Chapitre 22
-Qu'est-ce que tu lui as raconté, Thomas ? grogna Reiner.
Son camarade fixait encore la porte de la salle, qu'avait empruntée Jean quelques minutes plus tôt. Le silence les avait ballotés un moment, jusqu'à ce que Reiner le rompît brusquement. Thomas rentra la tête dans les épaules, sans trop comprendre pourquoi il se sentait soudainement fautif.
-Eh bien…Juste quelque chose que j'ai vu hier…, bredouilla-t-il.
-Qui est ?
-Sans trop entrer dans le détail, Mikasa chevauchait Marco, si tu vois ce que je veux dire…
Le grand blond le fixa un long moment, essayant visiblement d'imaginer la scène, et en ressortit vraisemblablement avec une image des plus improbables, grimaçant légèrement. Thomas eut un petit sourire en coin.
-C'est un peu la réaction que j'ai eu en les voyant…, ricana-t-il.
-Mais franchement…
-Oh, vous deux…
En même temps qu'il les hélait, Bertold donna un coup de pied peu tendre à Reiner, assis en face de lui, et Thomas se retint de le féliciter d'avoir bien visé lorsqu'il vit la tête du blond se décomposer progressivement face à la douleur soudaine.
-Franchement, qu'est-ce que vous allez vous imaginer, hein ? continua-t-il en baissant le ton.
Lèvres pincées, Reiner secoua une main dans un geste très équivoque, avant de reprendre son souffle. Thomas lui lança un regard en coin et soupira.
-Je suis assez d'accord avec lui, soupira-t-il en hochant la tête au geste de son camarade. Marco n'a jamais été très…Comment dire…
-Ma sœur est plus virile que lui, grimaça Reiner.
Il fit disparaître ses mains sous la table, massant son tibia malmené. Bertold fronça les sourcils, visiblement peu d'accord avec ce qui se disait et la finalité sous-jacente.
-Et alors ? siffla-t-il, légèrement menaçant.
Ce qu'il n'aimait pas tellement, c'était la facilité avec laquelle Reiner abordait le sujet. Ce n'était en rien quelque chose d'anodin, et encore moins dans le contexte présent. Ils étaient des soldats, bon sang ! Le moindre faux pas et ils disparaîtraient de la circulation !
-Et alors, continua Reiner, c'est plutôt étonnant que Marco soit avec quelqu'un comme Mikasa…
Le brun soupira, oubliant de cacher son soulagement quant au chemin qu'empruntait leur sujet. Au moins, il savait se tenir un minimum en public, c'était toujours ca…
-Ouais, je l'aurais plutôt vu essayant de jouer à la savonnette avec Jean, ajouta Thomas dans la foulée.
Bertold s'étouffa presque aussitôt avec sa tasse quand il saisit les propos du garçon, et lui fit les gros yeux. A côté de lui, Reiner se retenait ouvertement de rire, satisfait de ne pas avoir prononcé les mêmes mots, bien qu'il n'en pensât pas moins.
-Vous êtes stupides…, gromela-t-il en replongeant le nez dans sa tasse. Ce n'est pas parce qu'il est un peu soigné qu'il faut tout de suite stigmatiser…
A ce moment-là, Thomas eut un petit rire et le brun haussa un sourcil par-dessus l'anse de sa tasse. Il secoua la tête ensuite, signifiant qu'il n'en dirait pas plus.
-Eh, Thomas…
Face au regard noir de Bertold et en entendant sa voix résonner dans la tasse en céramique, le jeune soldat eut de nouveau un rire et posa son morceau de pain. Il eut le même petit geste que Reiner quelques instants plus tôt, agitant la main de haut en bas en fixant son vis-à-vis, un grand sourire en travers de son visage.
-Bah, on est nombreux à penser que tu aimes bien les savonnettes, toi aussi…
Cette fois-ci, Bertold recracha carrément sa gorgée, ruinant littéralement le pain de Thomas. Aux côtés de celui-ci, Reiner préféra détourner les yeux et s'intéresser à un nœud dans le bois de la table, sentant le danger immédiat quand le regard furieux du brun se posa presque instantanément sur lui.
-Te la foutrais dans le cul ta savonnette, Thomas…, grinça-t-il d'une voix sourde en se levant.
Sans faire attention à l'incompréhension de leur camarade, il quitta la table à son tour, les poings serrés sur les hanches. Ils étaient stupides. Et Reiner ne faisait rien pour arranger les choses, ce qui l'exaspérait d'autant plus. Tel qu'il était, peut-être même entretenait-il ces bêtes idées que les autres se faisaient à son sujet.
Lorsqu'il passa à côté d'un banc sans trop y regarder, il se sentit brusquement stoppé et baissa les yeux, surpris. Marco venait de l'attraper par une manche, et il oublia de changer d'état d'esprit, lui lançant un regard noir avant de regretter quand il le vit se retenir de se recroqueviller sur place. Quand il était comme ça, il comprenait un peu la vision qu'avant Thomas sur la chose. Mais pas le concernant lui-même. Merde, quoi !
-Quoi ? marmonna-t-il.
Marco sembla hésiter vu son humeur massacrante, mais tenta quand même de se lancer.
-Euh, je…enfin, Jean va bien ? souffla-t-il.
Bertold le vit jeter des coups d'œil en coin. Il cherchait la présence de quelqu'un, parlait bas pour ne pas être entendu. Quelque chose était bizarre, songea-t-il aussitôt. Habituellement, le garçon n'avait pas de problème pour demander des nouvelles de son camarade devant tout le monde, de manière totalement anodine. Là, la retenue qu'il avait était juste louche.
Bertold haussa les épaules, un brin agacé par le comportement de tout le monde. Dès le matin, ce n'était pas bon. Il n'aimait pas être dérangé aussi tôt. Et surtout pas sur ce genre de sujet !
-Il doit encore être en train de faire la gueule quelque part, ça veut dire qu'il va bien, je suppose ?
Marco cligna des yeux, un peu surpris du ton hargneux auquel il avait droit. Puis Bertold, la réflexion lui revenant un peu, sentit qu'il se fourvoyait quelque part. Ah. Ce n'était pas ce sujet. Avec les bêtises des deux compères, il en avait presque oublié ce qui s'était passé la veille. Evidemment que Marco devait s'inquiéter de son état.
Il se reprit alors, toussotant légèrement dans le creux de sa main.
-Enfin…Mieux qu'hier…Je crois…, ajouta-t-il. Je pense qu'il est parti s'aérer les idées.
Cette fois, c'était lui qui se sentait bête et il s'en voulut de s'être laissé influencer et d'avoir pris au sérieux les propos de Thomas et Reiner. Il lui ferait sa fête plus tard, à celui-là, d'ailleurs…
Marco avait toujours été proche de Jean, mais ça ne voulait absolument rien dire. Quel mal pouvait-il y avoir à ce qu'il prenne des nouvelles de son camarade ?
-Tu le verras tout à l'heure, ajouta-t-il. Te presse pas et mange.
Il donna une petite tape amicale sur l'épaule du plus petit, avant de continuer son chemin. Une fois sorti, il constata comme chaque matin la différence de température entre la pièce bondée et le couloir gelé qui leur faisait sentir la présence de l'hiver. Il avait du temps devant lui, aussi ne se pressa-t-il plus. Au moins, il n'avait plus Reiner en face pour…
Il sursauta quand une main l'attrapa par l'épaule sans grande douceur, le précipitant presque violemment contre le mur. Le temps qu'il reprenne ses esprits, ses bras étaient déjà bloqués contre la surface froide et dure, serrés entre de grandes mains à la force de titan.
Ah, quelle blague, vraiment.
C'était Reiner.
Bertold soupira en le reconnaissant malgré la mauvaise luminosité qui régnait dans les couloirs.
-T'as failli me faire peur, dit-il.
Il tira un peu sur ses bras pour se dégager, mais il dut se rendre à l'évidence : le blond n'était pas là pour le laisser partir de suite.
-Qu'est-ce que tu fiches ?
-C'est plutôt à moi de te poser cette question, grogna Reiner.
A ce moment-là, Bertold sentit une pointe de reproche. Reiner avait une voix basse, et même s'il n'était pas encore collé à lui, il sentait déjà sa chaleur.
-Je ne vois pas de quoi tu parles.
-Je parle d'hier. Explique-moi, bon sang…
Il sentit son sang faire un tour gratuitement et quitter son visage dans la foulée. Il se sentait anormalement perturbé. Habituellement, Reiner aurait ri, pris la situation comme elle venait, et aurait fait ses petites affaires sans se soucier de rien. Habituellement. Seulement, il sentait que quelque chose n'allait pas dans ce sens. Son expression sérieuse, les sourcils froncés, son front qui plissait légèrement quand il le fixait.
Bertold baissa les yeux quand une main lâcha un de ses bras, se posant sur son épaule.
-Je ne crois pas qu'il y ait grand-chose à expliquer, murmura-t-il.
-Tu aurais pu me repousser, tu le sais.
-T'es franchement insistant. Je n'aurais pas pu…
Reiner posa son front contre celui de son camarade. Celui-ci pinça les lèvres, sentant une boule se former dans sa gorge, sans vraiment de raison. Reiner était ainsi, tantôt violent, tantôt étrangement doux et gentil. Il le vit fermer les yeux.
-Tu sais toujours où il faut frapper, marmonna-t-il. Ca ne t'a jamais dérangé jusque-là.
-Je ne vais quand même pas toujours…
Il frissonna quand la main sur son épaule bougea, glissant dans son cou puis sur ses clavicules. Il recommençait. A quoi servait son petit charabia, au final ?
-Tu profites encore, grogna-t-il.
-Bah, tu m'y incites presque.
Les paupières de Reiner s'étaient soulevées de nouveau, et il le fixait droit dans les yeux. Les baisser était inutile, Bertold sentait toujours son regard le fixer. La question de la veille lui revint à l'esprit : depuis quand étaient-ils aussi proches ? Depuis quand le laissait-il poser ses mains sur lui, là où il l'entendait ?
-La ferme, ce n'est pas…
-« Pas » quoi ? Tu résistes, puis tu te laisses faire docilement ? C'est quoi ces conneries ? T'es le premier à dire que ça ne sert à rien de se rapprocher…
Bertold pinça les lèvres de nouveau. Reiner venait de bouger légèrement, son nez glissant contre le sien. Un peu plus et il…Il quoi au juste ? Il allait l'embrasser ?
-D…Déconne pas, qu'est-ce que tu fous ? gémit-il en sentant une jambe glisser entre les siennes.
-Rien. Je vérifie un truc.
Bertold déglutit, ne comprenant pas vraiment la situation dans laquelle ils se trouvaient, et eut un petit cri de surprise en sentant l'autre main le lâcher à son tour pour glisser sous la ceinture de son pantalon. Ce fut à ce moment-là qu'il entendit soudain un bruit, à quelques mètres d'eux. Des bruits de pas. Paniquant aussitôt, le brun coupa court à toutes ses pensées ainsi qu'aux agissements de Reiner, constatant avec soulagement que son genou était toujours aussi rapide et qu'il n'avait rien perdu : contre lui, Reiner se prostra, plié en deux sous le coup violent qu'il venait de prendre.
-Putain, tu vas finir par me castrer, gémit-il d'une petite voix.
-Ce ne serait pas une si mauvaise idée…
Il l'aida à s'agenouiller sur le sol, quand la petite silhouette qui les interrompait toujours au mauvais moment surgit au coin du couloir. Ill aurait dû se douter que Connie finirait par arriver ce type était décidément aimanté.
En les reconnaissant, le petit rasé eut un mouvement de recul, avant de remarquer qu'il n'y avait rien de bizarre. Bertold lui fit un petit sourire et lâcha Reiner pour se redresser.
-Il a mal au ventre, dit-il. Je te le laisse, il m'encombre !
Sans écouter les exclamations de Connie, il s'éloigna d'un pas rapide. Arrivé devant la porte du dortoir, il se rendit compte qu'il était un peu débraillé, et s'arrangea rapidement en entrant. Le silence qui régnait lui faisait du bien. Il avait besoin de calme.
Il s'avança un peu, cherchant sa mezzanine, avant de tomber sur le lit où le corps de Jean était roulé en boule sur le côté, tournant le dos au tout-venant. Soupirant, il s'approcha de lui, avec un «Tu fais encore la tête ? ».
Sauf que Jean ne répondit pas, pas plus qu'il ne bougea. Un brin inquiet, Bertold contourna le lit pour le voir de face, et cette fois ce fut la surprise qui le prit. Jean était agrippé à son oreille, le visage enfoui dans celui-ci. A sa respiration calme et régulière, nul doute qu'il s'était endormi.
Mais un coup d'œil aux autres oreillers le fit grimacer. Ce n'était pas l'oreiller de Jean.
Le brun soupira et s'assit au bord du lit. Du bout des doigts, il aplatit un coin de l'oreiller, pour observer le visage endormi. Le coin de ses yeux étaient anormalement rougi, encore un peu humide.
-T'es foutu, toi…, murmura-t-il en enlevant sa main.
