Chapitre 48
Connie frissonna. S'ils étaient bien, au chaud dans l'écurie, ce n'était pas la même chose une fois un pied mis dehors. Il leva le nez le ciel était blanchâtre et commençait à s'obscurcir. Fronçant les sourcils, il jeta un œil derrière lui, fixant la grande porte de bois qu'Eren était en train de refermer derrière lui. Ils étaient restés là la journée entière, à simplement parler pour ne rien dire. De temps en temps, ils tentaient un sujet sérieux, qui rapidement dégénérait sur autre chose de plus léger. Ils se chamaillaient gentiment la plupart du temps, appréciant la possibilité mutuelle de dire ce qui leur pesait.
Le garçon passa une main sur son crâne rasé quand il sentit quelque chose de froid et léger tomber dessus, puis sourit. Un flocon.
-Tes cheveux commencent à pousser, dit Eren en le rejoignant.
-Ouais…Eh, t'as vu ? Il neige.
-On s'en fout qu'il neige…Tu vas les raser à nouveau ?
Connie enfonça les mains dans les poches du pantalon trop grand qu'il portait et haussa les épaules, un peu surpris. Il frotta son crâne, soupirant en sentant la repousse un peu sombre.
-J'sais pas. Ca changerait rien, de toute façon.
-Pourquoi tu les rases ?
-Pourquoi tu les rases pas, toi ?
Eren sourit en coin et poussa finalement Connie en avant, une main dans son dos.
-Dis pas de bêtises, allez…, dit-il. 'Fait froid, on va crever si on reste là comme ça.
Ils hâtèrent le pas, et Connie se jeta presque sur la grande porte qui débouchait directement sur la grande salle. L'air chaud de la pièce leur brûla les yeux quelques secondes, leur arrachant un sourire de contentement.
La pièce n'était pas spécialement pleine, et elle ne le serait certainement pas avant plusieurs jours, le temps que leurs camarades reviennent de leur déplacement.
A une table, un groupe d'adultes était déjà attablé, discutant calmement. Ils reconnaissaient sans difficulté une partie de l'escadron de reconnaissance, qui traînait toujours dans les parages le temps de repartir en expédition. Un des hommes leur lança un regard en biais, avant de revenir à son bol en repartant dans la conversation. Connie haussa un sourcil un peu surpris, et un coup d'œil vers Eren lui fit comprendre que c'était le brun qui était visé. Allez savoir pourquoi.
Sur la plus longue des tables, un petit groupe s'adonnait à l'activité habituelle : les cartes. Si Bertold restait calme, en bordure du groupe, les autres étaient plutôt animés. Connie hésita. S'approcher était-il une bonne idée ? Il lança un coup d'œil vers Eren, réclamant un peu d'aide sur la façon d'aborder les choses. Le brun haussa les épaules.
Les fesses à peine posé à côté de Bertold, dos à la table, Connie se pencha légèrement pour voir où en était le jeu. A côté de lui, il sentit Eren se poser à son tour, silencieux. Le grand garçon tourna les yeux vers eux, un peu surpris de les voir apparaître, et esquissa un petit sourire.
-Vous avez disparu toute la journée, dit-il. Rien de grave ?
Connie hausse un sourcil, avant de montrer un grand sourire.
-Secret, répondit-il.
-Merde Reiner ! s'exclama soudain une voix. Comment tu fais pour gagner à chaque fois ?
A côté de lui, Connie sentit la cuisse contre la sienne sursauter un peu. La voix appartenait à Jean, et après ce qu'Eren lui avait avoué depuis le matin, il n'était pas étonné de sa réaction. Il glissa une main sous la table, lui tapotant la jambe amicalement. Il n'y avait rien de grave.
-Reiner mène ? sourit-il.
Bertold ricana et s'étira légèrement, permettant aux deux garçons de vois un peu mieux ceux qui étaient à ses côtés. Reiner exultait et se pavanait un peu, comme à son habitude. Thomas haussait les sourcils avec une expression perplexe. Guido grognait sur ses cartes sans comprendre ce qui se passait. Marco riait aux bougonnements de Jean, assis de travers sur le banc, un brin adossé contre le bras de son camarade, sans trop se soucier que ce dernier pût voir son jeu et réciproque.
-Vous voulez jouer à la prochaine ? proposa Reiner.
-Ah, pourq…
Connie n'eut pas le temps de terminer sa phrase. A côté de lui, Eren venait de se lever brusquement, et le plus petit des deux s'assombrit immédiatement, inquiet. Et d'autant plus quand le brun lui attrapa le poignet, le poussant à se lever à sa suite pour l'entraîner jusqu'à la porte du couloir.
Bertold cligna des yeux, probablement comme les autres qui l'entouraient.
-Il s'est passé quoi, là ?
Sa rencontre avec le mur, loin dans le couloir, n'avait pas été des plus agréables et douces. Eren avait eu un pas rapide, voire précipité, Autour de son poignet, Connie avait pu le sentir tremblant, la paume de sa main un peu moite déjà.
-E…Eren, ça va aller ?
Le garçon plaqua une main à côté de la tête de Connie, l'effrayant un peu à l'idée qu'il soit pris d'une quelconque crise de violence à son égard. Puis il se rassura rapidement Plus grand que lui, Eren se contenta de poser son front sur l'avant du crâne aux cheveux ras, son autre main un peu crispé dans le haut de sa nuque.
Non. Ca n'allait pas.
Connie soupira, et tapota maladroitement une épaule en entendant –encore- un reniflement entre deux tremblements. Si Eren se remettait à pleurer, il ne savait pas vraiment ce qu'il allait faire.
-Allez, dis-moi tout, murmura-t-il.
Presque aussitôt, il sentit la main dans sa nuque le serrer légèrement.
-J'veux pas…, souffla-t-il.
-Tu veux pas quoi ?
-Le voir…
Connie soupira.
-Faudra bien, pourtant.
-Pas aujourd'hui…
Eren avait gémit, de cette voix presque suppliante qu'il avait par moment, quand il était perdu et incapable de se relever. D'une certaine manière, voir le garçon ainsi lui faisait de la peine.
Il pouvait comprendre la difficulté du garçon à voir Jean enfermé après avoir essayé de lui sauter dessus, relâché et recommençant presque aussitôt, il était évident qu'il allait avoir du mal pendant un long moment.
-A…Allons, ca te passera, dit-il doucement.
Il sentit les bras se refermer sur lui soudain, et se demanda s'il n'allait pas suffoquer sous l'étreinte serrée et brusque de son camarade. Perplexe et crispé quand le visage trouva refuge dans son épaule, il se rassura rapidement quand il sentit les petites secousses. Il pleurait encore, silencieusement, se cachant autant que possible de la vue et des oreilles.
-T'en fais pas, murmura-t-il.
Hésitant dans ses mouvements, Connie tendit les bras, les refermant juste sur la taille du garçon. Eren était penché sur lui, trop grand.
-Je t'empêcherai de lui faire quoi que ce soit, continua-t-il.
Il pensait ce qu'il disait, mais il ignorait comment le mettre en œuvre. A part coller aux basques d'Eren en permanence, et il se voyait difficilement le faire, il n'avait pas trop de moyens de le faire. Néanmoins, l'idée était là.
Il soupira doucement, tapotant la taille qu'il avait entre les mains.
-Ca va aller, d'accord ?
Il sentit la tête se hocher lentement contre lui et sourit, avant de remonter une main et tapoter l'arrière du crâne du garçon.
-Eh, Connie…
-Ouais ?
La voix d'Eren était étouffée dans son épaule, contre son cou. C'était un peu bizarre comme position, au final, mais bon. Il n'y avait personne pour les voir ni leur faire des remarques désagréables. Ce n'était pas comme ce qu'il avait lui-même déjà surpris dans les temps précédents, et à l'image qui lui revenait il grimaça légèrement. N'importe quoi.
-…Merci…
-Ah, hum…T'en fais pas.
-Ca doit t'emmerder, hein ? grogna Eren.
-Mais non, mais non.
Connie souriait, un brin amusé. S'il ne l'avait pas voulu de lui-même, il ne se serait pas lancé là-dedans. Le brun dut le sentir car il releva un peu la tête en grognant.
-Tu te fous de moi, là…
Il gloussa, et ébouriffa les cheveux bruns qui traînaient encore sous ses doigts.
-Jamais ! ricana-t-il.
Curieux, Reiner tendit le cou en voyant la porte bouger. A peine trente secondes après la disparition de Connie et Eren dans le couloir, Bertold, inquiet de voir le plus petit se faire emmener de la sorte, s'était lancé à leur suite, en silence. Le porte ne s'était pas totalement refermée, restant entrouverte, et visiblement rien ne se passait. Ou bien c'était trop loin pour qu'ils entendent quoi que ce soit. Ou trop bas.
Le grand brun était tout juste de retour, apparemment toujours sur la pointe des pieds. Il prit garde à ne pas enclencher le mécanisme de la serrure en poussant la porte, et retourna s'asseoir avec les autres qui n'avait pas même eu la pensée de continuer leur jeu.
-Qu'est-ce qui se passe ? demanda Reiner en rompant brusquement le silence.
-Je suis pas franchement sûr…, soupira Bertold.
Une ribambelle de regards perplexes se dirigèrent sur lui. Outre les trois qui savaient pour le comportement d'Eren envers Jean –et donc la probabilité qu'il s'attaque à un autre de ses camarades proches devenait soudain plus élevée-, il y avait les autres, qui ignoraient tout. Malgré tout, Eren restait un camarade, ils n'avaient pas vraiment d'intérêt à laisser savoir ce qui s'était passé.
Il hésita, avant de continuer.
-Je crois qu'Eren se sent un peu mal, marmonna-t-il.
Guido leva les yeux au plafond et lança ses cartes avec un petit rire.
-Avec le temps qu'il fait, dit-il, il ne doit pas être le seul à se sentir un peu faiblard ! Il est remonté hier, en plus, non ? Parait que c'est pas franchement terrible comme endroit…
Jean fit une moue un peu perplexe. Il n'avait pas vraiment réfléchi à ce qu'Eren avait pu vivre quand il avait été enfermé, et l'idée d'un endroit malsain le mettait un peu mal à l'aise. Contre lui, Marco tourna un peu les yeux, lui jetant un regard en coin. Discrètement, il posa sa main contre sa cuisse, essayant de se faire un peu rassurant.
Reiner soupira et secoua la tête.
-Quand on fait des conneries, on assume.
-Merde, t'es dur ! rit Thomas.
La porte se rouvrit lentement, laissant passer Connie. Les rôles étaient inversés le poignet prisonnier des doigts du plus petit, Eren suivait en silence, la tête et les épaules basses.
Le menton dans les mains, Thomas eut un sourire, posant son jeu à l'envers.
-Ca va mieux ? lança-t-il.
Connie lui lança un regard un peu étonné, glissant sur les autres qui les fixaient également. Rougissant de gêne, il marmonna en s'asseyant, tirant sur le bras d'Eren pour qu'il l'imite.
-Ouais, ouais…
Rapidement, l'ambiance un peu tendue qui s'était installée se dissipa. L'incident semblait à peu près clos, voire oublié. Personne n'en reparla, et Connie se sentait rassuré de ne pas avoir à expliquer quoi que ce soit. C'était un peu étrange cependant d'habitude, le petit groupe était plutôt curieux, à cause de la tendance naturelle qu'ils avaient tous.
Entre Eren et lui, il y avait sa main de posée. Contre celle-ci, la cuisse du brun. Il le sentait toujours crispé, et voyait ses efforts pour paraître normal. Au pire, ça pouvait passer pour une grande fatigue, ce qui n'étonnait personne. Du bout des doigts, il tapota la jambe d'Eren, espérant que le garçon serait capable de se contenir. Il entendit le garçon se racler légèrement la gorge, l'air de rien. Ca irait. Tout irait bien.
-Il va se faire tard, tu peux aller te coucher Eren, hein !
Connie sentit le brun sursauter un peu en comprenant que Bertold s'adressait à lui. Le front posé sur le dos de sa main, le garçon avait un peu décroché sur ce qui se passait autour de lui. Il leva la tête, clairement surpris, et balbutia.
-Ah…Euh, oui…Je vais faire ça…
-T'as l'air tout mou, ricana gentiment Thomas.
Eren eut un petit sourire gêné. Bougeant légèrement, il jeta un coup d'œil furtif vers Jean. Le garçon était fidèle à lui-même en compagnie des autres.
Il serra les poings, déglutit lentement, et se leva, prenant son changement de position comme prétexte pour s'appuyer sur l'épaule de Connie. Si le garçon n'avait pas été là, il aurait été seul.
-C'toi le mou, Thomas, grogna-t-il en s'étirant.
-D'où tu sors ça, toi ?
Dans un élan taquin, Eren tira un brin de langue, avec un regard vers leur camarade.
-Carolina ! dit-il simplement.
Avec un petit salut de la main, il quitta la pièce, sans trop se préoccuper des jurons et des rires moqueurs qui suivaient derrière lui.
