Chapitre 43


Prendre une douche avait été la meilleure idée qu'il ait eu depuis qu'il s'était levé. Et c'était bien la seule, d'ailleurs !Il avait profité que Jena allait prendre un peu de temps en passant par le dortoir pour s'isoler le premier sous le jet d'eau, en vitesse. Croiser quelqu'un dans ces conditions eut été un brin gênant sur son ventre, les traces de la veille s'étaient un peu collées à sa peau, et disparaissaient sur le passage de l'eau en frottant légèrement.

Reiner retint un grognement en essayant de ne pas écouter. Jusque-là, tout était allé pour le mieux. Le petit déjeuner, la douche. Il s'était payé le luxe de monter se reposer encore un peu et profiter du calme du dortoir, pendant que tout le monde était en vadrouille.

Erreur.

Il déglutit quand un gémissement monta du lit en dessous de celui où il était allongé. Les bras en croix, étalé sur l'étendu que formait le matelas, Reiner faisait tout pour ne pas se faire remarquer. Il avait reconnu les voix sans problème, pour les entendre au quotidien. Il était facile de comprendre ce qui se passait en dessous, et l'idée qu'ils prenaient du bon temps le ramenait irrémédiablement à toutes les fois où il avait tenté de séduire Bertold. D'accord, il avait fini par réussir. Mais vu la tournure que ça avait pris –au hasard, la veille-, il n'était plus si sûr que ce soit lui qui était vainqueur. Il se souvenait très clairement des mains de son vieux camarade sur lui et retint un soupir pour ne pas être découvert. En dessous, une conversation des plus amusantes remontaient à ses oreilles.

-Tu t'intéresses aux filles, entendit-il murmurer. Moi…Aux garçons…

Bingo ! Reiner sourit pendant un instant. Thomas était plutôt bon dans ce genre de devinette, semblait-il. La savonnette avait gagné.

Il n'entendait pas bien la suite, mais bien vite les gémissements et soupirs envahirent de nouveau la pièce, résonnant dans sa tête. Entre ça et ses souvenirs de Bertold, il finit par baisser les yeux, grimaçant en constatant qu'il bandait. C'était malin, ça, pas moyen d'attendre tranquillement. Et bordel, où était Connie quand on avait besoin de lui pour interrompre une situation gênante comme il savait si bien le faire ?

Profitant du bruit des draps qui se froissaient sous les corps, Reiner roula sur le côté et ramena ses bras contre lui, pour glisser ses mains sous sa ceinture. On n'était jamais mieux servi que par soi-même, il était toujours parti de ce principe-là. Et Bertold n'était pas là. Et il était toujours un peu frustré, entre l'avancée troublante de Bertold et le fait qu'il n'avait, jusque-là, fait que le toucher. Deux fois.

Bon, d'accord, il était très frustré, et il n'avait pas fallu longtemps pour que ses mains glissent autour de son propre membre, dans un mouvement de va et viens un peu lent pour ne pas attirer l'attention. Serrant les dents, il retenait son souffle, essayant d'assimiler les murmures et soupirs à ceux de Bertold la veille. Peine perdue. Le brun avait une voix légèrement plus grave. Ses gémissements étaient plus langoureux, rauques.

Quelque chose de plus sexy à son oreille.

Quelque chose comme ses mains qui le caressaient –là, c'était déjà mieux-, son souffle contre son cou –oui, beaucoup mieux-, ses doigts qui…

Oh, minute, pas ça… !

Reiner retint un grognement quand il se libéra brusquement, tâchant le pantalon en toile qu'il avait enfilé peu de temps auparavant. Il allait devoir se changer et ça l'agaçait d'avance.

-Si t'es complètement homo, qu'est-ce que tu fous avec Mikasa ?

Un blanc. Reiner cligna des yeux après que la voix de Jean eût résonné, interloqué par la question pour le moins…Normale. D'accord, il aurait pu le formuler d'une autre manière, surtout qu'il s'agissait de Marco, mais il appuyait sur un fait un peu étrange. Personne ne s'était réellement posé la question, alors que le garçon n'avait probablement jamais été imaginé avec…Une fille. En fait, même si personne n'en parlait, tout le monde se doutait plus ou moins des penchants de Marco. De toute façon, homo ou non, Mikasa avait beau ne pas être la plus féminine, ce n'était tout de même pas imaginable pour autant.

Il y eut un petit soupir. Les draps bougèrent de nouveau sous les corps, vu le bruit qu'il entendait, et il n'osait plus bouger, écoutant attentivement. Il n'était pas du genre commère, mais il aimait bien savoir. Surtout là, ça avait l'air intéressant. C'était d'ailleurs le sujet croustillant du moment, cette relation étrange.

-Elle…

Il entendit une espèce de marmonnement inaudible, et Marco devait parler tellement indistinctement que Jean dut lui faire répéter. Le garçon se racla la gorge légèrement.

-Elle me tient par les couilles, grogna-t-il.

Face à lui, Jean le fixait sans ciller. Marco détourna un peu les yeux, essayant de se concentrer sur son nettoyage.

-Qu'est-ce que ça veut dire ? murmura Jean.

Marco se redressa, séparant enfin ses jambes de celles du garçon. Il s'assit en tailleur, remontant la ceinture de son pantalon pour se cacher et adopter une attitude plus décente. Le regard que Jean posait sur lui le gênait un peu, et il prit son temps pour lui répondre, cherchant ses mots.

-Tu te souviens, quand elle est entrée et que…

Marco lui lança un regard pour le moins appuyé, signifiant qu'il avait s'agit d'un moment pour le moins gênant. Jean le regarda un moment, le temps de se souvenir, et rougit brusquement, rentrant un peu la tête dans les épaules.

-Elle a vu ? souffla-t-il.

Marco hocha la tête. Même si Jean disait avoir abandonné en ce qui concernait la jeune fille, il le sentait gêné sur le fait qu'elle ait pu les surprendre.

-Il faut dire que niveau discrétion…, marmonna le brun. C'était imprudent…Je suis désolé, Jean…Même là, on…

Le blond fonça l'arête du nez et claqua de la langue.

-Arrête de t'excuser tout le temps. Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?

Marco leva les yeux sur les lattes de bois et soupira. Il glissa ses mains autour de ses chevilles, ses jambes croisées en tailleur.

-Une menace, en gros.

-Du genre ?

-Si je ne suivais pas, elle se serait débrouillée pour répandre ce qu'elle savait. Tu te doutes que ce n'était pas à ton…Notre avantage, se reprit-il rapidement.

Jean eut un air un peu sceptique, dévisageant Marco.

-Quel intérêt pour elle ? lâcha-t-il. Elle n'a d'yeux que pour Eren, alors ce n'est pas…

-A cause de toi.

Un blanc.

-Je saisis pas, là…

-L'idée était sûrement de te perturber, soupira Marco. Une vengeance, je pense, ou quelque chose dans le style…Mais elle en avait clairement après toi…

-Sérieux ?

Jean se rembrunit, songeur.

-Mais plusieurs personnes vous ont vus…, répliqua-t-il.

-Elle est adroite et vive. Sans compter sa force, aussi. Plutôt facile de simuler n'importe quoi quand quelqu'un arrive…

Marco termina sa dernière phrase tout bas, obligeant Jean à se dresser sur un coude pour être sûr de l'entendre. Alors c'était donc ça ? De simples menaces et Marco suivait comme un gentil toutou ? Il avait du mal à croire que le garçon était de ce genre, mais après tout…C'était possible. Juste possible. Autant venant de Mikasa que de Marco, il avait réellement de la peine à digérer.

Il soupira profondément, roulant sur le côté et glissa un bras sous son oreille.

-Qu'est-ce que tu vas faire, du coup ?

Marco le regarda un moment, avant de se déplier et s'allonger sur le ventre à côté du blond.

-Je ne sais pas…Elle n'a pas l'air aussi attachée à son idée qu'elle aurait pu…

-Eh, ça fait plusieurs jours qu'on ne voyait presque personne à part pour bouffer, lui rappela Jean.

-Ah, oui…

Dans son for intérieur, Marco se bénissait pour cette idée qui était finalement tombée à pic et l'avait involontairement éloigné de la jeune fille et ses idées tordues.

Il sursauta, perdu dans ses pensées un court moment, quand il sentit un petit contact sur ses lèvres. Clignant des yeux, il lança un regard perplexe à Jean, qui venait de poser un doigt sur la bouche du garçon.

-Q…Quoi ?

-Elle t'a embrassé, grogna Jean.

Marco se sentit rougir jusqu'aux oreilles.

-P…Presque pas, balbutia-t-il.

-Je l'ai vue faire.

Marco fit glisser un bras sur les draps, pour refermer sa main sur le poignet levé à hauteur de son visage. Il retenait difficilement un petit sourire, et se mordit légèrement la lèvre inférieure. Il sentait la jalousie de Jean à plein nez.

-Quand ?

Avec un petit saut assez amusant, Jean se déplaça pour se rapprocher de Marco. Il était toujours nu, mais semblait avoir complètement oublié. Du moins jusqu'à ce qu'un grand frisson le prît, et Marco tendit un bras pour saisir une des couvertures pliées sur le lit. Très rapidement, il l'étala sur eux et referma un bras sur le garçon.

Frottant légèrement son visage contre les clavicules de Marco, Jean soupira d'aise en sentant la peau du brun, juste au-dessus du col de son tee-shirt.

-Quelques jours, marmonna-t-il. Au souper…

Il n'était pas capable de donner une date précise, les jours se mélangeant un peu dans son esprit. Il savait juste qu'il avait pris une rouste par Mikasa le même jour. Et puis…

-Après l'infirmerie…, souffla-t-il.

Il sentit le bras se resserrer autour de lui. Contre Marco, il faisait chaud. C'était agréable.


-Qu'est-ce que vous foutez ?

Au seuil des douches, Bertold n'avait pas mis longtemps à s'exprimer. Entre le bruit de la douche qui ne s'arrêtait pas et les sanglots qui retentissaient, il avait eu toutes les raisons du monde de s'avancer, cherchant dans les différentes cabines jusqu'à trouver. Tout au fond, dans la dernière.

C'était à n'y rien comprendre, et son cerveau se serait probablement refusé à imaginer ce genre de scène. Connie, les bras refermés sur Eren qui…Pleurait ? Bertold fronça les sourcils.

Il grimaça quand ses pieds nus se retrouvèrent dans l'eau glacée, saisissant rapidement une partie du tableau. Il se jeta sur la petite manette de l'eau, jurant en la refermant.

-Bon sang, vous êtes malades ?

Agenouillé sur le sol, Connie lui lança un regard un peu perdu. Les deux garçons grelottaient, mais visiblement ça n'avait pas l'air d'être leur problème principal. Ils étaient trempés. Et si Connie était torse-nu, ce n'était hélas pas le cas du brun.

-Qu'est-ce qui vous prend, oh ?

-Amène-lui une serviette…

Bertold frissonna en entendant la voix basse de Connie, et ne tarda pas pour obéir. Il s'était passé quelque chose, mais impossible de définir quoi. Si le petit rasé était parti précipitamment, c'était qu'il avait senti ce qui arrivait. Seulement il n'était pas seul en quittant la pièce, alors où était Marco ? Ce dernier n'était pas du genre à abandonner ses camarades, et encore moins dans une telle posture.

Montrant ouvertement son incompréhension, Bertold attrapa quelques serviettes sur les étagères, et les déploya sur les deux garçons. Connie eut un petit sourire pour le remercier et ajusta l'une d'elles sur Eren, le frictionnant vivement.

Bertold nota les marques d'ongles sur les épaules de Connie. Ce qui le rassurait, c'était que ca n'avait absolument rien à voir avec les traces qu'Eren avait pu faire à Jean.

-Tu m'expliqueras…, marmonna-t-il en se penchant un bref instant à l'oreille de Connie, veillant à ce qu'Eren ne l'entende pas.

Le garçon eut un très rapide hochement de tête, discret. Ses mains avaient plongé sur la tête d'Eren, recommençant à frotter avec énergie.

-Je m'occupe de ça, dit-il doucement, merci Bertold.

-Euh, vous êtes sûrs que ça ira ?

Connie hocha de nouveau la tête. Fronçant les sourcils, le grand brun tourna les talons, jugeant qu'il pouvait toujours se doucher plus tard. Pas besoin d'être muni d'un grand intellect pour comprendre que sa présence les dérangeait.

De nouveau seuls, Connie ôta la serviette de la tête d'Eren, pour lui enlever son tee-shirt gorgé d'eau. Le garçon se laissait faire, docile, les épaules basses, tremblant de froid.

-Tu t'en prendras à toi si t'es malade, marmonna Connie.

Un petit reniflement lui répondit. Il prendrait ça pour un oui. Soupirant, Connie frotta la peau mise à nue avec énergie à nouveau, quitte à la faire rougir.

-Connie…, murmura soudain Eren.

Le garçon tendit l'oreille. Avec le bruit du tissu, il était assez difficile de l'entendre correctement. Le visage baissé, il reniflait encore. Peut-être le froid, peut-être ses pleurs à répétition. Ses lèvres bougeaient, sans émettre de sons la plupart du temps. Il tremblait.

-Tu sais…, gémit-il soudain. Je…L'aime tellement…Tellement, Connie…

Connie s'arrêta un moment. Leva les yeux sur lui, perplexe. Les yeux rouges d'Eren fuyaient, une main gelée venait les frotter.

-T'es con.

Une fraction de seconde plus tard, il se disait qu'il aurait pu trouver mieux comme réplique.