Chapitre 33
Dehors, la fraîcheur avait fait place au froid depuis longtemps. Connie renifle un petit coup, et enfonça le visage dans le col de sa veste chaude. Il n'était pas resté beaucoup plus à table, emportant juste son pain avec lui.
Assis sur une barrière de bois au fond de la cour, de celles qui entouraient un enclos, il laissait ses jambes pendre dans le vide et balançait lentement les pieds de temps en temps. Il était très certainement le dernier à ne pas toucher le sol quand il s'asseyait là. Alors, il ne le faisait jamais, à moins d'être seul comme à ce moment précis.
De son perchoir, il entendait vaguement les faibles clameurs monter du bâtiment de bois. Il aurait aimé être à l'intérieur, en compagnie des autres. Mais l'élancement dans sa joue lui rappelait un peu trop qu'il n'était pas le bienvenue ces temps-ci, et cette idée le rendait mal à l'aise. Il n'était pas vraiment sûr d'avoir le comportement adéquat dans ces circonstances, et savait qu'il risquait bien plus de faire empirer les choses que les améliorer. Il avait du mal à gérer ce genre de situation.
Il sursauta quand quelque chose lui tapota l'épaule, et il tourna légèrement la tête, esquissant un petit sourire. Emmitouflé dans sa veste, Eren le regardait avec curiosité. Même dans la pénombre, Connie pouvait lire la fatigue sur son visage.
-Tu ferais pas mieux de te coucher ? demanda-t-il alors.
-Il est encore tôt, idiot.
Eren grimpa avec agilité sur la barrière, s'asseyant à côté du garçon. Celui-ci soupira doucement et baissa les yeux, fixant leurs pieds. Ceux du grand brun touchaient la barre la plus basse, comme il s'en doutait.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?
Les grands yeux verts étaient terriblement assombris par le manque de lumière, mais cela n'empêchait en rien le regard de se faire un peu hésitant, se levant sur Connie à sa question. Eren soupira. Le plus petit avait toujours été plutôt direct, oubliant l'existence du tact. Et mettant toujours les deux pieds dans le plat.
Il remonta une cuisse, serrant son genou contre lui d'un bras, se concentrant un moment pour garder l'équilibre. Concrètement, il en profitait pour réfléchir.
-Personne n'a rien dit ?
Connie secoua la tête lentement.
-Qu'est-ce que tu sais, toi ? ajouta Eren.
Connie lança un pied en l'air, la jambe tendue.
-Pas grand-chose…Des suppositions, comme tout le monde.
-Et c'est ?
-Il paraitrait que vous vous êtes battus et fait choper.
-Je vois…
Connie releva les yeux et soupira de nouveau.
-J'y crois à moitié, avoua-t-il. Jean n'est pas le genre à laisser son adversaire se faire prendre alors qu'il est aussi fautif en se battant. Même si c'est toi et que vous ne pouvez pas vous supporter.
Eren posa son menton sur son genou, ce simple geste perturbant son équilibre une fraction de seconde.
-Te casse pas la gueule, marmonna Connie.
-Mh. Tu ne te demandes pas ce qui s'est passé réellement ?
-Tu sais que je suis curieux.
-C'est ta nature, gloussa Eren. Tu aimes bien tout savoir et comprendre. Même si tu n'y arrives pas.
-Enfoiré…
Alors qu'il avait détourné la tête, légèrement boudeur sous la petite moquerie, Connie sentit brusquement une main s'écraser sur son crâne, frottant gentiment.
-Allez, accouche Eren, marmonna-t-il. Tu voulais parler de ça, en fait, hein ?
-Tu vois, quand tu fais la gueule t'es perspicace !
Connie ôta la main sur sa tête, gonflant légèrement les joues. Eren lui tapota l'épaule et soupira.
-Tu te souviens ? murmura-t-il.
-De quoi tu parles ?
Le garçon frissonna en sentant le regard perçant le foudroyer littéralement.
-Ah. Hum, oui…
Evidemment qu'il se souvenait. C'était d'ailleurs la première fois qu'il interrompait quelque chose d'aussi concret et non accidentel. Pas comme le jour où Marco était tombé sur Jean. Enfin il supposait, les deux garçons avaient eu du mal à décrocher leurs sangles et il avait finalement fallu les aider.
-C'était quoi son nom, déjà ? marmonna Connie.
-Milieus.
Eren avait reniflé légèrement. Après plusieurs jours enfermé, le froid extérieur était plus appréciable que l'humidité glacée qui régnait en sous-sol. Il enfonça son nez dans sa veste, frottant un peu contre le tissu.
-Ah ouais…Il est pas resté très longtemps.
-Il pouvait plus blairer ma tête.
Connie pouffa doucement.
-C'est pas comme s'il était le seul dans ce cas-là ! s'esclaffa-t-il.
Une claque derrière le crâne le calma rapidement, mais il garda un petit sourire.
-J'ai…Essayé d'abuser de Jean.
C'était sorti, plutôt facilement. Tout bas, soufflé. Connie avait presque eut l'impression qu'un petit coup de vent avait sifflé près de son oreille.
Et son sourire s'effaça aussitôt. Indécis quant à ce qu'il devait croire ou comprendre, il fixa le visage d'Eren, quitte à devenir insistant. Le brun grogna.
-Arrête ça…
-Tu déconnes ?
-J'ai une tête à ça ?
-Tu…T'as…Merde, Eren, qu'est-ce qui t'a pris ? Je veux dire…C'est…
Il essayait d'imaginer, de se replacer dans le contexte. Quand ? Où ? L'infirmerie ? Ca faisait plusieurs jours, et à ce moment-là…Merde, l'infirmerie ? Jean y était souvent allé, mais quand Eren avait-il… ?
Eren passa une main sur son visage. Connie l'entendit déglutir, avec quelques difficultés visiblement. Il aurait préféré être dans un endroit plus lumineux, pour voir son visage, et être à même de déchiffrer ses expressions plus facilement.
-Je sais pas, Connie…, murmura-t-il. Il était là…Et je…J'ai…
Il y avait une petite détresse qui pointait dans sa voix. Quelque chose qui hurlait sa peur, sa volonté d'être retenu, son repenti. Un petit détail lui revint en mémoire et il leva la tête. Là-haut, les étoiles ne brillaient pas fort ce soir-là. Des nuages fins devaient probablement obstruer le ciel.
-C'était toi, les morsures ?
Un silence lui répondit. Un petit mouvement sur le côté, et Connie sut que le garçon hochait la tête positivement.
-Jusqu'où t'es allé ?
Ca ne le regardait pas. Mais Eren avait besoin d'en parler. Il n'y avait qu'à l'entendre, le voir, pour le comprendre. Dans le contexte actuel, il fallait le questionner, simplement.
Eren laissa sa jambe retomber, son pied venant se caler sur la barre de bois, rejoignant l'autre.
-Je l'ai à peine…
Il hésitait. Connie retint un nouveau soupir.
-A peine quoi ?
-…A peine touché.
-T'es con.
-Reiner est entré.
-T'avais l'air encore plus con, pour le coup.
-Tu fais chier.
-C'est toi qui as voulu.
Un moment de silence passa. Puis Connie le rompit de nouveau.
-Jean fait croire que c'est une fille qui l'a mordu.
Eren eut un petit rire sec. « Ah ouais ? C'est un gland, ce gars.
-T'as sauté sur un gland, je te rappelle.
-Je t'emm…
-Et Marco se tape Mikasa, au fait.
Un blanc. Malgré la nuit bien installée, Connie était sûr de voir distinctement ses joues s'empourprer. A chaque fois qu'il disait quelque chose, il avait l'impression que les pièces du puzzles étaient mal emboitées. Jean qui se cachait derrière une relation inexistante, la relation de Mikasa et Marco…Avec Eren sous les yeux, il avait l'impression que quelque chose lui échappait. Pourquoi Mikasa n'avait-elle rien dit au garçon sur sa relation ? Après tout, ils étaient à ce point proches, qu'ils ne se cachaient rien ou presque, non ?
-Ce crevard…
-Tu fais peur, là. Il a le droit, non ?
-N'importe qui a le droit, marmonna Eren. Marco, c'est une autre histoire.
-Je comprends pas tout, Eren.
-Moi non plus, putain. Eh, continua soudain le brun, tu dors où en ce moment ?
Connie le fixa un moment, un peu perplexe face au changement de sujet.
-Ca dépend des fois…Soit avec Bertold –comme d'habitude-, soit à la place de Reiner… Pourquoi ?
-Armin a perdu un pari et dort avec Guido.
-T'es tout seul, du coup ?
Eren pencha légèrement la tête, le bout de son nez sortant de sa veste.
-Ouais.
Connie glissa de la barrière, et fourra ses mains dans ses poches en frissonnant.
-Je te préviens, grogna-t-il. si tu me prends pour Jean dans ton sommeil, je te castre.
Eren ricana, le suivant dans son mouvement.
-T'es dur, là. Tu m'intéresses pas, je serais sage.
