Chapitre 34
-Vous prévoyez quoi les prochains jours ?
Le menton posé sur ses mains jointes, Jean haussa les sourcils, un peu surpris de la question que venait de poser Reiner. Ses coudes étaient enfoncés dans le haut de ses cuisses et il osait à peine les bouger : allongé en travers du lit, Marco avait posé le haut de ses épaules sur les jambes en tailleur de Jean, et l'arrière de sa tête s'appuyait contre son ventre, glissée entre ses coudes.
A son silence éloquent, Marco inclina légèrement la tête, frottant contre le ventre de Jean qui baissa les yeux sur lui.
-T'as oublié ? demanda-t-il en riant.
-Quoi ?
-Permission !
Marco s'étira légèrement avec un sourire et Jean vit son visage disparaître un bref instant contre sa chemise alors qu'il avait presque la tête à l'envers.
Tu rentres pas chez toi ? soupira Bertold en levant les yeux.
Jean secoua la tête.
-Non. Y'a plus personne là-bas. Ca fait un moment que je reste ici.
Bertold et Reiner se regardèrent, un peu gênés de leur erreur. C'était vrai. La famille de Jean, peu nombreuse, avait succombé l'année précédente dans la dernière épidémie qui avait sévi dans son village. D'ailleurs dans ces moments-là, Jean devenait plutôt intenable, c'était à se demander comment ils avaient pu oublier sa présence les fois d'avant. A part Marco qui rentrait de temps en temps, ils restaient toujours quelques-uns au camp. Eren, Mikasa et Armin faisaient évidemment partie de cette minorité, et la perspective de se retrouver avec le brun n'enchantait pas spécialement Jean.
Il glissa une main sous le crâne de Marco, le redressant. Le jeune homme se replaça correctement et de façon plus agréable, soupirant d'aise. A part le croisement de ses mollets qui le gênait un peu sous ses omoplates, Jean était confortable.
-Désolé, marmonna Reiner en croisant les bras.
Assis tous les quatre sur le lit, ils encerclaient un jeu de carte qu'aucun d'entre eux n'avaient touché. Il y avait un moment qu'ils avaient déserté la grande salle, après avoir vérifié l'absence d'Eren. Le garçon n'étant pas non plus dans le dortoir, ils en avaient profité, le calme de la grande pièce leur faisant du bien.
Jean haussa les épaules en soupirant : « On n'y peut rien. » Marco leva les mains, venant flatter les côtes du garçon dans quelques tapes réconfortantes, avec un petit sourire. Jean fit une petite moue et attrapa les mains joueuses.
-Eh, c'est aux chevaux qu'on fait ca… , bougonna-t-il.
Reiner esquissa un petit sourire en coin et claqua de la langue. Il déplia ses longues jambes, s'étirant en bousculant un peu Marco du bout d'un pied, s'attirant un regard vaguement agacé.
-D'après Connie, aucune différence… , ricana-t-il.
Il fut étonné de recevoir non pas un, mais deux regards perplexes. Jean et Marco.
-T'étais là, abruti…, rappela-t-il alors au second.
-Ah ? …Ah !
Marco rougit légèrement au souvenir, et eut un petit rire amusé. Réussissant à se défaire des mains de Jean, il laissa les siennes reprendre leur flatterie sur les côtés du corps de Jean, sans se cacher de sa gentille moquerie.
-Merde, c'est quoi cette histoire ? Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
Ce fut Bertold qui ricana. Du coin de l'œil, il observait le manège des deux garçons, préférant supposer que tout était normal. Il n'y avait probablement que lui qui voyait des sous-entendus dans leurs gestes, après tout. Il n'y avait rien d'étrange là-dedans, et rien d'empêchait leur proximité qui avait toujours plus ou moins existé.
-Connie a plein de mauvaises manies, commença-t-il. Comme dans les douches…
Il aperçut Reiner jeter un œil à sa propre main, et le soupçonna de regretter un peu son geste de plus tôt.
-…Où il a tendance à observer tout ce qui l'entoure.
Jean grogna.
-Et alors ?
-Tu fais pas exception. Parait que t'es un vrai canasson, mon grand !
Jean s'étouffa brusquement en avalant sa salive de travers, obligeant Marco à rouler avant de prendre un coup et trop se faire secouer. Le brun sentait ses joues devenir un peu rouges, se souvenant que l'objet de la discussion avait été entre ses doigts à un moment.
-T'as chaud, Marco ?
-Qu'est-ce que…Euh, ouais… !
A la question terriblement innocemment posée par Bertold, il avait failli hésiter, sans comprendre sur le coup c'était pourtant simple, il devenait rouge pivoine. Feignant la chaleur de la pièce –c'était faux, il avait parfois presque froid-, Marco défit quelques boutons de sa chemise et roula contre la cuisse de Jean la plus proche de lui, se collant en espérant récupérer un peu sa chaleur.
En bougeant, il avait étalé les cartes laissées libres, et Reiner soupira en les ramassant. « Elles font qu'encombrer, là…
-Bah range-les.
-C'est à Connie, je sais pas où il les met, marmonna—t-il en tassant le petit tas cartonné.
-Demande-lui.
Le grand blond se retourna en suivant le mouvement du menton que faisait Jean pour qu'il regarde derrière lui, et son regard tomba sur le concerné.
-Ah, Connie ! appela-t-il aussitôt.
Le garçon s'arrêta à hauteur de l'échelle de son lit et les fixa, un peu hésitant. Il avait tout juste défait sa veste.
-J'ai rien fait…, se défendit-il aussitôt en se mordillant la lèvre inférieure.
Le blond leva la main et agita le jeu de cartes, haussant cependant un sourcil à la réaction qu'il suscitait.
-J'ai rien dit…Tiens, c'est à toi ça !
Connie fixa la main de Reiner un petit moment, semblant visiblement peser le pour et le contre, puis haussa une épaule avant de grimper à l'échelle. « Garde-le pour le moment, je m'en sers pas. » Il fouina quelques instants sur le matelas, avant de balancer sa couverture au bas de l'échelle. En voyant ça, Bertold se redressa en fonçant les sourcils.
-Eh, Connie ! Qu'est-ce que tu fiches ?
-Ah, je bouge un peu…, dit-il en réapparaissant en haut de l'échelle pour la descendre.
-Et tu vas où, comme ça ?
Le plus petit ramassa sa couverture sur le sol, la pliant grossièrement, et donna du menton en direction d'un autre matelas en hauteur.
-Là-bas, dit-il.
-Armin ?
Connie haussa les sourcils. « Avec Eren, » corrigea-t-il. Il lança un rapide coup d'œil sur le quatuor, notant les regards qui s'assombrissaient au nom. Jouant le jeu de l'innocence comme il n'était pas censé savoir ce qui s'était réellement passé, Connie passa devant eux et lança sa couverture en hauteur, satisfait d'avoir atteint le matelas sans que les tissus ne lui retombent dessus. Visiblement, eux étaient au courant. Il ignorait à quel point, mais leurs expressions en disaient suffisamment long.
-Connie…, commença Reiner, peu sûr de ce qu'il devait dire. Euh, tu sais…Concernant Eren…
Bertold lui donna un petit coup dans le torse sans prévenir, récoltant un grognement.
-Ce qu'il essaie de dire, continua-t-il à la place de Reiner un peu plus délicatement que ce dernier, c'est que tu dois faire attention à toi.
Connie les considéra un moment. Il pouvait comprendre leur réaction, après tout il savait de source sûre –le deuxième concerné- les raisons de leur méfiance. Cependant, il n'avait lui-même jamais eu de problème avec Eren, ce dont Jean ne pouvait pas se vanter. Par ailleurs, Eren ne le voyait pas franchement de cette façon. Il soupira donc, et passa de nouveau devant le lit de ses camarades en réajustant sa veste.
-Vous êtes débiles…, marmonna-t-il en sortant.
La porte faillit claquer, le garçon l'avait retenue de justesse. De nouveau seuls, ils se concertèrent du regard, un peu gênés par ce qui venait de se passer.
-Vous en pensez quoi ? lança soudain Reiner, rompant le silence qui s'imposait.
-Qu'on va dormir à l'aise cette nuit, répliqua Marco en bâillant.
Le blond lança un coup d'œil à Bertold, qui ne releva pas et attrapa les cartes toujours coincées entre ses doigts. Qui ne dit mot, consent. Noyant le poisson, son vieux camarade se mit à distribuer lentement. Ils savaient tous les quatre que le garçon n'aimait pas tellement jouer, et Marco retint un petit sourire moqueur. Au-dessus de lui, un bras passa, pour récupérer un des jeux préparés, et Jean décroisa ses jambes pour les délasser en grimaçant. Marco tâtonna pour attraper son propre jeu, finalement victorieux. En fait, il camouflait surtout son contentement en sentant le mollet et le pied prendre le chemin de la cuise : contre son flanc. Nonchalamment, le brun posa son bras dessus, feignant d'être plus à l'aise ainsi.
-Dame de cœur ? lança Jean.
Reiner ricana.
-Question de con.
-Réponse de gros con.
