Chapitre 30
Lorsque Jean retrouva Marco, il ne l'avait pas vu depuis qu'il l'avait quitté pour aller se doucher, après leur footing. Ou plutôt, la course forcée que Marco lui avait imposée. Au petit déjeuner, il l'avait seulement croisé s'en allant au moment où lui-même arrivait. Une espèce de méli-mélo où ils ne faisaient que s'apercevoir, et finalement, alors que Jean s'habillait dans le dortoir, le brun fit son apparition à son tour. Frais, propre et habillé, il était prêt à mettre son harnais de cuir, ce qu'il fit avec une facilité et une aisance déconcertantes qui rendrait jaloux n'importe lequel de ses camarades.
-Mets le tien, dit-il en désignant l'amas de sangles qui trainaient parmi les affaires de Jean.
Ce dernier haussa les sourcils en finissant de boutonner sa chemise.
-Hum ? Mais aujourd'hui, on n'a pas…
-Aujourd'hui, on ne suit pas l'entraînement des autres, Jean.
Après avoir serré sa dernière sangle, Marco attrapa le harnais de Jean, trouvant visiblement qu'il était un peu trop long à la détente. Il s'accroupit, lui tapotant le bassin pour lui signaler de lever la première jambe afin de commencer à l'enfiler. Un peu perplexe, Jean obéit sagement avec le vague souvenir qu'il serait de mauvais ton de tomber. Se sentant un peu perdre l'équilibre quand Marco le secoua en attachant le harnais autour de ses cuisses, il posa ses mains sur ses épaules pour se stabiliser. Il n'y avait pas à dire l'entraînement réussissait à certains. Sous ses doigts, il sentait les muscles rouler alors que ses bras s'agitaient en de petits mouvements.
-Pourquoi ? demanda-t-il, essayant de ne pas trop divaguer.
Il se sentait rougir lentement alors que les mains de Marco étaient glissées autour de ses cuisses, essayant d'arranger les sangles du deuxième côté, bougonnant contre sa capacité à créer des nœuds avec des parties normalement impossible à emmêler. Elles bougeaient, descendaient, remontaient, descendaient, rem…
-J'ai fait une demande à l'instructeur.
-C'est-à-dire ?
-Tu verras tout à l'heure.
Marco se redressa, lui faisant enfiler le haut. Le bras droit, puis le gauche, glissèrent entre les sangles, que le brun serra autour de lui sans paraître réfléchir au sens des choses. Du bout des doigts, il arrangea le col de la chemise de Jean qui s'était coincé sous en haut de son torse et sourit en voyant son expression d'appréhension. De son cou, il laissa ses doigts remonter rapidement, pour frôler la ligne de sa mâchoire, appréciant la petite rougeur qui s'étala presque aussitôt sur le haut des joues de Jean.
-Ne t'inquiète pas, va. Tout ira bien.
-Tu m'inquiètes presque plus, là, marmonna Jean en détournant les yeux.
Ils mirent brusquement une petite distance entre eux quand la porte du dortoir s'ouvrit sur quelques-uns de leurs camarades. Cachant sa gêne, Jean se jeta sur ses bottes pour les enfiler, évitant de se tourner vers les autres. Marco retint un petit rire amusé et lui tapota le crâne en passant, l'air de rien, glissant dans ses propres chaussures.
-Allez, viens au lieu de bavasser, dit-il.
-Dis, c'est vraiment nécessaire, tout ça ?
-Ouais. Au moins.
Accroché dans les airs au système de suspension qu'ils avaient tous dû utiliser au début de leur entraînement pour écrémer une grande partie des recrues, Jean se demandait sérieusement où Marco voulait en venir. Il n'y avait qu'eux, les autres de leur unité passant leur journée d'entraînement à l'orée d'un bois proche. Le garçon tournait la grosse manivelle, son regard concentré autant sur ses propres mouvements que le niveau d'élévation du blond.
-Comment tu te sens, Jean ? lança-t-il en levant les yeux.
Parfaitement stable, l'interpelé fronça du nez. Lentement, il agita un peu les jambes, posa ses mains sur sa taille. Son maintien était impeccable, constata Marco, un brin étonné.
-Comme un poisson dans l'eau ! râla-t-il, un peu vexé. Dis donc, c'est quoi cette bla…TU FOUS QUOI LA !?
Violemment, Marco avait enclenché un autre système, manœuvrant les câbles pour faire monter et descendre le garçon sur de petites distances, perturbant l'équilibre statique qu'il avait, pendant seulement une fraction de seconde. Ce n'était probablement pas suffisant. Jean se reprenait facilement, sans crainte et dans une flopée de jurons allant à son encontre. Alors où était le problème ? La sécurité ? Il savait que rien ne pouvait se passer tant qu'il était accroché ? Mais bien sûr…
Marco pinça les lèvres. Là, cette petite manivelle à côté, il la connaissait pour avoir poussé un instructeur à la lui faire essayer. Il l'actionna.
-Bon Marco, c'est pas que, mais…
Presque aussitôt, un grand cri retentit, Jean se coupant lui-même dans sa phrase un des câbles donna l'impression de se décrocher, le renversant sur le côté, le deuxième câble noir descendant de quelques crans sous son poids.
Marco connaissait ce système qui recréait les conditions d'un accident sur l'appareil, pour tester les réactions des soldats. Mais Jean ignorait qu'il existait, comme la plupart de leurs camarades.
-Ca va toujours ?
La tête en bas, se balançant de travers au bout des câbles, Jean était terriblement pâle, ses bras serrés autour de lui. La mâchoire crispée, , il lança un regard noir à Marco, déglutissant après la panique qu'il venait d'avoir.
-Je…Te…Déteste…, grinça-t-il.
-C'est pour ton bien, fais pas cette tête.
Marco le fit descendre un petit peu plus à sa propre hauteur, rétablissant la hauteur des câbles pour que Jean se stabilise de nouveau. Il bloqua le mécanisme par sécurité, et s'approcha du garçon. Ainsi, il avait son nombril à peu près à hauteur de son visage. Il voyait bien que Jean tremblait suite à sa frayeur, et il était à deux doigts de s'en vouloir. Mais il savait qu'il n'y avait aucun risque, les systèmes avaient été révisés peu de temps auparavant.
-Remets-toi, il n'y a pas de danger. Je t'ai dit que tu n'aurais rien à craindre, non ?
Il savait que Jean n'aimait pas les mauvaises surprises, et il n'était pas étonné de le voir passer de sa brusque panique à la colère. C'était complètement son genre de changer de l'un à l'autre sans transition.
-T'es un enfoiré, Marco !
-Je sais, je sais…
Il soupira, le fixant un moment.
-Lève les jambes, ordonna-t-il soudain.
-C'est quoi ça, encore ?
-Merde, Jean, fais ce que je te dis…
Le blond fit une moue d'agacement et d'incompréhension, le mélange donnant lieu à quelque chose de presque amusant. Se retenant de rire, Marco l'observa alors qu'il s'exécutait en marmonnant. Bon, s'il tremblait encore un peu, il pouvait bouger, c'était bien. En revanche, quelque chose le chiffonnait.
-Monte plus haut.
Un regard noir l'accueillit aussitôt.
-Eh, oh, je suis pas contorsionniste ! grogna Jean.
Malgré tout, Marco vit qu'il essayait d'obéir et il fallait malheureusement admettre que l'effort était pathétique et inutile. Jean ne parvenait même pas à un angle droit. Il en était d'ailleurs bien loin, et sa difficulté se lisait sur son visage, qui rougissait de plus en plus sous l'effort à maintenir cette position ratée.
-Repose, marmonna Marco.
Jean soupira en relâchant ses jambes et il s'approcha, ses mains s'agrippant brusquement au bassin de son camarade coincé dans les airs.
-Eh… !
-Combien t'as pris ? demanda-t-il soudain.
Jean eut un petit hoquet surpris.
-J'ai pas grossi ! couina-t-il aussitôt pour se défendre.
-Je te demande ta taille ! Tu as affreusement grandi en trop peu de temps !
Jean cligna des paupières, ouvrant enfin de grands yeux. Entre le soulagement et la surprise, Marco ne savait pas trop ce qui prenait le pas sur son visage. Le blond eut une longue réflexion et fronça les sourcils.
-Je sais juste que je dois faire changer mon uniforme de nouveau, j'ai le feu au plancher…
-Jean…
Il le vit rentrer la tête dans les épaules, et il se rendit compte qu'il était probablement trop sec depuis le début. Il soupira doucement, essayant de se reprendre.
-C'est important, Jean. Si tu as plus de difficultés à te déplacer depuis quelques temps, ce n'est pas à cause de ta technique, d'un vertige ou de quoi que ce soit d'autre.
Pendu à ses lèvres, Jean était devenu silencieux et l'écoutait religieusement. Pour le coup, être fixé de cette façon était un peu…Perturbant. Se reprenant pour supporter le regard insistant du garçon, Marco se racla la gorge.
-Ta croissance a altéré une partie de tes aptitudes, il semblerait. On va travailler ça dans un premier temps, d'accord ?
Jean fronça les sourcils, visiblement peu rassuré.
-Comment ça « dans un premier temps » ? marmonna-t-il.
Marco croisa les bras et inclina légèrement la tête.
-Vu le cri de pucelle que tu as poussé, force est de constater que tu as les jetons. On verra ça après.
Ca ne manqua pas et Marco devait bien avouer qu'il appréciait la vue. Jean était rouge jusqu'aux oreilles, gêné et furieux à la fois.
-Allez, lève les pattes, Jean ! reprit-il en retenant un ricanement. Si on n'a pas de résultats probants très rapidement, Shadis nous fera passer un mauvais moment à tous les deux.
-J'te hais…
-Dis, je suis lourd ?
Sasha s'immobilisa un moment dans son mouvement alors qu'elle s'apprêtait à s'élancer, et cligna des yeux en fixant son camarade.
-Tu sais bien que oui, ricana-t-elle. Qu'est-ce qui t'arrive ?
Elle le trouvait un peu mou depuis qu'ils avaient commencé l'entraînement le matin même. Si c'était pour des raisons aussi stupides, ça n'en valait pas la peine et elle lui arrangerait son train de pensées à coups de pieds. Juste parce qu'il était énervant quand il s'y mettait.
-Rien, marmonna-t-il.
-Merde Connie, arrête de faire cette tête, ça fait vraiment bizarre à voir !
-J'ai pas demandé à être moche !
Elle faillit s'étouffer en le voyant répondre aussi sérieusement et abandonna l'idée de se battre. Posant les mains sur ses hanches, elle soupira.
-Je te fais un bisou si tu me files tes deux prochains repas. Sur la joue, hein.
-Va chier.
Connie s'accroupit, posant ses bras tendus en appui sur ses cuisses, et Sasha se pencha au-dessus de lui.
-Qu'est-ce qui t'arrive ? D'habitude t'as un regard effrayant mais là c'est franchement pire !
-Oh, t'es chiante ! J'ai rien !
Il grimaça. Son petit déjeuner avait été avalé beaucoup trop vite le matin, et ses maux de ventre devenaient franchement désagréables.
-Ah, 'tain, j'ai mal, marmonna-t-il.
Elle leva les yeux au ciel et se releva. « Infirmerie ? Je t'accompagne.
-Tu dis ça uniquement parce qu'on passe devant les cuisines.
-Tu me connais trop bien, décidément.
