Chapitre 29


Le vent froid filait, mordait la peau de son visage. Il se demandait encore un peu ce qui se passait. La faim au ventre, les yeux encore un peu gorgés de sommeil, il courait en essayant de garder le rythme. Devant lui, le corps restait constant dans sa vitesse. De là où il était, l'équilibre était quasi parfait. Rien ne l'étonnait dans ce qu'il voyait et il ne doutait pas ou peu que le garçon serait l'un des meilleurs de leur unité.

Le soleil se levait à peine. Ah, bon sang, le lit et la couverture chaude lui manquaient. Le deuxième corps dessous également. Malgré l'excitation soudaine de la veille, Jean avait fini par s'endormir. Peut-être les bras du garçon l'avaient-ils rassuré. Mais le temps était déjà passé, et les quelques heures pendant lesquelles il avait alterné sommeil et somnolence lui avaient semblé plutôt courtes.

-Tu ralentis, Jean ! Te laisse pas aller !

Il se reprit en entendant la voix, redressant la tête. Marco regardait de nouveau devant lui. Bon sang, comment pouvait-il courir aussi facilement dès le réveil ? Il avait toujours détesté les parcours, et s'il n'évitait pas ces entraînements, il ne se jetait pas dessus et ne les faisait pas traîner.

Alors au petit matin, quand le brun l'avait secoué en chuchotant pour le réveiller, ç'avait été dur. Tout le monde dormait du sommeil du juste. Comment Marco pouvait-il se réveiller de lui-même aussi facilement ?

-Plus vite ! Tu cours comme une fillette d'habitude ?

Jean serra les dents, un peu agacé, et suivit ce que Marco disait. Qu'est-ce que c'était, cette attitude ?

Reiner esquissa un petit sourire puis étouffa mal un bâillement en s'éloignant de la fenêtre. Cela faisait quatre fois qu'il voyait ses deux compagnons de lit passer devant au trot, l'un frais comme un gardon et l'autre visiblement encore au fond de son lit.

-Ils ont la foi, soupira Connie quand Reiner raconta ce qu'il avait vu. Ca leur suffit pas, ce qu'on fait déjà ?

-Aucune idée, répondit Reiner en haussant les épaules. Laissons-les, moi j'ai la dalle.

Derrière eux, la plupart des garçons du dortoir finissaient d'ouvrir les yeux, et Bertold n'échappait pas à la règle. Se frottant le crâne d'une main, il dégringola l'échelle, et se traîna jusqu'aux étagères pour fouiller dans ses vêtements, sortant victorieusement un pull de la masse de linge. Il l'enfila, bénissant l'idée, et suivit le mouvement de la majorité. Il avait dormi, tombant comme une masse. S'il avait encore froid en quittant les couvertures chaudes, c'était probablement d'une façon plus normale. Son cerveau n'était plus serré dans un étau, il n'avait plus ces frissons désagréables. Il se sentait juste fatigué et courbaturé. Il remercierait Marco pour son prêt quand le garçon reviendrait. Pour la deuxième fois consécutive, il semblait que le garçon ne serait pas dans la grande salle avant les autres comme il le faisait toujours.

Un peu parti dans sa réflexion, il sursauta quand une main se posa sur son épaule alors qu'il atteignait le bout du couloir, et se retourna un peu.

-Ah, Reiner…

-Tu vas mieux ?

Son camarade parlait un peu bas, probablement pour ne pas ébruiter l'état, même peu grave, dans lequel il avait été. Ce n'était jamais très bon de faire savoir ce genre de choses. Il hocha lentement la tête, et du bout des doigts décrocha la main.

-Oui. Juste fatigué.

Le lait chaud et le morceau de pain avaient déjà un air un peu plus appétissant que la veille au matin. C'était assez bon signe et, soulagé, il ne se priva pas quand il fut installé devant son petit déjeuner. Assis en face de lui, Reiner faisait déjà de même sans se poser plus de questions que d'habitude. Leurs jambes trop longues se croisaient allègrement sous la table, et Bertold bougea un peu une des siennes quand un pied le chatouilla.

-Arrête de bouger, marmonna-t-il avant de plonger dans son bol.

-Ouais, ouais.

Bertold avait un très vague souvenir de la veille. Il savait être allé à l'infirmerie, transporté par Reiner, et un sentiment d'embarras remontait quand il y repensait. Il soupira. Combien de temps avait-il dormi, la veille ? Avait-il vraiment passé son après-midi au lit ? Il n'avait pas même le souvenir d'avoir mangé dans la journée. Les vertiges l'avaient rapidement terrassé, et il avait senti la fièvre pointer le bout de son nez. Quoiqu'il ait pu dire aux autres, c'était malheureusement vrai.

Il leva les yeux, tombant sur Reiner qui lui jetait de petits coups d'œil de temps en temps. Par réflexe, il donna un coup de pied dans un mollet qui traînait sur ses jambes étendues. Le blond étouffa une petite exclamation, à mi-chemin entre la surprise et la douleur, reposant brusquement son propre bol.

-J'ai dit que ça allait, grogna Bertold.

-J'ai rien dit ! se défendit-il aussitôt.

-Alors fais pas cette tête.

Reiner se renfrogna, arborant l'expression type qu'il avait quand il était froissé et Bertold repartit dans ses pensées. Quoiqu'il en soit, si c'était toujours lui qui l'avait transporté jusqu'au dortoir et collé dans son lit malgré la hauteur et l'échelle, aucun doute que ce tas de muscle était un vrai monstre dans le genre.

-Et merci. Pour hier, marmonna-t-il tout bas avant de disparaître derrière son pain.

-Crétin.

-C'est quoi vos messes basses, vous deux ? s'exclama brusquement une voix.

Connie venait de sauter sur le banc, juste à côté de Reiner. Encore et toujours lui. Ils retinrent un soupir de concert, pinçant la bouche dans une expression similaire quand ils glissèrent le regard sur le garçon. Presque aussitôt, le petit rasé regretta ce qu'il venait de faire et rentra la tête dans les épaules. Pourquoi diable s'était-il approché d'eux ? Il se souvenait pourtant parfaitement de ce qu'il avait vu, bon sang !

D'ailleurs, comment était-il possible pour ces deux géants, pour le moins au summum de la virilité au sein de la communauté qu'était le dortoir des garçons, d'avoir dégagé une telle image, autant sensuelle qu'érotique ?

Et puis, comment pouvaient-ils ne serait-ce que faire ça entre eux ? Il y avait suffisamment de filles –plus ou moins mignonnes, il fallait l'avouer- sur lesquelles fantasmer ! Alors pourquoi-pourquoi-pourquoi !? Il retournait le problème dans son cerveau depuis deux jours, sans parvenir à saisir. Il n'avait rien contre l'idée, ils faisaient ce qu'ils voulaient. Mais il ne comprenait pas cette vision de la chose.

-Rien d'intéressant, lâcha Reiner. Mange avant que je ne prenne ta part, tiens.

-Ah, hum, d'accord…

Pour la peine, il se sentait de trop. Un coup d'œil autour de lui et il comprit pourquoi il était venu vers eux le plus naturellement du monde. Jean et Marco n'étaient pas encore là. Thomas et Guido étaient partis aux douches avant de manger.

Se sentant un peu esseulé durant un des quelques moments où ils pouvaient tous se retrouver ensemble, Connie se concentra sur son bol et son morceau de pain, engloutissant l'ensemble en vitesse pour pouvoir déguerpir au plus vite. Il aurait pu aussi changer de place, mais la salle se remplissait vite. Le temps de chercher et il aurait perdu celle-ci.

-Il a fait vite, remarqua Bertold en le regardant s'éloigner rapidement de la table quelques instants plus tard.

-T'aurais préféré qu'il reste ?

Le brun haussa une épaule, jetant un coup d'œil sur leur camarade qui disparaissait déjà derrière la porte du couloir.

-Il est sympa, mais…

-Mais il a un timing de merde.

-Carrément.

Dans le couloir, il avait croisé les deux autres inséparables du groupe qui se rendaient aux dortoirs, et les avait vaguement salués, se rendant compte après de leur air étonné. Oh et puis mince ! Qu'est-ce qu'ils avaient, tous ? Partout où il allait, quelque chose de bizarre se passait, du moins c'était l'impression qu'il avait depuis quelques temps. Parfois, il hésitait avant d'ouvrir une porte, pour peu de se trouver encore devant une scène pour le moins gênante.

Il entra directement dans les douches, jetant à grande vitesse ses vêtements sur un banc. Il n'avait même pas de raison de s'en vouloir. Et pourtant, c'était lui qui partait en s'écrasant. Qu'est-ce que ça voulait dire ?

Marmonnant son incompréhension tout bas, , il roula ses vêtements en boule et passa devant les box, jetant des coups d'œil à l'intérieur pour en trouver un de libre, et un juron l'accueillit quand il passa devant l'un d'eux. A l'intérieur, Thomas se frottait la peau énergiquement la peau avec le bout de savon. Qu'est-ce qu'ils trouvaient de charismatique à ces corps ? Il n'y avait pas de poitrine, les muscles trop durs n'invitaient pas à se lover contre eux, et il imaginait mal quelque chose pouvant se passer, au sens concret de la chose, si les deux parties avec une paire de couilles comme ça.

-Merde, Connie, ne mate pas ! On te l'a déjà dit cent fois !

-Ah ouais, merde.

Le box à côté était vide, il y trouva refuge. L'eau était un peu chaude, la mousse se formait rapidement. Sur son crâne rasé, pas besoin de beaucoup frotter. Le côté pratique de cette coupe était à peu près la seule raison pour laquelle il continuait à la garder.

Il baissa les yeux, s'observant un moment. Il était indéniablement petit. C'était presque ridicule. Il avait beau se donner autant que possible aux entraînements, son corps ne lui donnait pas les résultats escomptés sa taille, ses muscles, sa vitesse, rien ne se développait comme il l'espérait. S'ils étaient encore jeunes et en plein croissance, il avait toujours l'espoir de pousser un peu plus. De partout, grimaça-t-il en jetant un œil complexé à son entrejambe. Il était complètement imberbe, et voir les autres devenir progressivement plus adultes le perturbait un peu.

-Qu'est-ce que tu fous ?

Connie sursauta quand une voix connue résonna devant lui. Un air perplexe sur le visage, Jean le fixait, dans le même appareil que les autres qui occupaient les petits espaces. A poil. Avec les poils, même, constata-t-il de nouveau en le regardant. Le garçon transpirait encore de son effort, et Connie se demanda vaguement combien de tour de cour Marco avait bien pu lui faire faire avant de leur octroyer à tous deux le droit de se doucher et manger. Sur ses clavicules, il y avait toujours cette marque qui avait fait chauffer les esprits la veille, même si elle s'était un tout petit peu atténuée. D'ici quelques jours, elle aurait probablement disparu.

Il remit la main sur la savonnette, grommelant.

-Rien, je réfléchissais.

Jean eut un petit rire amusé en le regardant faire.

-Vas-y mollo, ça te réussit pas toujours ! dit-il avant de disparaître de son champ de vision.

Peu de temps après, une nouvelle douche s'enclencha.

Connie soupira, rallumant l'eau avec l'espoir d'y noyer ses pensées. Il se sentait dépité.

Et frustré.