Chapitre 21


Si personne n'avait remarqué, le petit, tout petit changement n'avait pas échappé à Jean. Tous les matins, ils rejoignaient Marco qui était déjà installé sur un des bancs de bois, sa tasse fumant encore devant lui, son pain à peine entamé. La plupart du temps, il était perdu dans ses pensées quand Connie sautait littéralement pour se mettre à table.

Ce jour-là, Marco arriva plus tard. La salle était presque remplie. Les bols commençaient à tiédir. Les pains étaient bien entamés. Sans s'en formaliser, le garçon s'installa là où il pouvait, à deux tables du petit groupe habituel. Ah, il était loin, pour une fois. Souriant à un interlocuteur que Jean ne pouvait pas déterminer de sa place, Marco ne pouvait pas voir qu'il l'observait, lui tournant pratiquement le dos. Il était déjà en uniforme, alors qu'habituellement il attendait après le petit déjeuner pour terminer de se préparer.

-Eh, Jean, t'as le réveil de plus en plus difficile, ricana soudain Reiner en agitant une main devant ses yeux. Réveille-toi !

Il sursauta, sentant une rougeur s'étaler sur le haut de ses joues et marmonna quelque chose d'inintelligible qui fit rire ses camarades.

-Ca va mieux toi, au fait ?

Jean tourna les yeux vers Thomas qui venait de reposer sa tasse et haussa les sourcils sans trop comprendre. Le jeune homme sembla perplexe en le regardant, se devant de préciser après un temps d'attente qui n'était visiblement pas prévu.

-Euh, hier…Connie a dû te ramener…Je veux dire, c'était moi dans l'autre douche…

Jean hocha lentement la tête, avant de se rappeler ce qui s'était passé et pâlir légèrement quand le souvenir de ce qu'il avait appris lui revint en mémoire. Il jeta alors un long regard sur le dos de Marco, avant de se rabattre sur sa tasse. Le lait refroidissait lentement à l'intérieur.

-Ah, hum. Ca va mieux, je pense…, murmura-t-il.

Ce qu'il avait entendu se contredisait avec les agissements du brun. Marco n'avait pas l'air d'être le genre de type à flirter avec tout ce qui passait, encore moins s'il se trouvait dans une relation. Oh, minute…

Jean fronça les sourcils, glissant de nouveau un œil vers Marco. A ce moment-là, le brun n'était plus seulement en train de discuter. Debout contre lui, le corps svelte de Mikasa était apparu, légèrement penché au-dessus de Marco. Une de ses mains était posée dans la nuque du garçon. Ses cheveux noirs glissaient sur les mèches brunes.

Thomas et Reiner le regardèrent en biais avant de lui donner un coup de pied chacun sous la table. Avec un cri étranglé, il leva les yeux vers eux.

-Qu'est-ce qui vous prend, oh ? Ca fait mal !

-Matte pas la copine des autres, c'est pas sympa, renifla Thomas.

Reiner lança un coup d'œil appuyé à Jean.

-Matte pas tout court, grogna le grand blond. Ou pas en public, bordel.

Jean rentra un peu la tête dans les épaules, se retenant d'observer le couple plus loin. Mikasa l'avait longtemps attiré, c'était vrai. Mais le temps passant, voir cet assemblage de muscles se dévouer uniquement à Eren avait fini par le dégoûter de l'idée d'essayer quoi que ce soit avec elle. Il avait fallu le temps pour qu'il lâchât l'affaire, cependant. Ca s'était fait progressivement, aussi était-il probable que personne ne s'en soit rendu compte.

Le regard de nouveau rivé sur la main qui s'appropriait la nuque flanquée de ces adorables petites taches brunes, il soupira, ne parvenant pas à se retenir.

-Vous y croyez ? demanda-t-il d'une voix un peu morne.

-Ecoute, Jean…Elle fait ce qu'elle veut, non ?

-Ce n'est pas ce que je veux dire…C'est un peu gros, non ?

Sa main crispée sur sa tasse, il la faisait légèrement tourner, regardant le liquide suivre le mouvement, lentement. Thomas leva les yeux au plafond, songeur, hésitant un peu.

-J'avoue que je n'y croyais pas…, commença-t-il. Mais je les ai vus après dans l'écurie…

Il se leva, posant un genou sur le banc pour prendre appui et se pencher par-dessus la table pour se rapprocher de Jean et murmurer, le plus discrètement possible.

-Vu ce qu'ils faisaient quand je suis entré, je n'ai pas trop de doutes sur la suite de leurs activités…C'était plutôt chaud, si tu vois ce que je veux dire…

L'air de rien, Reiner se retourna pour jeter un œil vers le couple dont il était question. Les deux étaient retournés précisément en cet instant. Il était un peu loin pour bien voir, mais il lui semblait qu'ils s'intéressaient à leur table. Pas besoin de faire un dessin pour comprendre qui ils regardaient. C'était un triangle un peu particulier, là. Et bizarre, le grand blond n'avait pas vraiment le sentiment que c'était pour la jeune fille que les passions allaient se déchaîner.

Thomas se rassit correctement en laissant Jean plus rouge que jamais, et Reiner ramena aussitôt son regard sur lui.

-Faut quand même avouer qu'on a du mal à imaginer qu'il fasse quelque chose de ce genre…D'autant plus avec Mikasa ! railla-t-il gentiment.

-M'ouais…

Il soupira en portant la tasse à ses lèvres, et faillit s'étouffer quand il lança un énième coup d'œil vers Marco. De là où il était, pas moyen que ce soit autre chose. Même s'ils étaient de dos. Elle l'embrassait. Toussant un peu trop bruyamment pour s'en remettre, il posa tout sur la table et se leva, enjambant le banc en arrière pour quitter la table.

-Eh, tu finis pas ?

-J'ai plus faim, je vais me changer les idées, marmonna-t-il entre deux petites quintes.

Avec un sourire en coin, Connie attrapa le pain à peine attaqué pour la rapatrier vers lui, profitant allègrement. Ce n'était pas tous les jours que quelqu'un abandonnait son repas en cours de route.

Franz avait beau être un camarade rieur et agréable, Marco regrettait un peu d'avoir dû changer ses habitudes. Se rendre au bureau de leur instructeur principal lui avait pris plus de temps que prévu, et encore il avait eu de la chance que l'homme eut été présentable aussi tôt le matin. Il avait retourné le problème dans tous les sens, et ce qu'il avait déjà remarqué pouvait être en partie à l'origine des problèmes de Jean. Sans compter le traumatisme qui avait résulté de l'accident.

Souriant, plus pour faire bonne figure qu'autre chose, il sursauta quand un bassin entra en contact avec son bras et il leva les yeux. Sans surprise, il tomba sur le visage de Mikasa, aussi stoïque qu'à son habitude. Elle se pencha un peu, posant un coude sur le bord de la table, glissant un « Il regarde » quand sa bouche passa près de son oreille. Il frémit quand la main s'abattit dans sa nuque, les doigts la serrant un peu. Il appréciait moyennement le contact. Si au moins elle était un peu plus douce, peut-être qu'il y trouverait un minimum son compte ? Ou pas.

-Un soucis, Mikasa ? lança Franz en haussant les sourcils à sa présence et sa proximité inhabituelle avec son interlocuteur.

Il ne reçut qu'un regard sombre de la jeune fille et essaya dereporter son attention sur autre chose, tombant sur le groupe de joyeux lurons à quelques tables. Là, une scène étrange se déroulait, lui faisant presque lâcher sa tasse.

-Merde, eh, Hannah, dit-il soudain. Il fait quoi Thomas, là ?

La jeune fille leva les yeux, cherchant le susnommé des yeux avant de s'étouffer et glousser tour à tour.

-Il embrasse Jean, si tu veux mon avis ! rit-elle. Impossible d'être plus proche !

Marco se sentit se figer. Aussi rapidement qu'il le pouvait sans attirer l'attention –et c'était difficile-, il se tourna légèrement pour épier derrière lui. Thomas était penché par-dessus la table, y prenant appui autant que sur le banc. En face, il reconnaissait Jean, du moins ce qu'il pouvait en voir. Thomas le lui cachait en partie, montrant son dos, mais il pouvait voir son épaule, et un bout de son visage. Il semblait plus rouge qu'un coquelicot. Impossible de voir distinctement, sous cet angle, ce que faisait Thomas. Mais nul doute que la distance qui séparait leurs visages se comptait à peine en centimètres. Si centimètres il y avait.

A ce moment-là, Reiner se retourna pour les fixer, et Marco reprit une position normale, abandonnant son espionnage. Mikasa eut un sourire en coin.

-Jaloux ? murmura-t-elle de façon à ce que personne d'autre n'entende.

-Je ne vois pas de quoi, répliqua-t-il en grimaçant.

-Moi, je vois.

Elle se pencha un peu plus et il retint son souffle, brusquement anxieux. La joue fraîche contre la sienne glissait rapidement. Elle n'avait déjà pas hésité à lui grimper dessus la veille, alors dieu savait ce dont elle était capable. Aussi fut-il rassuré quand il sentit les lèvres s'arrêter à hauteur des siennes, juste au coin de sa bouche. Elle était déjà trop collée à lui à son goût.

-Aujourd'hui, on travaille en duo, Marco, dit-elle.

Elle avait parlé un peu plus fort. N'importe qui passant pouvait s'imaginer n'importe quoi en les voyant, c'était certain.

-J'attends la répartition avec impatience, ajouta-t-elle avant de se redresser.

Devant eux, Hanz et Hannah hésitaient à les regarder, ne sachant comment prendre ce qui se déroulait devant leurs yeux. Evidemment, la situation devait être un peu étrange à voir. Quand elle s'éloigna pour s'asseoir plus loin, Marco jeta discrètement un nouveau coup d'œil en arrière. Jean avait disparu, laissant une place vide dans le groupe de camarades. Devant lui, Hanz se tortillait, et finit par se racler la gorger pour attirer son attention.

-Marco…, souffla-t-il en hésitant. Ca fait longtemps, ça ?

Le brun serra sa tasse dans ses mains, fixant l'intérieur. Il voulait partir à la recherche de Jean. Là. De suite.

-Déjà trop à mon goût…

Difficile de définir ce qu'il ressentait en cet instant. De la déception ? De la frustration ? Non, ce n'était pas ça. Enviait-il vraiment Marco, comme le supposaient ses camarades ? Bon sang, non, ce n'était pas ce genre de sentiment. Là, tout ce qui lui venait en tête…

Comment pouvait-elle le toucher ainsi ? Le toucher tout court ? Pourquoi se laissait-il faire aussi docilement ?

-Un moment chaud, hein…marmonna-t-il en se souvenant des paroles de Thomas.

Arrivé au dortoir, il ôta son tee-shirt et le jeta sur le lit en passant devant. Atteignant les étagères, il avisa la pile de vêtements qui appartenaient à Marco. Avec un petit sourire en coin, il nota la différence avec son propre linge. Marco pliait toujours impeccablement ses affaires. La plupart d'entre eux ne faisaient pas cet effort, ou à peine. Du bout des doigts, il caressa les différentes couches de tissu, soupirant avant de s'intéresser à son propre casier. Il attrapa une de ses propres chemises qu'il enfila rapidement. Un peu plus loin dans une poubelle, il y avait celle qu'il portait la veille. Connie l'avait probablement jetée la veille, jugeant qu'aucun d'entre eux n'étaient capable de manier une aiguille correctement pour arranger ça. Et il avait très certainement raison.

Il revint au lit qu'il utilisait, profitant du calme qui régnait encore, et se laissa tomber sur le matelas. Près de sa main, l'oreiller de Marco le frôlait. Sans trop y penser, il attrapa un coin entre ses doigts et le tira, pour le serrer contre lui. Il y avait son odeur, terriblement différente de celle de Reiner qu'il côtoyait de l'autre côté du lit. Terriblement plus douce et agréable. Soupirant, il enfouit son visage dans l'oreiller, respirant lentement, les yeux mi-clos.

Il avait du mal à comprendre. Parfois, Marco lui semblait tellement proche qu'il avait l'impression à la fois de paniquer et d'exulter de joie. A d'autres moments, c'était comme si un gouffre les séparait. Dans ces moments-là, il avait du mal à accepter cette distance qui se mettait entre eux.

Il remonta légèrement les genoux contre l'oreiller, s'enfermant dans sa bulle pour quelques minutes. Juste pour un moment, il avait envie de ne pas réfléchir. De ne plus se poser de questions. Honnêtement, il y avait bien plusieurs mois qu'il avait commencé à s'interroger. Sur tout cela. Son comportement, celui de Marco. Il avait observé les autres à la dérobé ils avaient beau être plus ou moins proches, il n'y avait pas cette proximité. Quelques plaisanteries parfois, mais rien de plus.

Et là encore, la veille, ainsi que durant la nuit ?

Jean pinça les lèvres et resserra son étreinte sur l'oreiller. En y repensant, il avait seulement envie de le sentir contre lui. Il voulait son étreinte, que ses bras l'entourent, le serrent.

Ce n'était pas difficile de comprendre, en fait. C'était effroyablement simple.

Il était jaloux de Mikasa.