Chapitre 38
-Ca fait bizarre.
Jean leva le nez de son bol, et regarda autour de lui à la constatation de Marco. La grande salle était presque vide, et un calme inhabituel les entourait. Avec eux, Reiner et Bertold comataient sur leur petit déjeuner, comme la plupart des recrues qui étaient restées malgré la semaine de repos. Il sourit, et revint à Marco, assis à côté de lui.
-Tu n'es pas habitué, dit-il. C'est vrai que ça fait un moment que t'es pas resté…
Marco sourit en coin, et tritura la mie de son pain quelques secondes, baissant les yeux.
-Ouais. Mais je ne regrette pas.
-Ta famille ne va rien dire ?
Un court moment, le sourire du garçon disparut, puis il haussa une épaule. « Je n'ai rien dit.
-Pou'quoi ?
Cette fois, c'était Bertold, son pain entre les dents, qui s'immisçait dans la conversation. Les yeux brusquement ronds de curiosité, il avait tourné son attention vers eux.
Le menton dans la paume de sa main, Reiner bâilla sans s'en cacher, oubliant d'avaler sa bouchée. Marco grimaça un peu en le voyant faire, et fixa son bol avec attention pendant que Bertold donnait une claque derrière le crâne du grand blond en l'invectivant.
-Bah…
Du coin de l'œil, Jean l'observa. Les taches de rousseur sur ses pommettes changeaient très subtilement de couleur quand ses joues rougissaient. C'était une coloration très légère, et il était plus que probable que Bertold, assis en face d'eux, ne la remarquait même pas.
-Je me dis que ça ne peut pas être mal, de temps en temps…, hésita-t-il.
Reiner ricana légèrement, avec un petit sourire moqueur.
-Tu vas pas nous faire croire que c'est pour 'Mikasa', hein ?
Marco piqua un fard. Visiblement, avec ses occupations des derniers jours et la tournure que prenaient les choses tranquillement, il avait un peu mis ce problème de côté. Le grand blond n'était pas dupe. Et l'autre blond, celui-là même qui était assis à ses côtés, émit un petit –tout petit- grognement, signalant ouvertement son mécontentement.
Bertold soupira avec un coup d'œil à Jean. « Fais pas cette tête, Jean. De toute façon, elle ne s'est jamais intéressée à toi…
-J'ai rien dit.
-Mais oui…
Reiner agita légèrement la main sur laquelle il ne s'appuyait pas, montrant une direction du bout de sa cuillère. A une table un peu plus loin, Connie mangeait lentement, assis avec le petit groupe que formaient Thomas, Guido, Franz et Daz. Le plus petit avait les traits un peu tirés, signe d'une mauvaise nuit, et Bertold montra aussitôt des signes d'inquiétude en imaginant ce qui avait pu se passer.
-Reiner, chuchota Marco en chauffant ses mains autour de sa tasse. Tu crois vraiment qu'il aurait… ?
-Non.
C'était Jean qui avait répondu. La mâchoire crispée, il réfléchissait, très visiblement contrarié par ses propres pensées. Marco arqua un sourcil, surpris. Discrètement, il posa sa main sur le banc, et laissa ses doigts glisser vers la cuisse proche de la sienne, la frôlant.
-Jean ?
-Je ne sais pas…, avoua-t-il enfin. Quoiqu'on en dise, Eren n'a jamais…Enfin, on se tape dessus, mais…Merde, y'a forcément une raison pour qu'il ait fait ça, non… ?
Il se souvenait de la colère qui émanait du garçon lorsque Marco était apparu dans leurs propos. Il y avait quelque chose à creuser par-là, c'était évident. Mais il se voyait mal aborder le sujet, et plus le temps passerait et plus ce serait difficile. Déjà, le garçon semblait plus calme. Même, plus calme qu'en temps normal.
Bertold secoua légèrement la tête.
-N'oublie quand même pas ce qui s'est passé, dit-il. Ce n'est pas pardonnable, Jean.
-Je sais…
La porte grinça quand il la poussa, et Eren retint une grimace. C'était quoi, cette sale journée qui commençait ? Quand il avait ouvert les yeux, il avait beau étirer les bras et les jambes, le lit était froid. Partout. Vide. Il n'avait pas mis très longtemps avant de regarder autour de lui, et force était de constater qu'il était seul. Habituellement, Armin prenait cette peine de rester à ses côtés jusqu'à ce qu'il commence à émerger. Ou il le réveillait quand il en avait assez et que l'heure était suffisamment avancée.
L'oreiller à côté du sien avait été frappé, regonflé. Connie avait récupéré sa couverture en partant. Il n'avait pas vraiment pensé que se retrouver seul ainsi l'affecterait réellement. Après ce qu'il avait fait à Jean, il n'avait vu que l'intérieur d'un cachot étroit, humide et sombre. Une odeur de moisissure l'avait pris à la gorge pendant plusieurs jours. Il ignorait combien. Quatre ? Cinq ?
Des questions. Des insultes. Des coups. Il ne savait pas ce qu'il devait répondre réellement. Il ne s'était pas contrôlé. Et après ?
En laissant la porte se refermer derrière lui, Eren sentit plusieurs regards se poser sur lui. Reiner et Bertold faisaient face à l'entrée, plantant un regard un brin méfiant sur lui. Plus loin, Mikasa et Armin étaient en tête à tête , silencieux comme souvent le matin. Ou plutôt, Armin avait fini par abandonner, au bout de plusieurs années de tentatives, l'idée d'avoir une conversation rationnelle avec la jeune fille au réveil.
A droite, Connie était plutôt bien entouré, et tirait une tête pas possible, le poussant à se poser des questions. On dormait si mal que ça à ses côtés ? Si c'était le cas, il aurait au moins voulu qu'Armin le lui dise !
Il s'avança, se frottant un œil distraitement, quand un petit détail attira son attention. Le genre de chose qu'il n'avait pas franchement envie de voir dès le réveil.
Marco et Jean. Ils lui tournaient le dos, ignorant qu'il était là. Ca, à la rigueur, il s'en fichait. Ce qui l'insupportait, c'était de voir les doigts se faufiler sur le banc, caressant la cuisse du blond. L'air de rien. Tout était normal.
Normal ?
Merde. Quelque chose lui échappait, décidément. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Il avait raté des mois et des mois, en seulement quelques jours ?
Il sentit un accès de colère lui monter au nez et se dépêcha d'avancer d'un pas rapide, brusquement réveillé, et attrapa au passage une tasse. Lorsqu'il s'assit, Mikasa le fixa un moment en silence –ce qui l'agaça encore davantage- et Armin haussa un sourcil.
-Eren…T'es mal réveillé ?
Le brun claqua de la langue, remplissant sa tasse avec un des pichets à disposition.
-Non, grogna-t-il.
-Eren, soupira Mikasa, contrôle-toi un peu. Ce n'est pas vraiment le moment de te laisser aller à tes impulsions. Tu as mal dormi ?
-Tu peux pas t'occuper du cul de Marco ? siffla Eren tout bas.
Elle pinça les lèvres, un brin outrée, mais il n'en avait cure. Elle était au courant de la situation, et il n'y avait rien à y faire. Il savait qu'elle retenait une réplique cinglante et désagréable, qu'il aurait parfaitement méritée.
Hésitant, Armin pencha légèrement la tête. « Hum…Tu as pu te reposer, au moins ?
-Ouais…
Il aurait certainement besoin de quelques nuits pour retrouver sa forme initiale –une, deux suffiraient peut-être. De là où il était, il avait une vue plongeante sur le quatuor qui le minait, surtout sur Jean et Marco. Jean avait l'air…Bien, constata-t-il. Il souriait, riait, sûrement aux bêtises de Reiner en face d'eux. De temps en temps, Bertold frappait, sans violence, l'arrière du crâne du grand blond, ses épaules s'affaissant dans un soupir un peu désespéré.
-Arrête ça.
Eren releva les yeux, se retrouvant à fixer Mikasa et son regard sombre.
-J'ai rien fait, dit-il en détachant un morceau de son pain.
-Tu le dévisages depuis tout à l'heure.
-Laisse-moi, soupira-t-il en voyant Jean se lever finalement.
-Je te préviens juste.
Connie leva les yeux au plafond. Pourquoi diable était-il là, entouré de ces types ? Il les appréciait, évidemment, mais…Ce n'était pas comme s'il voulait vraiment les avoir sur le dos, là, de suite. Enfin, c'était peut-être un peu présomptueux de sa part. Il devrait probablement être content d'être intégré dans un groupe.
La conversation tournait bizarrement, d'ailleurs. « Non, celui de Daz est plus musclé, dit Thomas en agitant sa cuillère vers le concerné.
-Ah, je demande à voir ! ricana Franz.
Quand Hannah n'était pas dans les parages, le garçon s'enhardissait. Mais bon sang, comment en étaient-ils arrivés à comparer leurs fessiers ? Connie sursauta quand une main claqua sur le sien, lui attrapant une fesse, et il retint un cri de surprise, désapprouvant totalement le geste que Thomas venait d'avoir.
-Enfoiré !
-Bah, t'as rien à envier aux autres, toi ! répliqua aussitôt son camarade en retirant sa main, un grand sourire barrant son visage. T'es tout petit , mais ça veut rien dire !
Connie soupira. Il n'avait pas franchement envie d'entendre ça d'eux. Autour d'eux, la salle se se remplissait plus depuis un moment, au contraire. D'un coup d'œil, il remarqua que Jean avait disparu, pendant que les autres terminaient plus lentement.
L'eau de la douche était chaude et achevait de le réveiller en douceur. Il avait besoin d'un peu de calme pour se retrouver et était parti le premier. Trop dormir l'avait un peu déstabilisé, il n'était plus habitué. Ca irait probablement mieux le lendemain, et il étouffa un bâillement qui clôturait sa nuit. Si la soirée s'était finie sur une fatigue incroyable, le réveil avait été tout aussi incroyablement…Doux. La tête sous le jet d'eau, Jean se sentit sourire un peu bêtement et passa ses mains sur son visage. Reiner avait beau avoir rappelé la relation que Marco avait avec Mikasa, il avait pour l'heure le sentiment que tout ça se situait tellement loin que ça ne le concernait pas, ou plus.
Et après ? Jean coupa l'eau une fois rincé. Qu'est-ce qui allait se passer ? Qu'est-ce qui devait se passer, au juste ? Enfin, si quelque chose…
Ah.
Qu'est-ce qu'il attendait, au juste ? Et Marco ? Ils n'avaient certes pas fait grand-chose, du moins il le supposait, mais il n'imaginait pas que l'on puisse faire ce genre sans avoir une idée de ce qui se passait. Même si, avec Marco, tout avait l'air…Terriblement naturel. Leurs gestes, ces petits contacts –quoique pas si petits.
Les baisers qu'il y avait eu cette fois-là.
Parce que non, il n'y avait rien eu depuis. Juste cet entraînement, comme fait exprès.
Jean soupira en nouant sa serviette autour de sa taille, et sursauta en voyant une ombre se mêler à la sienne. Il n'avait pourtant pas entendu le moindre bruit, et il comprit vite pourquoi en levant les yeux : la silhouette élancée se déplaçait pieds nus.
Eren.
Soudain mal à l'aise, Jean essaya de camoufler son malaise, et le brun le remarqua, aussitôt irrité. Le voyant détourner les yeux et commencer à bouger, Eren avança d'un pas, et le plaqua d'un mouvement vif contre le mur le plus proche, sans se soucier du petit cri un peu apeuré du garçon.
-E…Eren… ! Qu'est-ce que tu f…
Il avait peur. Sincèrement. Et les grandes prunelles vertes brillaient en le fixant, sans que Jean ne parvînt à définir s'il s'agissait de colère ou quoi que ce soit d'autre. Il frémit en remarquant le visage trop proche du sien. Le bout de leurs nez se touchait presque, le bloquant dans sa phrase.
Note : ne plus prendre de douche seul.
