Chapitre 19
Cela faisait plusieurs minutes que le silence ambiant était interrompu assez fréquemment. Ce n'était pas un bruit fort, au contraire. Il fallait presque tendre l'oreille pour l'entendre. Jean levait les yeux de temps en temps, essayant de voir sans trop insister, à travers les barreaux de bois. Tout ce qu'ils pouvaient voir consistait en un tas de couvertures. Parfois, ils avaient l'impression que ça bougeait un peu, sans en être tout à fait sûrs.
-C'est agité, marmonna Jean.
Connie eut une petite moue en regardant le garçon se laisser tomber sur le matelas. Le col du tee-shirt cachait mal les traces de morsures sur ses clavicules, et il mit un moment avant de se lancer.
-Dis, Jean, qu'est-ce q…
Un gémissement. Long et profond. Si Jean s'était maîtrisé de justesse, Connie avait sursauté violemment, s'attendant à tout sauf à ça. Aussitôt, il se hissa sur la pointe des pieds.
-Oh, Reiner ! Ca va là-haut ? Bertold a l'air bizarre, non ?
-Laisse, Connie, marmonna Jean en levant les yeux sur les lattes au-dessus de lui.
Il y eut un petit moment de flottement, des bruits de tissu, de voix étouffées. Et finalement, la voix de Reiner se fit entendre.
-Il doit faire un cauchemar, répondit-il d'une voix un peu forte.
-Besoin d'aide ? enchaîna le petit rasé sans attendre.
Un blanc, très rapide mais qui était là néanmoins.
-Non ! Je veux dire, ça ira, merci !
Connie s'assit sur le rebord du lit, visiblement perplexe, et Jean se redressa sur un coude. « A ta place, dit-il, je ne m'inquièterai pas trop. Reiner a l'habitude de le gérer, il me semble…
-Ouais, mais…Enfin, ça a l'air grave, non ?
Le blond haussa une épaule, sans trop savoir que répondre. Il n'avait pas vu Bertold de la journée, il lui était impossible de déterminer si l'état de leur camarade était préoccupant ou non. D'autant que dès qu'ils étaient ensemble, lui et Reiner avaient une certaine tendance à agir…Bizarrement ? Il y avait quelque chose d'ambigu entre eux, qu'il ne parvenait toujours pas à définir. Pourtant, la plupart du temps Bertold tirait une tête de trois pieds de long, et passait de longs moments à se murer dans le silence. Reiner n'en avait cure et continuait de le taquiner. Ce qui trahissait Bertold et brisait le masque qu'il tentait de garder, c'était ces coups d'œil qu'il lançait régulièrement dans la direction de Reiner. Pour le regarder, ou le chercher. D'ailleurs, il avait lui-même dû dévier le pied de Reiner plus d'une fois lorsque, sous la table, il venait lui caresser la jambe et que Bertold était à côté. Deux secondes plus tard et il pouvait entendre le bruit sourd du coup que le brun envoyait sans douceur dans le genou de son camarade. A force, c'était probablement devenu une habitude.
Il sortit de ses pensées en entendant un petit grincement, et se rendit compte qu'après d'autres gémissements –ou n'était-ce pas un cri, ça ?-, Connie avait craqué et s'était lancé à l'assaut de l'échelle qui menait à la mezzanine. Dans un coin de son cerveau, quelque chose lui disait que c'était une mauvaise idée, mais il se retint de participer à ça. Déjà suffisamment de problèmes pour la journée.
Connie jeta un coup d'œil à Jean, constatant que son camarade n'était visiblement pas du tout perturbé par ce qui se passait. Peu importait, il avait besoin de s'assurer que tout allait bien. Les bruits qui quittaient le lit depuis un moment ne le rassurait pas le moins du monde, et il n'aimait pas l'idée que leur camarade soit aussi mal et qu'aucun soin ne lui soit apporté.
Arrivé au dernier barreau, il haussa les sourcils. A priori, Reiner aussi était sous les couvertures. Mais pas la sienne. Celle de Bertold ? Quel intérêt ? D'ailleurs il avait un pied qui dépassait…Et comment faisaient-ils pour donner une telle forme aux couvertures, bon sang ?
Sans réfléchir plus loin, Connie attrapa un coin de couverture de là où il était, et souleva. Presque aussitôt, il lâcha tout, brusquement happé par une réalité qui le dépassait complètement.
-Oh seigneur, gémit-il.
Il se laissa glisser le plus vite possible le long de l'échelle, et arrivé en bas ses pieds s'emmêlèrent, le précipitant au sol. Surpris du bruit, Jean le chercha des yeux et haussa les sourcils.
-Bah, tu fais q…
-CONNIE !
Ils sursautèrent tous les deux en entendant le rugissement de Reiner et Connie changea littéralement de couleur, son visage se décomposant.
-M…Merde…couina-t-il. J'ai rien vu ! J'ai rien vu ! Putain, promis j'ai rien vu !
Il se mit à s'éloigner le plus vite possible à quatre pattes sans prendre le temps de se relever, et se réfugia sur le lit où Jean observait la scène en se demandant s'il devait rire ou prendre parti pour l'un ou l'autre. Au moment où les pieds de Reiner apparaissaient sur les premiers barreaux, la porte du dortoir s'ouvrit, laissant quelques-uns de leurs camarades apparaître. Franz, le premier à s'avancer, leva les yeux sur le grand blond qui s'était figé sur place et eut un gloussement en le voyant.
-Euh, Reiner, tu sais, ce sont des choses qui se font en privé, tu vas faire peur à Connie s'il voit ça ! dit-il en pointant l'entrejambe nue et visiblement en forme du jeune homme.
-Merde, je m'arrangerai pour qu'il ait peur de moi tout court, grogna-t-il en se glissant de nouveau sur le matelas, de manière à disparaître de la vue des autres.
-Qu'est-ce qui se passe ? fit une voix curieuse.
-Reiner s'astique en public, répondit un autre.
Il y eut quelques rires amusés, et le concerné brailla un « Vos gueules, merde ! » qui ne pouvait assurément pas suffire à calmer les esprits. Soupirant, il se retourna et tira un bout de la couverture que Connie utilisait habituellement, pour se cacher dessous. Il tendit une main vers le tas sombre à côté de lui, tapotant délicatement. Presque aussitôt, un bout se souleva et il aperçut le visage de Bertold, qui lui lançait un regard meurtrier.
-Connard, grogna-t-il.
Reiner se sentit rougir jusqu'aux oreilles en le regardant –merde, c'était juste son visage, quoi !- , et gratta le matelas. Ca s'annonçait bien, tout ça…
-Désolé…
-J'en ai rien à foutre. Dès que j'en ai la force, je te démolis le portrait.
-Ouais, ouais.
-Et arrête de sourire bêtement !
Le brun disparut de nouveau sous les couvertures, avant de réapparaître très vite, toujours avec cette expression boudeuse qu'il empruntait quand il était avec lui.
-Au fait, je me suis essuyé avec ta chemise. Ca t'apprendra.
-Ah, chier…, marmonna Reiner en glissant un pied sous le tas de couvertures où Bertold allait passer sa nuit.
Il sentit une jambe sous la plante de son pied, un petit sursaut. Puis rien. Il avait au moins le droit de le toucher un peu. C'était mieux que rien.
Connie leva les yeux vers Jean quand celui-ci soupira avant de se rallonger.
-Ca t'apprendra à être trop curieux, dit-il.
Le garçon pinça les lèvres, contrit. Il s'était attendu à tout –enfin il le supposait-, sauf à ça. Même avec la lumière qui était faible, il n'avait pas eu de difficultés à voir ce qui se passait dessous. C'était…Comment aurait-il pu se le décrire ? Une vision de l'érotisme comme il n'en avait pas encore eu dans sa vie. Il n'avait que quinze ans, et à peine, merde ! Et même, parler d'érotisme était encore gentil. C'était plutôt pornographique à ce niveau-là.
Bertold. Et Reiner qui…Qui quoi ? Pas de questions à se poser. Il avait parfaitement vu, et il n'y avait pas de mauvaise excuse à essayer de leur trouver. C'était…
Il sursauta quand Jean lui donna un petit coup dans les côtes.
-Arrête de ruminer, t'as cherché, t'as trouvé.
Connie le fixa un moment alors qu'il se contorsionnait pour glisser sous sa propre couverture. Marmonnant son mécontentement, il ôta rapidement son pantalon pour faire de même. Là, il fronça du nez, se sentant soudainement indisposé dans cet environnement. Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il changeait de place avec quelqu'un pour une nuit ou deux. Mais ici, la place était particulièrement marquée. Il avait presque l'impression que l'odeur de Reiner venait recouvrir la sienne. Il était partout. Sur les draps, l'oreiller, la couverture. La nuit allait être longue.
Connie soupira finalement, et se retint de sursauter quand une silhouette apparut dans son champ de vision. Le garçon qui venait d'arriver haussa un sourcil en le regardant puis eut un petit sourire en jetant un œil à la mezzanine où étaient couchés Bertold et Reiner.
-Ils sont déjà là-haut, dit-il alors.
Connie le dévisagea un moment. Marco avait un air fatigué, ce qui laissait libre cours à l'imagination pour déterminer l'emploi du temps qu'il venait sûrement d'avoir. Mikasa, Mikasa et…Mikasa ?
A côté de lui, Jean rabattit la couverture sur lui, se cachant dessous jusqu'au front, tourné du côté de Connie. Finalement, d'entre tous ses camarades qui l'entouraient, quoi qu'ils fassent, c'était celui-ci qui l'inquiétait le plus. Il y avait quelques temps que Jean agissait étrangement. Ses résultats étaient en chute libre et les instructeurs commençaient à le menacer de le renvoyer, comme tous ceux qui étaient partis aux champs deux ans plus tôt. Depuis quand ? L'accident ?
Le train de pensée de Connie s'arrêta quand il vit Marco s'allonger en restant habillé.
-Bah, et ta couverture ?
-Je l'ai filé à Bertold, il est malade.
Marco se frotta le cou sans trop y penser, et Connie tendit le cou l'air de rien, essayant avec curiosité de voir s'il avait une quelconque marque laissée par la jeune femme. Le brun haussa les sourcils.
-Tu fous quoi, là ?
-Ah, c'est juste que, euh…Enfin…
Rougissant jusqu'aux oreilles, Connie retourna la question plusieurs fois sous tous les angles. Pourquoi la poser à Marco, après tout ? Ca n'avait rien à voir avec lui. Mais il avait besoin de savoir. Il était complètement perdu sur les évènements de la soirée, et il se lança à voix basse après un coup d'œil rapide à la mezzanine plus loin.
-Tu…Tu crois qu'on peut avoir envie de tripoter un pote ? bégaya-t-il. Je-Je veux dire…Enfin…
Une veste entre les mains, Marco s'était arrêté, le fixant pendant un moment. Dans son cerveau, les choses allèrent très vite. Quelqu'un avait vu. Quelqu'un les avait vus. Mikasa aurait-elle déjà parlé ? Non, impossible, l'information n'aurait pas pu arriver jusqu'à lui, il était lui-même resté avec la jeune fille jusqu'au couvre-feu. Et il avait accepté son marché, elle n'avait aucune raison de le rompre. Ce n'était pas son genre.
-T'as vraiment des idées dégueulasses, Connie, répliqua-t-il alors.
Sous la couverture à côté de lui, le petit tressautement ne lui échappa pas, et il se sentit soudain effroyablement abattu. Jean ne dormait pas, évidemment. D'ailleurs s'il était avec Connie, il devait sûrement avoir eu –au moins sinon plus- vent de ce qui s'était passé.
-Mais…Mais c'est pas moi…, couina son camarade.
-Ta gueule.
Il s'allongea. Il avait bien fait de garder ses vêtements. Il pouvait quand même sentir les draps froids sous lui, et l'air ne se réchaufferait pas avant un moment, le temps que la chaleur collective ne remplisse la pièce.
Se tournant sur le côté, se recroquevillant légèrement pour garder la chaleur autant que possible, Marco fixa un long moment la forme de Jean, allongé sous la couverture. Il bougea un peu une main, l'avançant, pour refermer ses doigts sur un pan de la couverture.
Pardon.
