Chapitre 24
-Elle ne t'a pas raté.
-Rigole p…Ah… !
-Mince, désolé !
Les lèvres finement pincées, Marco changea le coton pour un nouveau. Il l'imbiba d'alcool, jurant tout bas lorsqu'il s'en mit encore plein les doigts, et recommença à tamponner les blessures légères de son camarade. L'arcade ouverte saignait encore abondamment, et la compresse qu'il avait posée dessus avait déjà changé de couleur. Le coin de la lèvre inférieure était un peu fendu mais avait cessé de suinter depuis peu. Sous l'œil de son camarade, un hématome s'étalait déjà, marbrant la peau en formant une très belle courbe au-dessus de sa pommette.
Fatigué de se pencher, Marco s'agenouilla devant lui, et prit appui sur un genou pour continuer les soins. Face à lui, Jean était calme. Autrefois, il se serait emporté comme un beau diable, jurant à chaque mouvement. Tout le monde changeait, songea-t-il en le dévisageant du coin de l'œil.
Il leva sa deuxième main finalement, contractant les muscles pour rester en équilibre, et la posa sur l'autre joue de Jean, pour stabiliser son visage et être plus à l'aise. Il le sentit se crisper, mais préféra ne pas le lui faire remarquer.
-Tu lui as dit quelque chose ? Elle n'y est pas allée de main morte.
L'entraînement avait été plutôt rude pour Jean, et ce n'était rien de le dire. Autant la journée avait commencé simplement et en douceur avec Thomas comme partenaire, autant la deuxième partie s'était avérée violente lorsqu'ils avaient changé d'adversaire. Et Mikasa, en se retrouvant face au jeune homme, n'avait laissé aucune ouverture. Pire encore, Marco avait eu l'impression, en observant de loin, qu'elle s'acharnait sur lui. Jean avait beau être bon au corps à corps, face à elle il devenait presque aussi doué qu'un débutant.
Jean secoua la tête, avant de grimacer quand le coton dérapa sur sa peau.
-Je n'ai pas franchement eu le temps de parler. Elle si.
-Ah ?
-Avec ses poings…
Marco retint avec peine un sourire. Il le prenait bien, c'était toujours ça de gagné. Le silence commençait à peine à se réinstaller, le brun changeant la compresse au-dessus de l'œil de son camarade, quand celui-ci ouvrit, puis ferma la bouche tour à tour. Il voulait parler, assurément, et cherchait probablement ses mots. Il ne le pressa donc pas, attendant que la phrase sortît.
-Je savais qu'elle ne me portait pas vraiment dans son cœur, lâcha-t-il soudain.
Marco essaya de cacher son trouble. Il parlait de Mikasa. Allait-il aborder ce sujet ? Il essaya de se parer d'un sourire amusé, reculant ses mains comme il finissait d'accrocher la nouvelle compresse sur son arcade.
-Allons, ne dis pas ça…
Jean évita volontairement son regard, se focalisant sur un point plus loin, un peu au hasard sûrement.
-Je ne suis pas son premier adversaire, marmonna-t-il. En revanche, je suis le premier à finir à l'infirmerie avec cette tête-là.
Il n'y avait rien à redire, Jean avait raison sur les deux points. En revanche, ce n'était pas évident de lui avouer que Mikasa avait bel et bien une dent contre lui. Il posa son coude sur une cuisse à sa hauteur, ses mains l'obligeant à bouger lentement la tête comme il vérifiait son cou, sa nuque, jusqu'à la naissance de ses épaules. Jean se laissait manipuler sans un mot, grognant quand le garçon touchait un endroit endolori.
-Dis… ? ajouta-t-il finalement, sans prévenir.
Marco laissa sortir un « Mh ? » peu attentif, étant lui-même un peu absorbé dans ses pensées, concernant autant l'asiatique que le corps de Jean. Enfin, les parties qu'il vérifiait. Merde.
Un nouveau silence, un peu intrigant cette fois, pesa un moment. Marco eut le temps d'observer Jean à la dérobée à plusieurs reprises. Il avait la mâchoire un peu crispée, et ses yeux allaient et venaient sans parvenir à se poser quelque part en particulier. Sur ses joues, une petite rougeur s'étalait déjà, contrastant avec la couleur bleuâtre de son hématome.
-Depuis quand tu…Avec Mikasa…Enfin, je veux dire…
Marco ne bougeait plus, écoutant attentivement. Ses mains étaient toujours dans le col de Jean et il n'osait pas vraiment les bouger cette fois.
-T'en as jamais…Parlé…, murmura Jean.
C'était presque un ton de reproche, et Marco se rappelait parfaitement ces soirées où Jean aimait à parler de la jeune fille. Les autres garçons ne s'y intéressaient pas vraiment alors, et Marco avait pratiquement été le seul à l'écouter attentivement dans ces moments-là.
-Jean, commença-t-il en hésitant. Je sais que tu…
Il se rendit compte qu'il n'était lui-même pas très à l'aise. Les mots lui échappaient et il peinait à les rattraper pour les mettre bout à bout. Ce qui le perturbait d'autant plus, c'était cette rougeur qui s'était étalée jusqu'aux oreilles de Jean.
-Je sais que tu es très attaché…A elle, se reprit-il enfin. Mais…Ce n'est probablement pas quelqu'un pour toi…
Jean cligna des yeux plusieurs fois, un peu surpris de la réponse. Il ne s'attendait pas vraiment à ça, voire pas du tout.
-Qu'est-ce que tu racontes ? Ce n'est pas ce que…
-Mikasa est quelqu'un de violent, Jean. Elle n'aime personne d'autres qu'Eren et Armin !
Marco se tut, soudain embarrassé en se rendant compte qu'il avait presque crié. La porte de l'infirmerie avait beau être fermée, n'importe qui pouvait passer devant et l'entendre s'il s'exprimait trop fort.
Jean leva une main, venant déloger une de celles que Marco maintenaient contre son cou et ses clavicules. Serrant ses doigts autour en la posant contre sa chemise, il soupira, une expression lasse se dessinant sur son visage, entre les blessures qu'avait laissées la jeune fille avec violence.
-Ca n'avait pas l'air de te déranger tant que ça, ce matin.
Il eut un petit sourire en coin, ajoutant avant que Marco puisse s'exprimer.
- Si elle te violente de cette façon, je peux comprendre…
-Arrête, ce n'est pas ce que tu crois…
Alors que la main le lâchait, Marco s'accrocha au tissu contre sa peau et se redressa d'un bond en tirant légèrement sur la chemise. De l'autre, il serrait son épaule sans trop s'en rendre compte.
Le torse légèrement poussé vers l'avant et grimaçant à la pression sur son épaule un peu douloureuse, Jean leva les yeux vers lui. Cette fois, ce fut Marco qui évita son regard, le laissant glisser dans l'ouverture du col à sa portée.
-Qu'est-ce que je dois croire, alors ?
Jean murmurait, presque dans un souffle, presque pour lui-même, et Marco se pencha pour mieux l'entendre. Sa joue était presque contre la sienne, la frôlant. Lorsqu'il avait accepté le marché la veille, il ne s'attendait pas à ça. Pas à ce qu'elle s'exécute aussi vite, pas en public de cette façon. Ni à ce que Jean -ou qui que ce soit d'autre, n'est-ce pas ?- ne vienne se mêler de cette histoire factice.
-Ca fait…Combien de temps ?
Le murmure chatouillait un peu son oreille, avec un souffle chaud, et Marco ferma les yeux, laissant sa main sur l'épaule de Jean glisser derrière sa nuque. Il déglutit, se haïssant.
-Hier soir.
Il entendit un petit rire. Quelque chose de triste et las. Il ignorait qu'il tenait à elle autant encore à ce jour. Il y avait longtemps que Jean n'avait pas parlé d'elle.
-T'es un rapide, soupira le blond. Enfin…Profite bien, hein…
Marco se mordit la lèvre. Ce n'était pas ce qu'il voulait, et voir Jean tout à coup se morfondre ainsi le déprimait.
-Désolé, Jean, souffla-t-il. Je, euh…Ca…Ca se passera bien…
Bravo mon gars, c'est pire ! fut la pensée qui lui vint ensuite quand il vit Jean baisser les yeux à nouveau, hochant lentement la tête. Sans réfléchir, il attira Jean dans son épaule en pressant légèrement de sa main derrière sa nuque, oubliant de lâcher sa chemise.
Le nez dans ses vêtements, Jean ferma les yeux, se retenant de serrer entre ses bras la taille qui se trouvait juste devant lui. Il se sentait stupide. Marco avait le droit de faire ce qu'il voulait, il n'avait jamais eu aucun droit sur lui. Il ne lui était juste jamais venu à l'idée que quelqu'un pouvait se rapprocher de lui. C'était pourtant quelque chose de naturel et d'inéluctable.
Il soupira en sentant les doigts remonter légèrement le long de sa nuque, jusqu'à venir caresser ses cheveux. Marco était toujours ainsi. Qu'il se soit comporté de cette façon la veille ne voulait peut-être rien dire pour lui ? La nuit précédente aussi. Et tout le reste. Tous ces petits contacts qu'ils avaient.
Cette petite étreinte aussi, sûrement.
Ce n'était peut-être rien.
Il n'y avait probablement que lui dont le cœur s'emballait sans raison.
Oui, vraiment. Il était stupide.
-Jean ? murmura soudain Marco.
L'absence de mouvements, de mots, ou même le fait qu'il ne le repoussait pas au bout d'un moment, l'inquiétait un peu. Contre son épaule, il sentit Jean secouer lentement la tête, puis s'écarter un peu.
-Merde, marmonna-t-il.
-Quoi ?
Marco éloigna délicatement son visage à deux mains, détaillant chaque parcelle en fonçant les sourcils, et Jean les ôta en les prenant dans les siennes.
-J'ai sali ta chemise…
-Ce n'est rien, ça…
Il entendit un petit rire amusé, et se sentit terriblement rassuré à ce bruit, levant les yeux sur le visage de Marco. Chaque fois qu'il parlait, bougeait, ses petites taches brunes s'agitaient, rythmaient son débit, complétaient ses expressions. Lorsqu'il souriait doucement, comme en cet instant, les petites constellations de son visage suivaient le mouvement de ses joues, s'élevant sur ses pommettes.
-Jean ?
Il sursauta, se rendant compte qu'il s'était perdu dans sa contemplation et lâcha les mains qu'il tenait toujours, baissant aussitôt les yeux de nouveau.
-Ce…Ce n'est rien, marmonna-t-il.
Il sentait ses joues brûler, et il doutait que ce soit dû aux contusions diverses qui couvraient son visage. Marco le considéra un long moment en silence, feignant de s'occuper de son visage pour la énième fois, avant de sourire en coin. Il adorait particulièrement ses moments-là, quand Jean perdait ses moyens sans raison apparente. Et qu'il avait une ouverture.
-Tu es rouge, Jean, lança-t-il soudain, l'air de ne pas y toucher.
C'était pire encore, le blond devint écarlate et Marco dut se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas rire et faire comme si de rien n'était. Chose qu'il faisait particulièrement bien.
-Ah, euh, v-vraiment ? bégaya Jean en regardant de tous les côtés pour se raccrocher à quelque chose. Il-il fait un peu chaud ici, c-c'est sûrement ça…
-Tu as peut-être pris froid ?
-Ah, n…
Il retint un petit sursaut quand Marco posa soudain son front contre le sien. Les prunelles brunes le fixaient directement et lui-même ne savait pas ce qu'il devait faire dans cette situation. Comment avaient-ils pu passer d'un moment désagréable et gênant –pour lui du moins- à ceci ?
Le front de Marco était chaud et rassurant, et ses mains dans son cou lui semblaient presque brûlantes. Ou alors c'était lui. Il n'était pas sûr de vouloir savoir. Il ne savait même pas vraiment s'il devait savoir.
-Pas de fièvre, on dirait.
Le souffle de Marco chatouillait son menton, et il pouvait sentit un genou s'appuyer sur une de ses cuisses. Depuis quand s'était-il levé ? Quand s'était-il rapproché ? Pourquoi se posait-il des questions aussi inutiles ?
Il leva ses mains, pour les glisser derrière la nuque du garçon. Il n'avait pas bougé, gardant ce contact avec lui. Marco le fixait toujours.
Et avant même qu'il y eut ne serait-ce que pensé, Jean avait appuyé légèrement derrière la nuque du brun. Il sentit l'arête de son nez glisser contre la pommette de Marco.
Et ses lèvres se poser sur les siennes. Jean sentit son rythme cardiaque s'accélérer. C'était pourtant sa propre initiative. D'ailleurs, pourquoi faisait-il ça ? Il était stupide, Marco n'était pas comme ça.
Marco était avec Mikasa.
Marco ne fricotait pas avec des garçons.
Marco ne s'intéressait pas à…
Marco venait tout bonnement d'agripper son visage à deux mains, s'installant d'un mouvement à califourchon sur ses cuisses serrées. Jean ne se priva pas. Il embrassait les lèvres qu'il avait prises, se sentant presque fiévreux à chaque mouvement. Quand il caressa la lèvre inférieure du garçon du bout de la langue, Marco le laissa faire docilement, jusqu'au moment où il les entrouvrit, autorisant son passage.
Jean décida d'abandonner ses questions. Là, de suite, il n'y en avait plus aucune. Tout ce qu'il y avait, c'est Marco, lui, et un baiser brûlant qu'il n'aurait jamais imaginé avoir lieu. Du bout de la langue, il pouvait sentir celle de son camarade, lisse par endroit, et presque dansante quand elle rencontrait la sienne. La chaleur de sa bouche, l'humidité brûlante qu'il y trouvait, la douceur de ses lèvres. La sensation qu'il avait envie de le dévorer.
De sa nuque, les mains de Jean glissèrent dans le col de sa chemise, l'écartant légèrement. La peau était plus chaude par là, plus frémissante quand il la touchait du bout des doigts.
La porte claqua soudain et ils se séparèrent en sursautant, leurs cœurs faisant un bond dans un même mouvement. Le souffle court, Marco se leva brusquement et Jean regretta aussitôt sa chaleur, quand bien même il devenait inquiet quant à ce qui venait de se passer. Non pas vis-à-vis de lui-même, mais pour Marco.
Ils avaient pourtant fermé la porte derrière eux. Et il n'y avait personne derrière, ni dans le couloir.
