Chapitre 39
-Tu ne manges pas ?
Connie sursauta quand il se rendit compte que c'était à lui que Thomas s'adressait, il leva les yeux sur celui-ci.
-Si, si, marmonna-t-il en tapotant son morceau de pain.
-Tu joues depuis tout à l'heure, tu bouffes pas, crétin !
Thomas soupira et croisa les bras.
-Un soucis ? Tu te jettes sur ton assiette en général.
Connie haussa les épaules, silencieux un moment. Au moins le temps de trouver une excuse, n'importe quoi. Guido haussait les sourcils en le regardant, ce qui le déconcentrait particulièrement.
-J'ai mal au ventre…Et arrête de me fixer, toi…
Connie appuya sa réponse d'une petite grimace quand un petit ricanement moqueur se fit entendre. Il n'aimait pas beaucoup Guido, mais n'avait rien de spécial à lui reprocher non plus. S'ils étaient dans la même unité depuis deux ans, il ne se connaissaient pas tellement pour autant.
Connie jeta un œil de côté. Il n'y avait plus que Marco et Bertold qui restaient en tête à tête. Reiner était parti depuis un petit moment, Jean bien avant lui. A la table derrière lui, constata-t-il en tournant un peu la tête, Eren n'était pas revenu. Ses amis étaient pourtant toujours bien là, ne se préoccupant pas plus que ça de son absence.
Il revint à son bol, peinant à boire l'autre moitié. Et un petit détail retint son attention, l'alarmant brusquement. Eren était parti. Mais quand, au juste ? Depuis combien de temps ? Avant, après Jean ?
Il n'y avait à priori aucune raison, mais il s'inquiéta soudain et se leva sans crier gare, surprenant ses camarades autour de lui. Il balaya la salle du regard. Eren n'était vraiment plus dans la salle. Guido grogna en le voyant faire et posa sa tête sur son poing.
-Prends pas la mouche, on t'embête juste…
-J'ai un truc à faire, marmonna Connie en enjambant le banc.
Sans autre explication et abandonnant les garçons à la table, il se hâta vers Marco et l'attrapa par le bras, essayant de retenir son empressement et son inquiétude. Le brun leva les yeux vers lui, intrigué et surpris. Bertold faisait de même, visiblement perplexe.
-Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda Marco.
Connie se pencha à son oreille. Il ignorait qui, réellement, était au courant de ce qui s'était passé entre Jean et Eren, même s'il en avait une petite idée grâce aux regards et propos. En attendant, la seule chose dont il était sûr, c'était que Marco devait savoir. Aux yeux de Connie, le garçon était certainement la personne la plus proche de Jean.
-Viens avec moi, lui murmura-t-il. Je le sens pas.
Il lança un regard appuyé vers la table où Eren n'était plus attablé. Suivant la direction, Marco n'eut pas à réfléchir très longtemps et sauta presque aussitôt sur ses pieds, à deux doigts de s'entraver dans le banc. Bertold les regardait faire sans trop comprendre, clignant des yeux face au duo improbable qu'ils formaient à cet instant.
-Où est-ce que vous allez ?
Tous deux lui lancèrent un regard hésitant, terriblement synchrones.
-On a…
Connie cherchait les mots, Marco vola immédiatement à son secours, comprenant rapidement que le garçon ne souhaitait pas ébruiter l'histoire. Il n'y avait probablement rien.
-Rendez-vous avec l'instructeur ! ajouta précipitamment le brun en poussant Connie du plat de la main dans le dos pour le faire avancer devant lui.
Avant de se diriger vers la porte, ils avaient très bien vu son air dubitatif. Rien de plus gros à gober. Dans le couloir froid, Marco attendit que la porte se soit claquée pour se tourner vers Connie.
-Comment tu sais ?
Connie avait failli s'arrêter, ayant un peu oublié le fait qu'il n'était pas forcément censé être au courant. Marco l'en dissuada, une main dans son dos l'incitant à avancer, et un coup d'œil à répondre.
-On…M'en a parlé…, marmonna-t-il.
Marco fronça les sourcils, et le poussa à aller plus loin dans sa réponse. Apparemment, le garçon n'avait pas l'intention d'en rester là. Connie soupira, hâtant le pas pour pouvoir le suivre. Le brun avant de longues jambes qui le portaient rapidement et avec facilité.
-Eren…, souffla-t-il.
Il vit le mouvement de Marco, discret mais pourtant visible. Le bout de son nez tressauta, fronçant l'arête et lui faisant afficher une expression de dégoût soudain. Il était très rare de la voir afficher moins qu'un sourire simple.
-Tu t'entends bien avec lui, siffla Marco.
-Un peu.
Il entendit Marco claquer de la langue. Il pouvait parfaitement comprendre son ressenti après les agissements de leur camarade, et pourtant il n'y pouvait rien il avait beau être contre le geste d'Eren, il ne pouvait pas le rejeter aussi simplement. Peut-être parce qu'il n'était pas lui-même la victime.
Connie soupira, suivant Marco qui menait l'investigation, à la recherche des deux garçons –ou au moins un, histoire d'être rassurés.
Bon sang, qu'était-il en train de faire ?
Il avait senti le sang lui monter à la tête. Sous ses doigts, la peau était mouillée. Jean sentait le savon. Les gouttes d'eau glissaient de ses cheveux, s'écrasaient sur ses épaules et le sol. Il le sentait frémir de peur sous ses doigts.
De peur ?
Eren cligna des yeux et déglutit. Il avait son nez presque contre l'oreille de Jean. Ses mains maintenaient ses poignets sur le mur contre lequel il l'avait plaqué. Il se serrait contre lui, une jambe entre les siennes. Ses vêtements avaient tendance à accrocher la serviette –mal- attachée autour de la taille du blond.
Ah, son odeur.
Comment s'était-là retrouvé dans cette position, au juste ? Quand il l'avait vu quitter la salle, à quoi avait-il seulement pensé en partant à sa suite ? Etait-ce seulement pour parler ? Il ne se souvenait même pas ce qui l'avait poussé à agir de la sorte.
Ah, sa peau. Chaude.
-E…Eren, arrête ça… !
Ah, sa voix suppliante. Le timbre retournait toutes ses pensées, et il donna un coup de dent dans le lobe à sa portée. S'ils étaient de taille égale, Jean n'était pas aussi musclé et lui laissait une longueur d'avance sans le vouloir. Sans être capable de faire autrement.
-Eh, Jean…, murmura-t-il soudain. Regarde-moi…
Il sentit le visage tenter de se dégager de ses dents en se tournant, et il lâcha un poignet pour venir l'agripper brusquement à la mâchoire. Jean fermait les yeux férocement, ses paupières se plissant.
Eren n'aimait pas ça. Etre ignoré. De cette façon ou d'une autre. Il s'appuya un peu plus, le maintenant de tout son poids contre le carrelage. Il soupira, son visage replongeant dans le cou du garçon, sans lâcher son visage pour autant, et laissa un brin de langue glisser sur la peau humide. Jean s'agitait sous lui. Chacun de ses mouvements lui faisait sentir qu'il était là, entre ses mains, et il ne se lassa pas de murmurer son nom à plusieurs reprises, soufflant au creux de son oreille.
Jusqu'à ce qu'une cuisante douleur envahisse sa mâchoire, arrêtant son train de pensée. Sous le choc, il mit un moment avant de comprendre ce qui se passait et de remarquer qu'il était étalé au sol, un poids pesant sur le haut de son dos, ses mains bloquées en arrière. Des cris étouffés fusaient, néanmoins discrets.
-Putain Eren, reprends tes esprits… ! entendit-il soudain
Il ouvrit de grands yeux au murmure à son oreille. Pas besoin d'être très intelligent pour deviner que le poids sur son dos n'était autre que Connie, assis à califourchon sur lui, emprisonnant ses poignets dans ses mains.
Le petit rasé se redressa un peu, tournant les yeux vers Marco. Le brun n'avait pas traîné, et il s'en était fallu de peu que ce soit lui qui mette le garçon à terre. Vu son visage pour le moins effrayant, nul doute qu'il ne se serait pas arrêté là, et pour la peine il regrettait un peu moins de s'être jeté sur Eren pour le frapper. Il n'avait pas spécialement un bon crochet, mais c'était suffisant pour être douloureux et réveiller.
Le souffle court, Jean laissait Marco resserrer la serviette autour de sa taille. Le garçon ne parlait pas. Il voyait sa mâchoire se serrer, se crisper. Sa pomme d'Adam s'agitait un peu lorsqu'il déglutissait et ses yeux semblaient chercher les marques sur sa peau. Par chance, Eren ne s'était pas aventuré plus loin, restant dans son cou.
-Marco ! Appela soudain Connie après les avoir observés quelques instants. Emmène-le, d'accord ? Je m'occupe de celui-là.
Le brun hocha la tête et passa sans prévenir un bras autour des épaules de Jean, l'entraînant avec lui. Quand ils eurent disparu et qu'ils lui semblèrent hors de leur écoute, Connie serra les dents, lâcha une main et plaqua un peu violemment le visage d'Eren au sol, avant de se pencher au-dessus de lui.
-Putain, qu'est-ce que tu fous ? grinça-t-il.
Eren ne tentait pas de se débattre, contrairement à ce qu'il aurait pensé. Il sentait les muscles de sa mâchoire se crisper sous la paume de sa main, alors que ses doigts s'étalaient en travers de son visage. Le sol était mouillé. Eren serait probablement trempé par l'eau qui stagnait sur le carrelage mal posé.
Connie l'entendit gémir légèrement. Le garçon avait encore le souffle rapide et court.
-T'es vraiment con…, murmura-t-il. Va falloir qu'on cause, crétin.
