour quelque chose il lui tapait sur le système. Sa propre attitude aussi, par ailleurs. S'il était aussi sensé qu'il le voulait, il ne se laisserait pas mener par le bout du nez aussi facilement par son camarade. Dans tous les sens du terme.
Gromelant, il fit claquer la serviette sur son épaule, reniflant légèrement d'agacement –du moins il l'espérait-, tout en s'enfonçant dans le couloir.
-Pardon ?
Connie ouvrait de grands yeux, les sourcils levés très haut avec surprise, et Mikasa resserra la poigne qu'elle avait abattue sur l'avant-bras du jeune homme. Elle plissa un peu les yeux.
-J'ai dit que tout allait bien. Tu nous déranges, articula-t-elle plus lentement.
Connie vira au rouge, pris d'une soudaine honte quant à son intervention. Il était pourtant sûr d'avoir bien vu et bien agi.
-Mais il…Enfin, Mikasa, il allait te… !
D'une main, elle récupéra Marco d'un geste vif et sans difficulté, pour le caler contre elle, presque sous son bras. Avec la tournure des évènements, il ne savait plus où se mettre et préférait ne pas intervenir outre-mesure. Lorsque Mikasa avait finalement agi, il n'était pas bien sûr d'avoir tout compris. Tout ce qu'il saisissait pour le moment, c'était qu'elle persuadait Connie que la situation était tout à fait normale et son érection parfaitement justifiée.
Un instant…
Quoi !?
Profitant de la confusion qui bloquait les deux garçons, elle en profita pour saisir violemment Connie par le col.
-Il se serait passé ce qui aurait dû se passer, siffla-t-elle. Tu me prends pour une fillette ? Je te rappelle qu'il s'agit de Marco. Si je n'étais pas d'accord, il le saurait déjà. Compris, le singe ?
Marco se sentit devenir écarlate. La situation était devenue un peu étrange. Il avait toujours eu du mal à cerner la jeune femme, et si elle venait de lui sauver la mise en lui évitant le même sort qu'Eren, il n'était pas très sûr de la suite.
Connie hocha lentement la tête Marco vit sa gorge tressaillir lorsqu'il déglutit avec difficulté, le poing de Mikasa bloquant un peu contre sa pomme d'Adam. De rouge pivoine, il devenait blême.
-J'ai compris, gémit-il.
Il lança un regard un peu bizarre à Marco, et celui-ci eut peur de saisir les sous-entendus qui s'y cachaient. Avec de la chance, en plus de la capacité de Connie à colporter tout ce qui se passait, il allait bientôt devenir un masochiste à la botte de Mikasa. Splendide, vraiment.
Un raclement de gorge attira leur attention à tous les trois, et ils tournèrent simultanément la tête vers la porte. Dans l'entrebâillement, la tête de Bertold dépassait et il les fixait sans trop savoir quoi faire. Le tableau auquel il assistait était tellement atypique qu'il hésitait à le définir comme réel et s'était pincé plusieurs fois pour être sûr de ne pas s'être endormi sur le trajet dans le couloir.
-Ah, B-Bertold ! bégaya Connie.
-Tu épies ? grinça Mikasa.
Contre son épaule, Marco sentit le corps de la jeune femme se raidir et se contracter, et il se demanda sérieusement quelle quantité de muscles elle pouvait avoir dans ce corps. Elle paraissait pourtant toute fine, à première vue. En y repensant, il avait pu constater par lui-même que son poids était déjà bien trompeur.
Bertold poussa la porte pour l'ouvrir complètement et haussa les épaules.
-J'ai l'air d'un espion ? Je suis juste fatigué.
Elle fronça légèrement l'arête du nez.
-Il est tôt.
-J'ai pris froid.
-Tu aurais dû faire attention.
Bertold esquissa un petit sourire. Visiblement, son intervention –voire et sa présence tout court- dérangeait. Il était surpris cependant de voir que c'était Marco qui se trouvait entre les mains de Mikasa et non pas Jean. Il s'était enfui ? Quoiqu'il voyait mal quelqu'un échapper à la jeune femme…
-Vous avez fini, oui ? coupa soudain Marco entre deux répliques qui fusaient encore.
Elle baissa les yeux pour lui lancer un regard noir, et aussitôt il préféra se focaliser sur le grand brun dans l'encadrement de la porte.
-Ah, bon sang…, soupira-t-il. Bertold, va vite te coucher, et prends ma couverture en plus !
L'intéressé croisa les bras avec une expression qui trahissait son mécontentement, et Marco réussit non sans mal à se dégager du bras de Mikasa pour se redresser.
-Je te vois grelotter depuis tout à l'heure ! Tu prends, tu te tais et tu te couches !
-Fais ce qu'il dit, retentit soudain une nouvelle voix.
Bertold sentit un nouveau frisson lui parcourir l'échine quand une main se posa sur son épaule. La voix venait de derrière et il savait pertinemment à qui elle appartenait. Depuis quand était-il là, celui-là ?
Reiner se pencha légèrement pour se mettre à hauteur de son visage par-dessus son épaule, un peu collé contre son dos. « Tu aurais pu éviter de sortir dans cette tenue, murmura-t-il à son oreille. Tu étais si pressé de me fuir ?
Bertold devint pivoine presque instantanément, et retint une envie irrépressible de le frapper.
-Oh, enf…
-Bon sang, Bertold ! Mais tu as de la fièvre ? Tu es écarlate ! Enchaîna Marco en le voyant devenir progressivement de plus en plus rouge. Reiner, puisque tu es là, veille à ce qu'il se repose et se couvre, surtout !
Le garçon ne répliqua rien, sachant pertinemment que personne n'avait remarqué que le géant était presque collé à lui, dans son dos.
Marco sentait dans son dos la main de Mikasa le pousser, de plus en plus fermement, et ses pieds commençaient déjà à avancer. Connie avait fini par retrouver sa liberté et s'était éloigné, un brin hébété. Il baragouina finalement qu'il allait retrouver les autres et s'enfuit presque, obligeant Bertold et Reiner à pénétrer dans le dortoir et quitter l'ouverture. Profitant de l'espace, Mikasa poussa plus radicalement Marco.
-Démerdez-vous, vous deux, leur adressa-t-elle. On a à parler.
La porte se referma. Un peu éberlué, Bertold et Reiner restèrent silencieux un moment en fixant le panneau de bois derrière lequel tout le monde avait disparu.
-Il va se faire défoncer ? risqua le blond en repensant à Mikasa et Marco.
Bertold gloussa malgré lui, avant qu'une couverture ne lui atterrisse dessus.
-Eh ! grommela-t-il en se retournant.
-C'est celle de Marco, il t'a dit de l'utiliser, non ? Sinon, tu vas vraiment être malade. Tu trembles, bon sang !
Il réussit à sortir la tête du tissu épais, se débattant un peu, et la première chose qu'il vit fut une épaule aux muscles saillants malgré la chemise. Il lui semblait être un peu serré.
Le corps de Reiner était chaud.
