Chapitre 55


Il frissonna. L'air qui l'entourait était de plus en plus froid, et son uniforme n'était pas tellement suffisant contre la température qu'il redoutait. Il semait derrière lui la fine vapeur blanchâtre qui s'échappait de sa bouche, fouillant le paysage du regard alors qu'il s'élevait par intermittence au-dessus des habitations.

Il ne voyait aucune trace de Petra la jeune femme avait dû aller beaucoup plus loin par rapport à eux, et les attendait probablement quelque part pour continuer à ouvrir la voie. Il se devait de reconnaître que les éléments faisant partie des bataillons d'exploration étaient doués de techniques redoutables pour se déplacer.

Quant à Jean, il n'avait pas réussi à le rattraper et désespérait d'y parvenir. Lorsqu'il avait prévu de l'aider à récupérer ses aptitudes pour la tridimensionalité, il avait légèrement omis le fait que le blond était naturellement doué dans ce domaine, que son corps se joue de lui ou non. Il était terriblement rapide et à l'aise de nouveau.

Depuis que Jean avait haussé le ton plus tôt, les deux garçons n'étaient pas revenus sur le sujet. Marco n'osait plus le reprendre, et tentait de ne pas trop se focaliser sur ce qui s'était passé. Après tout, ce n'était rien, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter du comportement brusque de son camarade. Jean avait toujours été plus ou moins comme ça, à s'emporter soudain pour un oui ou pour un non.

Leur tracé les avait emmenés aux portes de la ville. Les bâtiments étaient plus colorés, et il pouvait déjà apercevoir des masses de gens s'agglutiner dans les rues et ruelles. De nature à s'inquiéter, Marco se posa sur un toit et fouilla de nouveau l'horizon. A quelques bâtiments de là, il apercevait la silhouette svelte de Petra, assise sur une cheminée et battant le vide de ses jambes en attendant de les voir arriver. Il était au bon endroit, et il soupira de soulagement. Il n'était pas très habitué à cet environnement, et les deux années qu'ils avaient tous passées à l'écart de la civilisation –ou presque- n'aidait pas à se sentir à l'aise quand il voyait la populace.

Il n'y avait pourtant rien à portée de ses yeux, et Marco jeta un œil en bas. Il doutait un peu que Jean soit descendu se mêler à la foule. Il savait que le garçon se liait facilement avec autrui, que ce soit positivement ou tout le contraire. Au loin, il croisa le regard de Petra –du moins il s 'accrochèrent par gestes de là où ils étaient-, et il lui signifia son intention de descendre et partir à la recherche du garçon. Après son accord, il lança de nouveau ses grappins, descendant aussi doucement que possible et près d'une ruelle tranquille, afin de ne pas provoquer un accident en heurtant un passant.

Par chance, ils utilisaient une version simplifiée de l'équipement, dépourvue d'armes. Il rangea les grandes poignées dans les compartiments de cuir accrochés à son harnais avant de s'avancer.

Il avait fallu qu'il tombe dans la rue la plus fréquentée. Il doutait un peu de trouver son bonheur dans les parages, mais autant essayer. Il ne savait juste pas vraiment dans quel état d'esprit il allait récupérer le garçon, et espérait que Jean s'était calmé.

-Bodt ?

Le garçon sursauta quand une main se posa sur son épaule, à deux doigts de s'engouffrer dans la masse de gens. Il connaissait la voix, ce qui le poussa à ne pas s'alarmer –ou en tout cas, il assimilait le timbre à quelque chose d'inoffensif. Ou presque. Mikasa le fixait, son écharpe ne laissant passer que ses yeux légèrement bridés.

Il avait toujours trouvé la couleur de ses prunelles un peu étranges et en totale désharmonie avec ses origines.

Jean soupira longuement. Accroupi sur un toit légèrement plus haut et en retrait du tracé décidé par Marco et Petra, le garçon avait observé les deux jeunes gens. Elle, elle restait d'un calme olympien. Il savait qu'elle l'avait vu, et pourtant aussi étrange que cela lui paraissait, elle avait laissé Marco descendre. Il l'avait cependant clairement vu signifier ses intentions à la petite rousse.

Curieux, il finit par se pencher légèrement, fixant la rue à la recherche de la silhouette de son camarade il ne tarda pas à le trouver. Rapidement entouré par la foule malgré sa faible avancée, il était cependant déjà occupé. Et pas à le chercher, c'était indéniable.

Jean mit un certain temps à comprendre ce qui se passait et dut plisser les yeux pour reconnaître la silhouette emmitouflée qui avait alpagué Marco.

Mikasa.

Il déglutit.

Marco avait beau dire qu'il n'y avait absolument rien entre la jeune fille et lui-même, il demeurait toujours un peu sceptique, plus particulièrement quand elle, qui n'était proche de personne à part Eren, venait l'accrocher pour n'importe quelle raison.

En l'occurrence, ici. Dans la rue. Qu'est-ce que ca voulait dire ? Et puis, y avait-il seulement une raison rationnelle au fait qu'elle se trouvait là, précisément à ce moment précis ?

Jean ne croyait pas vraiment à un rendez-vous, mais il ruminait à l'idée que cette rencontre fortuite –dont il était un peu responsable pour le coup- n'en devienne un.

-Tu fais une tête très amusante, entendit-il soudain dans son dos.

Il sursauta, perdant l'équilibre un instant, et fut terriblement reconnaissant à la main puissante qui l'avait attrapé par le col quand il s'était senti commencer à tomber du toit en pente.

De nouveau stable, il leva la tête, découvrant une tête qui devenait de plus en plus connue. Les mains sur les hanches, Gunther le fixait avec un sourire légèrement moqueur, avant de s'accroupir à côté de lui. Il regarda dans la direction qu'il fixait un instant plus tôt, déstabilisant Jean qui rougit brusquement.

-C-comment ça, amusante…, marmonna-t-il.

L'homme rit gentiment et pointa la rue du doigt, incitant Jean à reprendre son observation. Intrigué, il suivit le mouvement. Marco, de là où ils étaient, adoptait une attitude étrange il semblait gêné, bougeant les mains très vite, regardant dans tous les sens. Face à lui, Mikasa se comportait tout aussi bizarrement. L'échine courbée jusqu'à en être presque à l'équerre devant le garçon, aucun doute qu'elle aurait pu se mettre à genoux devant lui s'ils ne s'étaient pas trouvé avec un si grand public autour d'eux.

-C'est animé, non ? sourit Gunther.

-Qu'est-ce que ça veut dire… ? souffla-t-il.

D'une certaine manière, la vision était captivante. La jeune asiatique n'était pas du genre à agir ainsi, quelle qu'en soit la raison. La moitié de son visage était perdu sous l'épaisse écharpe qu'elle ne quittait jamais –et encore moins en cette saison. Ses cheveux avaient poussé les derniers mois elle ne tarderait probablement pas à prendre la première paire de ciseaux qui passerait à portée de ses mains pour ruiner son élan de féminité.

Gunther s'assit plus confortablement, posant les fesses sur les tuiles.

-Tout à l'heure, j'accompagnais une ronde, commença-t-il. Il y avait une conversation intéressante. Si je ne me trompe pas, ton ami doit être le Marco dont il était question. Et toi ce Jean.

L'intéressait avait glissé un œil vers l'homme, sans trop être sûr de ce qu'il devait dire ou penser. Gunther rit de nouveau, avant de lui tapoter l'épaule gentiment.

-Apparemment, ce n'est pas tout rose, hein…Ne t'inquiète pas, ça ira mieux plus tard. Vous allez tous grandir et apprendre à vivre.

-Mi-Mikasa, arrête, je t'en prie… !

Marco n'était pas sûr d'avoir tout saisi. A peine l'avait-elle approché, qu'elle s'était inclinée aussi bas que possible, lâchant une flopée d'excuses à grande vitesse. Il voyait ses doigts s'emmêler entre eux, et sentait sa gêne, sa difficulté. Il se doutait qu'elle faisait exprès de cacher son visage et n'était pas lui-même très sûr de la tête qu'il faisait en cet instant.

Autour d'eux, les gens passaient en les fixant un moment, avant de disparaître en masse.

-Je suis désolée ! répéta-t-elle de nouveau.

-J'ai-j'ai compris, bon sang ! Arrête ! c'est terriblement gênant !

Autant il ne s'en sortait pas trop mal pour remonter le moral de ses camarades, autant il n'était vraiment pas doué avec la gente féminine, et Marco désespérait de se trouver dans une meilleure posture. Il prit une profonde inspiration, et l'attrapa par les épaules pour la faire redresser, oubliant un peu la douceur. Mais avec le tas de muscles qu'était la jeune fille, il fallait bien ça.

Sauf qu'il n'avait pas franchement prévu de se retrouver face à ce regard-là, et il faillit avoir un mouvement de recul. C'était quoi, ça ? Il ne l'avait jamais considéré comme un élément réellement féminin, sauf quand Jean le lui mettait en pleine face. Mikasa ceci, Mikasa cela

Pourtant, sous ses yeux, il avait l'impression qu'elle avait brusquement perdu tout ce qui faisait d'elle Mikasa.

Presque aussitôt, elle avait repoussé sa main. Les yeux brillants, elle tremblait légèrement. C'était plutôt nouveau, et il redoutait ce qui pouvait arriver quand elle se rapprocha légèrement –il se battait contre lui-même pour ne pas reculer, ne sachant pas la situation. Elle n'avait personne à tromper dans les parages. Personne ne les connaissait.

-Marco…, murmura-t-elle. T-toi qui a pu…Arriver à quelque chose avec Jean…

Il déglutit et lança un regard effaré autour d'eux. Le pire à arriver serait bien qu'un instructeur ou un quelconque supérieur passât dans le coin.

- D-dis-moi comment tu as fait…

Elle hésita.

-S'il te plait… ?

Mikasa avait une toute petite voix, et il se demanda s'il n'y avait pas un quelconque piège. Mais l'expression suppliante et désespérée qu'elle avait ne pouvait pas être un mensonge. Il soupira, devinant l'origine du problème.

-C'est Eren, hein… ? dit-il doucement, avec un petit sourire.

Elle fronça légèrement les sourcils, avec une petite moue étrange. Ce n'était pas vraiment la réaction qu'il attendait.

-Eren ? répéta-t-elle. C'est comme un frère, je n'irais pas le voir de cette façon-là…

Marco ouvrit de grands yeux, son cerveau tournant à vive allure. Pas Eren. Bien. D'accord. Mais alors, quoi ? Qui ? Non, en fait, quoi était peut-être le meilleur choix. Merde. Ce n'était juste pas possible.

-Je ne te suis pas…, marmonna-t-il en fourrant ses mains dans ses poches. Si ce n'est pas pour Eren, je ne vois pas en quoi je peux t'être utile…

Du bout des doigts, elle réajusta le bas de son écharpe qui avait glissé quand elle s'était redressée. Il l'avait vu elle cachait ses joues rougies. Et ce n'était pas dû au froid. Lorsqu'elle donna de la voix à nouveau, elle bafouillait légèrement, tout bas.

-D-disons qu'il y a…Quelqu'un…De très particulier…