Chapitre 16
A force de couler, l'eau froide avait fini par rougir sa peau. Jean s'en rendait à peine compte, l'esprit trop occupé. Le front posé contre le carrelage froid d'une des murettes du box de la douche, il soupira. Baissant les yeux, il regarda les marques, hématomes divers, qui couvraient une partie de son ventre. Jusque-là, sa chemise avait plus ou moins caché ces parties-là même si Eren l'avait rattrapé à temps, leur équipement pouvait facilement les blesser et il en savait déjà quelque chose. Parmi toutes ces traces, ces tâches sombres qui marbraient sa peau, il y en avait une partie qui datait de l'accident précédent. Marco aussi devait probablement en avoir encore quelques-unes, songea-t-il. Il frissonna en repensant au contact avec ses mains. Il regrettait de ne pas avoir pu le voir. Son visage. Ses expressions. A quoi pensait-il en le touchant ? Pourquoi avait-il agi ainsi ? et lui, alors, pourquoi l'avait-il laissé faire ? En se revoyant sur le matelas, Jean avait presque la sensation qu'il l'avait lui-même incité à aller plus loin à chaque fois. Après tout, ne pas refuser pouvait signifier continuer…Dans quel but ? Qu'est-ce qu'il attendait, au juste ? Et lui, Marco, qu'est-ce qui lui avait pris ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Cette journée avait été pitoyable. En repensant à tout ce qui s'était passé, il se sentait fébrile de nouveau. La peur de ne plus arriver à faire ce pourquoi il était là. Avait-il perdu de vue ses objectifs ? Il avait été incapable d'aller jusqu'au bout du parcours le plus simple, avait failli être abusé par un camarade de la façon la plus honteuse qu'il puisse être…
Il passa le bout des doigts sur sa clavicule, frottant l'emplacement des marques de dents qu'avait laissé Eren, et grimaça. Tout ça, tous ces endroits où le garçon l'avait touché, à chaque fois ca n'avait été que de la peur et du dégoût. Mais les mêmes gestes ou presque, les mêmes attouchements, prodigués par Marco et c'était complètement différent. Peut-être le contexte ? Assurément, entre se faire sauter dessus sans douceur en étant à moitié dans les vapes, et se faire toucher d'une manière aussi…
Aussi quoi, d'ailleurs ?
Merde.
Il avait de nouveau chaud, à force d'y repenser.
Il sursauta en entendant un bruit et se tourna du côté de la douche. Quitte à ce que quelqu'un le voit, autant que ce soit de dos, mieux valait éviter d'autres moments de solitude.
-C'est pas un peu louche cette histoire ? marmonna une voix.
Ah, Wagner ?
-Et pourtant…J'ai cru que ca se passait mal sur le coup, mais en y repensant, c'est vrai que c'était pas possible…
Et Connie.
Il les entendit se débarrasser de leurs vêtements, les pieds nus claquant sur le sol froid carrelé. Ils ne devaient pas faire attention au bruit de l'eau qui coulait, ou ne s'en souciaient pas le moins du monde, continuant de parler.
-Mais quand même, si Eren apprend ça…
Jean avait failli parler pour signaler sa présence, mais il préféra se taire à peine le nom de son rival et agresseur perdu dans les airs. Une première douche s'enclencha, près de la sienne.
-Quoi, que Marco se tape Mikasa ? Enfin même si ce serait plutôt l'inverse en fait…
Il les entendit glousser tous les deux à cette remarque. Son train de pensées de plus tôt s'était complètement stoppé et il tendait l'oreille pour essayer de bien comprendre.
-Franchement, j'aurais jamais cru…Tu es vraiment sûr ? Quand je l'ai vu cet après-midi, il était plus inquiet que prêt à faire du rodéo…
Jean était à deux doigts de coller son oreille contre la paroi glacée, retenant son souffle. Il n'était pas franchement sûr de ce qu'il entendait. Il hallucinait, ou bien… ?
Un éclat de rire répondit, s'échappant d'un des deux autres box. La deuxième douche se mit en route et Connie haussa le ton pour que son camarade l'entende.
-Vu ce qui dépassait de son froc, pas moyen ! Il était même sur elle quand je suis arrivé ! D'ailleurs…PUTAIN, JEAN ! QU'EST-C'TU FOUS LA !?
Sans plus se soucier ni de sa nudité ni de ce qu'ils racontaient, Jean avait craqué et s'était rué hors de sa douche. Le visage cramoisi, la peau rougie par le froid, il avait fait irruption devant le box de Connie, le prenant par surprise sans même y penser. De toute façon, là, sa réflexion lui faisait défaut.
-Qu'est-ce que ça veut dire ? haleta-t-il en s'appuyant contre la murette.
Connie le considéra un moment en clignant des yeux, le détaillant de haut en bas. Il fit la grimace et leva finalement les yeux au ciel.
-Mais c'est pas vrai ça…WAGNER ! Si toi aussi t'as la gaule, je me casse !
Une exclamation étranglée lui répondit d'à côté et Jean attrapa la serviette de Connie pour se cacher le bassin dessous. La nouant malgré les protestations du petit rasé, il la noua, restant à sa place en le fixant. Connie se retourna, visiblement gêné.
-Merde, t'es dégueulasse, c'est ma serviette…, grogna-t-il.
-Tu prendras la mienne, répliqua-t-il en pointant le banc de bois où trônaient ses affaires. Réponds, qu'est-ce que c'est, cette histoire ?
-Je vois pas ce que t'as pas compris, Marco fricote avec Mikasa, et pas qu'un peu…J'étais là, et franchement j'ai même cru que Marco l'agressait tellement c'était…Enfin, tu vois, quoi ! Eh, ca va ? T'es tout blanc…
Silencieux, Jean ne répondit pas, le fixant un long moment pour essayer de déterminer à quel point il était sérieux. Si Connie embellissait parfois ses propos, la base était généralement juste et basée sur la réalité. Il finit par lâcher le bout de mur et se détourner.
-'Vais me doucher…, marmonna-t-il vaguement en commençant à tourner les talons.
-Hein ? Att…Mec, ca fait combien d'heures que t'es dessous ? s'exclama Connie.
Inquiet, le garçon se rua sur lui pour l'empêcher d'y retourner. Décidément, ils étaient tous à la même enseigne. Ils avaient beau s'entraîner pour devenir soldat, ils n'en restaient pas moins des humains torturés par leurs sentiments. Cependant, il pensait que Jean avait fait une croix depuis longtemps sur la jeune femme. C'était étonnant de le voir aussi retourné. Peut-être s'était-il tellement habitué au fait qu'elle n'avait d'yeux que pour Eren, que l'annonce de sa probable relation avec Marco avait provoqué un trop gros choc ?
-Assieds-toi, dit-il gentiment en l'y forçant.
Prenant la serviette de Jean, il l'essuya rapidement, frottant partiellement ses cheveux à la fin. Laissant la serviette sur le crâne de son camarade, il attrapa la chemise du garçon qui trainait à côté de lui sur le banc et la lui passa du mieux qu'il put. Quand il voulut essayer de fermer quelques boutons, il se trouva confronté à une situation qu'il n'aurait pas pensée. Pas de boutons. Ou presque. Vu leur état, c'était tout comme. Cette fois, ce fut à lui de se poser des questions, dont il évita de faire part à Jean. Il réussit à en fermer deux ou trois, histoire de dire que. Mais pendant qu'il se débattait avec la chemise, une autre question suivit rapidement : Jean était un humain normalement constitué, et d'ailleurs un des moins souples qu'il ait pu connaître jusqu'alors. Aussi, il était impensable qu'il se soit mordu lui-même aussi haut sur le corps. Ce n'était pas non plus la trace de dents d'un animal. C'était humain. Purement humain !
Pourtant, l'air abattu de Jean l'empêchait de penser qu'il avait pu avoir une liaison récemment. D'ailleurs, il ne voyait pas vraiment quand ni comment. Il n'y avait pas grand monde qui approchait Jean de cette manière-là. Les filles restaient plutôt à distance après la période un tantinet lourde où Jean avait mis à l'épreuve ses capacités de Don Juan, et il n'avait pas souvenir que le garçon eût recommencé. Au contraire, même. C'était précisément à ce moment-là qu'ils avaient découvert la timidité et la candeur naturelle du garçon, bien malgré lui. Aucun n'avait osé le lui avouer.
Fronçant les sourcils, Connie récupéra la serviette que Jean avait sur la tête et s'essuya tout aussi rapidement avant de passer son pantalon.
-Wagner ! héla-t-il ensuite. Je raccompagne Jean, il se sent mal.
Il aperçut une main apparaître au-dessus d'une murette, signe que son camarade avait entendu et acquiesçait à la chose, puis attrapa Jean par les épaules afin de l'entraîner dans les couloirs froids.
-Rappelle-moi pourquoi t'es là ?
Il avait fallu galérer un moment avant que Bertold n'accepte enfin de monter dans le lit qu'il partageait avec Connie. Assis en tailleur à ses côtés, Reiner l'avait emmitouflé dans les deux couvertures : celle de Marco et la sienne.
La grande main venait parfois se poser sur son front, ses joues. Bertold râlait à chaque fois. C'était lourd.
-Reiner, je ne suis pas mourant…
-Tu es malade, et ici c'est tout comme.
-J'ai à peine eu le temps de prendre froid ! répliqua-t-il avec agacement.
Bertold attrapa sans même y penser la grande main qui commençait de nouveau à s'approcher et la serra un peu. Le sourire un brin amusé de Reiner ne lui échappa pas et il fit la moue. L'autre main vint s'abattre gentiment sur son crâne, lui ébouriffant les cheveux.
-Même si tu n'as pas de fièvre pour l'heure, faisons en sorte que ca n'arrive pas plus tard, répliqua le grand blond.
Bertold soupira. Sous l'amas de couverture créé par son camarade, il avait bien trop chaud. Il sentait la transpiration pointer son nez et il n'aimait pas vraiment ça. Il sentit les doigts de Reiner glisser un peu derrière son crâne, et l'un d'eux traça une ligne le long de sa nuque, provoquant un petit grognement de mécontentement.
Reiner recommençait, songea Bertold. Il ferma les yeux quand la main disparut dans sa nuque. Le contact avec sa peau qui devenait un peu humide n'était ni agréable ni désagréable. C'était Reiner. Juste Reiner. Il avait l'habitude de ses jeux. Alors pourquoi frissonnait-il ? Peut-être était-il malade, en fait, et juste cette idée était aussi rassurante dans le cas présent, qu'alarmante dans le contexte de leur entraînement.
La main se retira brusquement, réapparaissant une seconde plus tard sous les couvertures pour défaire les boutons de sa chemise. Il rouvrit aussitôt les yeux, surpris.
-Eh oh, qu'est-ce que tu…
-Tu es trempé, le coupa Reiner.
-Je suis trop couvert, c'est pour ça.
Reiner fit glisser le vêtement le long de ses bras. C'était vrai, le tissu était humide, et Bertold s'en rendait compte alors seulement. Le grand blond l'avait dégagé un peu des couvertures. L'air de la pièce était affreusement froid sur sa peau moite, et il remercia du bout des lèvres Reiner lorsque celui-ci l'essuya rapidement avec la chemise qu'il venait de lui ôter. Ce n'était pas si mal de se laisser dorloter un peu, des fois.
Un grand frisson le prit. Maintenant, il avait froid. L'autre avait raison, il fallait prendre le mal à la racine. Il tendit donc un bras pour chercher à rabattre le coin des couvertures sur lui, lâchant la main de Reiner par la même occasion. Ah, il la tenait toujours ?
Un tissu fin lui tomba dessus à ce moment-là. Quelque chose de chaud, qui tiédissait rapidement. La chemise de Reiner. Ce dernier la lui passa sans un mot, avant de s'allonger contre lui. Les couvertures les recouvrirent rapidement, ramenées par le grand bras du jeune homme.
-Je t'ai déjà dit que tu profitais trop, non ? marmonna Bertold en se tournant sur le côté pour le regarder.
Un petit rire lui répondit. Dans la pénombre des draps qui les camouflaient jusque par-dessus la tête, il avait beaucoup de mal à voir son visage. En revanche, il sentait parfaitement bien le bras qui glissait autour de sa taille pour le maintenir contre lui. Il grogna de déplaisir.
-Et toi, tu ne profites jamais de rien, répliqua Reiner en soupirant. Tu finiras vieux avant l'âge.
-Je n'ai peut-être pas envie de profiter de cette façon-là…, murmura Bertold. Oh, connard, ta main…
Les doigts qui commençaient à glisser sous la ceinture de son pantalon de toile s'arrêtèrent un court instant, pour simplement caresser la peau moite à portée de main, juste au-dessus de ses reins. Reiner marmonna un petit « Laisse-moi tranquille et arrête de t'agiter » alors qu'il commençait à se tortiller contre lui. Réalisant que c'était une mauvaise idée vu qu'ils étaient collés –depuis quand d'ailleurs ?-, Bertold se calma rapidement. A plus forte raison quand la deuxième main de Reiner glissa sur son ventre, s'aventurant sous la chemise. Le tissu relevé, il pouvait sentir la peau brûlante du corps de son vis-à-vis.
Depuis quand ? Depuis quand Reiner était-il aussi proche de lui ?
Ou plutôt, depuis quand le laissait-il s'immiscer aussi facilement dans sa vie ?
Le visage de Reiner s'était posé dans le creux de son épaule, du côté de l'oreiller. Son souffle chaud lui chatouillait l'épaule. Ses lèvres bougeaient, très légèrement, contre sa peau dégagée du col.
Il ne prit pas garde au bruit de la porte qui s'ouvrait une fois encore, et gémit presque quand les doigts sous la chemise remontèrent lentement, caressant sa peau jusqu'à un téton.
-Bertold ? T'es là-haut ? lança soudain la voix de Connie.
