Chapitre 20


Il ne dormait pas. Lorsque Marco les avait rejoints, il avait préféré ne pas avoir à lui faire face. Etait-ce à cause de ce qu'ils avaient fait –de ce que Marco avait fait- quand ils étaient seuls ? Ou se trouvait-il bloqué par ce qu'il avait appris ? Dans les deux cas, pourquoi était-il aussi troublé ? L'était-il ?

Il ne dormait pas non plus lorsque Marco avait fait taire Connie. Le ton sec était plutôt inhabituel, et au son de sa voix, Jean aurait pu parier qu'il était à deux doigts de s'emporter. C'était compréhensible, après tout. Quand on avait une liaison avec une fille comme Mikasa, on s'abstenait d'apprécier des idées comme celles-ci.

En fait non : c'était totalement incompréhensible. Et son corps tout entier le lui rappellerait autant qu'il le faudrait, qu'il soit d'accord ou non. Marco l'avait touché, de son propre chef, et il n'avait pas le moins du monde eut l'air dégoûté. Pas une seconde. Pas une fois.

Alors pourquoi ? Pourquoi, moins d'une heure après, devait-il découvrir ça ? Et pourquoi, lui, se prenait-il autant la tête dessus ? Les idées sens dessus dessous, Jean enfouit son visage dans l'oreiller, le mordant au passage pour étouffer le désespoir qui venait de s'emparer de lui. Dire qu'il était perdu devenait presque un euphémisme.

Il sursauta quand un dos se colla au sien à travers la couverture, et se redressa sur un coude pour jeter un œil derrière lui. Dans la pénombre de la grande chambre, il pouvait discerner sans aucun mal la forme du corps de Marco, presque roulé en boule sur le côté. Il lui sembla qu'il tremblait un peu, ses mains se réchauffaient sous ses cuisses malgré son sommeil. L'air était froid, constata Jean quand son cou fut exposé. Il n'en fallut pas beaucoup plus, et il dégagea une jambe de Connie qui se baladait, se retenant de sourire en le voyant à deux doigts d'avoir la tête hors du lit.

La couverture n'était pas très large. Tant pis. D'un mouvement des bras et des pieds, il souleva les pans de tissu épais pour recouvrir Marco autant que possible. Il était obligé de se rapprocher pour ne pas être lésé, mais tant pis. Le brun lui en voudrait peut-être au réveil, il n'en avait cure pour le moment.

Réinstallé comme il le pouvait, il essaya de ne pas rentrer en contact avec Marco, restant légèrement écarté de lui. Un de ses genoux dépassait de la couverture, il le rentra en frissonnant.

A peine quelques secondes s'étaient écoulées. Et le dos chaud se colla de nouveau au sien. Il lui semblait qu'il tremblait encore. A ce niveau-là, il ne pouvait rien faire de plus. Enfin si, lui hurla son cerveau avec force. Mais non –ah, ça, c'était sa raison. Il pouvait le serrer contre lui, ça le réchaufferait. Mais voyons, il risquait de vraiment mal prendre ses intentions, et avec Mikasa qui trainait, c'était…

Merde, à la fin.

Jean sortit son oreiller de sous son crâne pour le serrer contre lui avec force. Il pouvait sentir les plumes s'écraser sous son étreinte. Et brusquement, par ce simple geste, il se sentit effroyablement…Seul ?

Il ne savait plus ce qu'il devait faire. Ni ce qu'il devait penser.

Il se sentait stupide. Qu'est-ce qui le poussait à agir ainsi ? Il profitait de la naïveté habituelle de Jean. Pourtant, quand celui-ci avait bougé, il s'était réveillé, d'abord légèrement. Le poids de la couverture avait fini de le tirer de son sommeil et le temps que la chaleur commence à l'envelopper, le corps derrière lui avait fini de se réinstaller. A distance. Il pinça les lèvres.

Quitte à faire semblant de dormir, autant en profiter, même un tout petit peu.

Alors, glissant sur les draps, Marco se serra un peu plus sous la couverture, jusqu'à ce que son dos touchât celui de Jean. Il le sentit bouger légèrement contre lui et l'oreiller collé au sien changea soudain de place, sans qu'il parvînt à définir ce qu'il faisait.

Le silence. Les respirations saccadées. Les éternels ronflements de Reiner. Les épaules de Jean qui tremblaient contre les siennes. Il…Quoi ?

Marco attendit un moment sans bouger, à la limite de retenir sa respiration. C'était quelque chose de très léger. Mais il avait tellement l'habitude de se réveiller contre lui, que le tremblement l'interpelait forcément. Sa respiration était plus étouffée que la normale.

Que Mikasa aille au diable. Après tout, elle n'était pas là.

Il se retourna alors, essayant sans trop y croire de sortir le soupir de 'celui qui dort' afin de ne pas trop attirer l'attention. Autant celle de Jean que des autres. Il ramena la couverture sur eux pour les camoufler un peu, au cas où.

Et discrètement, il posa une main sur le bras du garçon, se redressant sur son coude pour se pencher au-dessus de lui. Même si c'était léger, Jean avait sursauté, ne s'attendant pas à un contact direct et volontaire. Marco chercha son oreille, tâtonnant avec le bout de son nez sans se soucier des nouveaux tremblements qu'il provoquait.

-Tu as froid ? y murmura-t-il.

Jean mit un moment avant de répondre. Le souffle du brun dans son oreille l'avait électrisé pendant une fraction de seconde, son visage frôlant sa nuque ayant bien fait son affaire juste avant.

-Peut-être…, répondit-il finalement, tout bas. Tu ne dors pas ?

Marco se laissa retomber sur le matelas. Rassuré d'entendre la voix de Jean, il garda son visage dans l'épaule de ce dernier, profitant de la peau chaude qui lui faisait de l'œil. Son bras glissa autour de la taille du blond et il serra contre lui, soupirant.

-Maintenant, si…

Dans un coin de sa tête, avant de fermer les yeux de nouveau, il nota l'étrange comportement de Jean, et son oreiller serré contre lui. Il avait glissé sa main derrière, se permettant de la poser un peu au-dessus de son ventre, sur le vêtement. Sans, il était sûr que sa peau devait être plus chaude encore que celle de sa nuque.

Il garderait cela pour lui-même.

Jean n'osait plus bouger. En une seconde, il s'était sentit passant d'un désespoir sans nom à une vague de bonheur qui le submergeait presque. Il se sentait presque bête de ne pas comprendre. Ça avait l'air tellement simple pour Marco…Est-ce que cela paraîtrait bizarre s'il bougeait maintenant ? Et s'il se retournait ? Allait-il le gêner ? Peut-être n'était-il pas bien réveillé et ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait ?

Bon sang, pourquoi se prenait-il autant la tête pour de simples détails ?

Serrant toujours l'oreiller d'un bras, Jean passa son autre main dessous. Il sentit ses propres doigts glisser le long du bras de Marco, puis de son poignet, jusqu'au dos de sa main. Là, il les resserra dessus, sans réfléchir.

Il se sentait rassuré.

-Jean ! Eh, Jean, réveille-toi, bordel !

Devant le manque de réactivité de son camarade, Connie redoubla d'efforts, sous les regards amusés de quelques camarades, et donna quelques coups d'oreillers. Le résultat fut simple : Jean se retourna et disparut sous sa couverture.

Les derniers dormeurs étaient en train de quitter leurs lits, bâillant à s'en décrocher la mâchoire. Un peu désespéré, Connie regarda tout autour de lui à la recherche d'une solution, et sursauta quand une grande main le balaya presque du lit.

-Tu sais pas y faire avec lui, marmonna Reiner.

Le grand blond s'était habillé rapidement, montrant un visage bien différent de ce qu'il avait vu quelques heures plus tôt seulement. Ses souvenirs de la veille refaisant brusquement surface, Connie changea de couleur en se décomposant, et s'écarta aussitôt.

Reiner grimpa sur le lit sans avoir peur de faire grincer les lattes, et d'un mouvement brusque, il tira l'oreiller coincé entre les bras de Jean ainsi que la couverture, le découvrant complètement.

La réponse ne se fit pas attendre, et Jean se dressa avec un réflexe qui en fit sourire quelques-uns.

-REINER BORDEL !

Les grands doigts du concerné s'écrasèrent sur son visage furibond et encore ensommeillé.

-C'est l'heure, la belle endormie ! Ricana-t-il.

Jean cligna des yeux, le fixant un moment avant de regarder tout autour de lui. Il était seul sous la couverture. La place à côté de la sienne était froide, constata-t-il en posant sa main sur les draps en bougeant légèrement. De l'autre côté, la couverture de Reiner, utilisée par Connie, était pliée sur l'oreiller depuis un moment.

-Un problème ?

Jean reprit ses esprits aussitôt que la voix de Bertold retentit de l'autre côté du lit alors que le jeune homme finissait d'enfiler un haut en revenant des étagères. Après un coup d'œil, il se rendit compte que Connie avait disparu, et note dans un coin de sa tête que les deux géants agissaient comme si de rien n'était. Ou en tout cas, Bertold ne se sentait pas concerné par les piques amusées que récoltait Reiner, étant donné que personne n'avait l'air d'avoir remarqué sa présence dans le lit en hauteur.

-Non, rien, dit-il.

Il secoua un peu la tête et sortit du lit, tirant sur ses vêtements pour les remettre en place. Comme tous les matins, Marco avait dû disparaître tôt de la pièce pour se préparer en solitaire. Il avait toujours du mal à comprendre comment on pouvait rester ainsi après deux ans en compagnie des mêmes personnes, mais au final tout le monde semblait s'être habitué à ce comportement et les manies qu'avait le brun.

Lui mettant brusquement une veste dans les mains, Reiner le poussa gentiment dans le dos pour le faire avancer derrière les derniers à quitter le dortoir.

-Allez, dépêche.

L'odeur de vieux bois lui chatouillait toujours les narines, et il déplorait de devoir utiliser cette pièce lorsqu'il ne suivait pas les gamins en entraînement. Keith soupira en levant les yeux au ciel. Habituellement, il découvrait les moyens mis en œuvre par ses recrues pour évincer leurs camarades du haut du classement. Pas ça. Pour la première fois depuis très longtemps, les mots d'un de ces jeunes gens le rassuraient sur le devenir des hommes. Joignant les mains sur son bureau, il s'enfonça dans sa chaise, et jugea du regard le jeune homme. Même s'il n'était qu'un adolescent, il s'exprimait bien et semblait parfaitement conscient de la situation. Par ailleurs, il savait qu'il s'agissait d'un bon élément sur le terrain.

-Ecoute, commença-t-il doucement, je comprends ton idée, mais je ne suis pas sûr de la réussite de ce que tu veux entreprendre…

L'expression du garçon changea un peu, et Keith s'en voulut pendant un petit moment, revenant rapidement sur sa décision prise à la hâte. Après tout…Pourquoi pas ? Pour une fois que quelqu'un faisait preuve d'altruisme, même à ses dépens…

-Que ça n'altère pas tes propres résultats, marmonna-t-il soudain. Prépare-moi un récapitulatif pour tout ce que tu m'as dit là. Je pense que tu pourras commencer dès demain, je ferais passer une autorisation. Ton camarade est plein de potentiel, je trouvais dommage qu'il s'enferme dans son échec. Prouve-moi que j'ai raison de te faire confiance, Bodt.