Chapitre 23
-T'as la rage aujourd'hui ?
Violemment aplatie sur le sol, Annie se sentait l'âme d'une crêpe. Il y avait longtemps qu'on ne l'avait pas malmenée ainsi. Probablement depuis son père. Au-dessus d'elle, le souffle rapide et court, Bertold lui tendait une main pour l'aider à se relever. Il avait de la poigne. Elle avait toujours apprécié le fait que son corps ne reflétait pas le moins du monde sa façon d'être.
Bertold passa un revers de main sur son uniforme pour chasser un peu de terre et haussa une épaule.
-Pas vraiment.
-T'es ailleurs en tout cas.
Sans attendre qu'il se soit préparé de nouveau, elle avait attaqué, le précipitant au sol sans douceur, et ne prêta pas attention quand sa tête heurta un peu la caillasse qui s'étendait autour d'eux. Là, elle leva les yeux, faisant un petit tour d'horizon avant de tomber sur une paire d'yeux qui la fixait de loin. Haussant les sourcils, elle eut un petit mouvement de tête vers lui, signalant qu'elle n'en avait rien à faire de son avis sur le traitement qu'elle venait de donner au jeune homme. Elle ricana en voyant le regard devenir plus dur et détourna les yeux, observant Bertold qui se redressait sur un coude, se frottant l'arrière du crâne en râlant doucement.
-Bien ma veine…
-Je retire ce que j'ai dit. Tu t'es juste défoulé sur moi, en fait. D'habitude tu te retiens, ou quoi ?
Il leva les yeux sur elle. Ce n'était pas bien difficile de lire la déception dans son regard. Annie aimait le fait de trouver plus fort et adroit qu'elle, et il venait en une fraction de seconde de réduire ses espoirs à néant. Elle n'avait visiblement plus envie d'en découdre ne serait-ce qu'une minute de plus.
-Désolé, marmonna-t-il.
Il se releva, glissant un œil du côté de Reiner. Celui-ci était occupé, se faisant presque mettre à terre de son côté.
-Bon sang, grogna Annie. Où va le monde si ce gros lourd se fait avoir par Guido ? Et remets-toi en position, toi. Vous m'énervez, ça y est.
Au bout de plusieurs nouvelles chutes, Bertold préféra finalement rester allongé par terre, les bras en croix. Son dos, ses reins, ses bras et ses cuisses, tout était trop douloureux pour continuer. Sans compter l'énorme bosse qu'il avait probablement derrière le crâne. C'était sans compter sur l'instructeur, qui ne tarda pas à faire son apparition, prêt à le relever par la force s'il le fallait.
-Fubar, qu'est-ce que ça veut dire ? On dort pendant l'entraînement ?
Manquait plus que ça.
Annie s'interposa aussitôt. « Il est mal tombé, monsieur, je pense qu'il a besoin d'un moment pour se remettre.
-Allons bon, vous êtes décidément tous mauvais, en ce moment !
Keith soupira et balaya la grande place du regard, s'arrêtant rapidement sur chaque duo qui s'entraînait. En effet, quelques-uns semblaient perturbés, dieu seul savait par quoi, et il priait pour que les choses s'arrangent rapidement. Déjà, l'accident de la veille l'inquiétait. Quand bien même il n'y avait pas eu de scandale, du moins pas encore, il se doutait qu'il y aurait des retombées à un moment ou un autre. Si ce n'était pas déjà le cas. Un coup d'œil un peu plus loin et il soupira, un peu rassuré : Kirstein n'avait pas totalement abandonné son esprit du combat, c'était déjà ça de gagné, même si son adversaire devait s'en mordre les doigts. Peut-être n'avait-il juste pas de chance, entre les accidents à répétition et son agression de la veille ?
Il en saurait peut-être bientôt plus, il n'avait qu'à attendre le rapport de ce garçon. Quand il voyait les autres, il était rassuré de voir qu'ils étaient tout de même relativement proches les uns des autres. Ils se protègeraient mutuellement, ce ne serait pas un mal selon l'unité qu'ils souhaitaient rejoindre. Qu'est-ce qu'ils voulaient faire ces deux-là, déjà…
-Monsieur, dit soudainement Annie en le coupant dans ses pensées.
-Leonhart ?
-Je demande l'autorisation d'emmener Bertold à l'infirmerie.
-Accordé, marmonna-t-il en regardant le grand corps allongé par terre. En revanche, quelqu'un d'autre va s'en charger. Un grand…Tiens, va chercher Braun.
Annie hocha la tête et partit sans attendre pour se rendre auprès de Reiner, bloqué à quatre pattes par terre par une clef de bras pourtant encore maladroite. Derrière elle, elle ne prêta pas attention au juron étouffé que laissa échapper Bertold en entendant ce qui l'attendait.
-Eh, Reiner, lança-t-elle en s'approchant.
A ses pieds, le jeune homme fixa un moment le bout de ses bottes avec surprise en les voyant apparaître dans son champ de vision, puis leva les yeux en haussant les sourcils.
-Si c'est pour me mettre ma branlée, je crois que c'est déjà fait…
Elle soupira, et d'un geste ordonna Guido à relâcher sa prise pour lui permettre de se relever. Reiner frotta ses genoux terreux en grommelant.
-L'instructeur veut que tu amènes Bertold à l'infirmerie. Selon lui, je n'en suis pas capable.
Bingo. Presque aussitôt, elle écopa d'un regard meurtrier et leva les yeux au ciel.
-Grouille.
Reiner se leva avec quelques difficultés, s'éloignant en marmonnant à propos d'une blonde sans contrôle. Avant de s'éloigner à son tour, elle se tourna vers le garçon qui servait de partenaire à Reiner.
-Il marche bizarrement. Qu'est-ce que tu lui as fait ?
Guido inclina légèrement la tête, fixant visiblement Reiner qui s'éloignait.
-Il était déjà comme ça quand on a commencé, dit-il. Pourtant ce matin tout avait l'air d'aller bien.
Elle regarda derrière elle, observant le petit manège qui se déroulait plus loin. L'instructeur était parti dès que Reiner était apparu, abandonnant Bertold à ses bons soins. Et visiblement, le brun n'était pas tellement d'accord avec l'idée de se faire transporter.
-J'ai une petite idée sur ce qui a pu se passer, grogna-t-elle.
-Ah oui ?
-La même chose qu'à toi quand tu t'es intéressé d'un peu trop près à Mina.
Guido fit une petite moue, se rappelant vraisemblablement la scène, et elle vit ses yeux glisser sur son genou avec reluctance.
-Eh, je n'y suis pour rien, là. Aucune raison de lui enlever ce plaisir.
Il soupira, à peine rassuré par ce qu'il entendait, et se mit en position de défense.
-Allez, vu qu'ils nous ont abandonnés, tant qu'on y est…Attaque-moi !
-Puisque tu en redemandes…, grinça-t-elle en s'élançant aussitôt, un sourire tordant légèrement sa bouche.
-Je peux marcher...
Reiner grogna, et réajusta son chargement. Sur son dos, il devait bien avouer que Bertold pesait son poids, et il redoutait le moment où ses bras ne tiendraient plus en arrière. Pour l'amour des fesses qu'il sentait sous ses doigts, il se devait de résister. Au moins pour ça.
-C'est pour ça que tu t'agrippes à moi de toutes tes forces ? ricana-t-il.
-Je ne…
-Ah, laisse, après tout…
Reiner laissa Bertold utiliser sa propre main pour tourner la poignée de l'infirmerie, et poussa la porte d'un coup de genou. Là, il se dirigea sans hésitation vers le petit lit –c'était vrai qu'il était…Petit- et s'y assit, retenant un soupir de soulagement en ne sentant plus le poids de Bertold peser sur son dos.
-C'est bon, dit-il. Tu peux lâc…Eh… ?
Les jambes de Bertold s'étaient refermées sur lui sans prévenir, l'entourant presque sous la taille, et ses bras qui enserraient ses épaules avaient ravivés leur prise, manquant de peu de l'étouffer. Il n'avait pas vraiment l'habitude que les choses se passent dans ce sens, et le voir s'accrocher ainsi à lui le perturbait plus que de raison.
-Dis, euh, B-Bertold…, bafouilla-t-il. T-Tu fais quoi, là ?
Il sentait le visage qui s'était posé derrière son épaule, le menton écartant le col de sa veste ainsi que celui de son haut. Au creux de son cou, ça devait être ses lèvres. Il sentait le souffle chaud se dégager contre sa peau.
Un peu tremblant d'appréhension, Reiner leva une main, la posant sur un bras qui le bloquait. D'un autre côté, il se sentait plutôt heureux de la situation. Il avait juste besoin de savoir comment il en pâtirait après –question d'habitude.
-Eh… ? insista-t-il.
-Laisse-moi profiter un peu…, répondit enfin Bertold d'une petite voix.
Etre dans son dos n'avait rien à voir avec d'habitude et le brun n'avait au final pas vraiment envie de rompre le contact. Ce n'était pas qu'il n'aimait pas quand Reiner essayait de lui sauter dessus –enfin si, enfin non…
Mais là, serré contre lui à la force de ses bras, il n'avait pas eu la foi de le lâcher. Il entendit un petit rire, un peu forcé, et sentit la gorge de Reiner vibrer légèrement.
-C'est ma réplique, ça, tu triches…, murmura le blond.
-Elle est bien, ta réplique, chuchota Bertold en redressant un peu la tête.
Près de son visage, c'était l'oreille de Reiner. Elle était rouge jusqu'à la pointe, et il se surprit à trouver cela…Mignon ? Les rôles inversés, le géant de muscles perdait de sa superbe, visiblement. Il l'entendait hésiter, bafouiller, à la limite de bégayer.
Contre son torse, il y avait son dos, plutôt chaud. Entre ses cuisses, les reins de Reiner. Il le sentait complètement raide entre ses bras, et il retint un petit rire, laissant un sourire s'installer néanmoins.
-Eh, Bertold…
-Mh ?
-J'comprends toujours pas…
-Y'a rien à comprendre, c'est tout.
Bertold desserra un peu l'étreinte d'un bras, laissant sa main glisser sur les tissus. Normalement, c'était Reiner qui le touchait. Comment faisait-il, pour le mettre tour à tour hors de lui et lui faire perdre le fil de ses pensées ?
Là, sous le tissu fin de son tee-shirt, il sentit un mamelon apparaître sous le passage de ses doigts. Il vit une main se lever brusquement pour disparaître devant le visage qu'il ne voyait pas, et entendit un petit gémissement se bloquer dans la gorge contre laquelle il avait l'oreille presque collée.
-Be…Bertold…
-Ta gueule.
Il resserra un peu les jambes, collant ses genoux contre les cuisses de Reiner, sans aucune considération pour lui. D'une certaine manière, c'était une petite vengeance. Même s'il ignorait ne pas vraiment comprendre pourquoi il faisait cela. Enfin peut-être qu'il savait mais ne voulait pas l'admettre.
Il en avait envie.
Et les réactions de Reiner lui plaisaient. Terriblement. Pourquoi n'avait-il pas répondu correctement depuis le début ?
Il inspira profondément. La nuque dégageait un parfum un peu musqué. Il connaissait son odeur après tout, il avait déjà passé plus d'une nuit à ses côtés. Que ce soit lorsqu'ils étaient enfants, comme ici, au camp, quand Reiner se glissait dans le lit sans tenir compte de la présence de Connie à leurs côtés, il avait senti sa chaleur plus d'une fois. Reiner s'était probablement toujours comporté de cette manière. Il ne savait plus trop.
Un bruit les fit sursauter en chœur. La porte venait de claquer légèrement en se fermant. Ils avaient oublié ce détail : ils n'avaient pas fermé derrière eux, et n'importe qui avait pu voir.
En l'occurrence, c'était ce qui venait de se produire. Et l'image qu'ils renvoyaient devait être suffisamment équivoque pour que la personne en question jugeât nécessaire de les cacher.
Bertold déglutit, et Reiner sentit ses mains s'agripper anxieusement à ses vêtements. Plus inquiet qu'il n'aurait voulu l'avouer, le blond tapota gentiment les doigts crispés, avant de les serrer dans ses mains.
-Eh, ça va aller, murmura-t-il.
Au moins, il y avait une différence flagrante avec d'habitude. Bertold ne l'avait ni frappé, ni insulté. Et même s'il avait toujours mal depuis le coup du matin au point d'en marcher un peu comme un pingouin, son entrejambe fonctionnait toujours.
Ô joie.
