Sur le bitume.

Il l'appelait Baby, elle ne savait comment lui dire qu'il était davantage le sien.

Elle n'avait jamais sut comment lui dire, lui parler. Jamais sut comment parler tout simplement. Elle ne lui disait rien, se contentait d'écouter, oreille tendue à chacun de ses pleurs, chacune de ses angoisses. Elle avait été là lors de son premier râteau, sa première fois. Lorsqu'il avait déshabillée, maladroitement, cette fille aux yeux trop verts et à la bouche trop rose. Lorsqu'il avait eu sa première véritable dispute avec son petit-frère, leurs voies aiguës raisonnants et leurs mains se pointant devant un paternel encore souriant. Lorsqu'il avait prit le volant en main, première fois qu'il s'autorisait à l'appeler Baby, à lui parler à voix basse.

Elle avait toujours été là, avec eux. Elle avait toujours sut avant eux la bestiole qu'ils pourchassaient, la distance qui les séparait de leur cas, la durée de leurs sommeils et les disputes qu'ils allaient avoir. Elle avait toujours sut les comprendre, bien plus qu'ils ne se comprenaient entre eux. Qu'ils ne se comprenaient eux-mêmes.

Elle avait toujours appartenu à ces deux là, à leur père avant eux. Elle n'avait jamais accueillie que l'ange en plus sur ses sièges de cuir. Le seul qui avait sut se faire une place dans son métal froid et sous sa musique assourdissante. Le seul, parce qu'il avait sauvé son imbécile de bébé, son imbécile d'imbécile. Qu'il faisait presque partit de la famille. Qu'il n'avait de toute façon pas de nom, jusque un prénom. Et qu'ils n'auraient aucuns problème à lui accorder le leur.

Alors elle avait pleurée, doucement, silencieusement, comme l'amas de taule noire sans âme qu'elle était censée être. Elle n'avait rien put faire, rien d'autre qu'observer son Sammy rendre les armes, la tempe en sang, le visage apaisé d'une étrange douceur enfantine, ses cheveux glissants sur son visage. Son Dean, son si délicieux bébé, qui hurlait, pleurait, se débattait, un morceau de sa propre carrosserie dans la hanche, le tuant à petits feux. Son Dean qui serrait son Sammy contre lui, qui finit par se taire, qui finit par ne plus rien dire. Ses bébés qui s'endormaient, qui arrêtaient de bouger. Et l'ange, son ange, leur ange.

Et si Sammy et Dean étaient indissociables, Cassie l'était tout autant d'eux.

Elle se souvenait de leurs regards, de leurs rires. Elle se souvint des abeilles. Se souvint des mots, des phrases à demi-mots. Se souvint de se qu'elle avait toujours sut, qu'ils avaient toujours sut. Que Sammy savait avant elle, avant tous. Qu'elle avait sut dés l'instant où leurs regards s'étaient croisés. Cette chose qu'ils sauraient toujours.

Et alors que silencieusement, tout se taisait. Alors que silencieusement, tout se fanait. Elle resta là, sur le bitume de cette route, sur le bitume de la route. Elle resta là, à contempler le ciel, à contempler l'immensité s'illuminer. Elle resta là jusqu'à ce qu'on les trouve. Jusqu'à ce qu'on les éloigne, qu'on emporte les corps loin d'elle. Ses bébés, ses adorables bébés.

Elle ne bougea plus, se tut, ne ronronna plus. Qu'importe les collectionneurs, les fous qui voulurent s'accaparer son moteur. Qu'importe les mains qui se posèrent sur elle, sur sa peinture noire qui brillait toujours au Soleil. Elle ne bougea plus, jamais.

On la crut maudite, on l'exposa. On la montra des décennies durant. Elle oublia le temps, oublia son nom, sa vie. Oublia presque ses bébés, oublia presque son ange.

Jusqu'à ce qu'elle le voit, le sente. Le vieux trench, les deux cieux. Il l'avait retrouvée, elle égarée au fond d'un garage. Et d'un tour de clé, la fit rugir, comme elle n'avait plus rugie depuis des années.

Sur le bitume, elle s'élança vers l'inconnu, un ange à son bord, direction le Paradis.