Chapitre 59


Les rires s'étaient éloignés rapidement, ou plutôt il les fuyait d'un pas pressé, s'enfonçant dans le couloir sombre. La nuit tombait de plus en plus vite sur ces derniers jours, et il ne fut pas surpris de heurter quelqu'un près de la porte des douches. Une serviette lui chatouilla le nez tandis qu'un petit grognement mécontent se faisait entendre.

Étonné, Connie leva les yeux, pour croisant les prunelles sombres de Marco qui enfila en hâte le tee-shirt qu'il tenait visiblement à la main. Il l'avait compris dès les premiers jours : le garçon supportait mal d'être vu sans vêtement. Même torse-nu, il n'y avait que de très rares fois où il l'avait aperçu.

-Où tu vas comme ça ? demanda le grand brun en resserrant le nœud de la serviette qui entourait ses hanches.

Connie se massa lentement le front, là où le contact avait été un peu brusque contre le torse de Marco, surtout les clavicules. Si le garçon ne manquait pas de muscles, ce n'était pas trop ça concernant sa masse grasse.

-Me reposer…, marmonna-t-il en grimaçant.

Il sentit une main se poser sur son épaule, le tapotant gentiment avant de le pousser en avant, jusqu'à la porte du dortoir des garçons. Quand la porte se referma derrière eux, Marco ne se fit pas prier et dépassa Connie sans prévenir, plongeant les mains dans ses vêtements soigneusement pliés pour sortir de quoi se vêtir.

Conscient qu'il l'observait malgré lui, Connie détourna le regard et s'avança jusqu'aux lits superposés où il avait élu domicile les nuits précédentes, se laissant tomber sur le matelas du bas en soupirant. Progressivement, il roula sur le côté, ramenant ses genoux contre son torse. L'odeur des draps lui était plutôt méconnue, c'était perturbant de ne pas être sur une place qu'il avait l'habitude d'utiliser. Et il devait bien l'avouer, il s'était fait à l'odeur d'Eren.

Fronçant du nez à ses propres pensées, il eut un peu l'impression d'être un animal, puis laissa rapidement tomber. C'était peut-être ça, en fait. Il le suivait partout ou presque, veillait à ce que les choses se passent correctement. Il n'avait que ça à faire ? Il n'avait pas eu une seule minute l'impression de perdre son temps, ou le besoin de vaquer à ses propres occupations. Il n'avait rien.

-Qu'est-ce qui t'arrive ?

Connie sursauta en entendant la voix de Marco, plus proche que ce qu'il pensait. Il tourna légèrement la tête, retenant un cri de surprise en le découvrant penché au-dessus du matelas, le fixant. Bon sang, depuis combien de temps ?

-Fatigué, marmonna-t-il.

Marco soupira doucement, avant de s'asseoir à côté du garçon, croisant les bras.

-Ca fait un moment, maintenant. Quelque chose est arrivé ?

Connie roula sur le dos, s'installant les bras en croix. Son genou heurta un peu le bassin de son camarade, mais il ne fit rien pour bouger. Pas plus que Marco, d'ailleurs.

-Je sais pas trop, murmura-t-il.

-Tu n'as pas de problème ?

La question n'était pas innocente, Connie le sentait. Il fronça légèrement les sourcils, pesant la chose, et faisant –très- rapidement le lien avec les récents évènements.

-Tu parles d'Eren ? avança-t-il aussitôt.

Sans y faire attention, il s'était mis sur la défensive et Marco le remarqua de suite, soupirant.

-Tu devines bien, murmura-t-il. C'est parce que tu sais pourquoi il faut se méfier, non ?

Connie se mordit légèrement la lèvre. Bien sûr, oui, il savait. Il n'avait pas oublié. La réalité lui revenait de plein fouet chaque jour qui passait. Chaque fois qu'il voyait Eren replonger dans ses pensées sombres et déprimantes, chaque fois qu'il apercevait Jean et se demandait comment faire pour que le brun ne se rende pas compte de suite qu'il était dans les parages.

-Ce n'est pas…

Il hésita.

-C'est un peu…Plus compliqué…, murmura-t-il.

Marco posa sa main sur le genou qui appuyait contre lui, esquissant un tout petit sourire.

-Tu veux parler ?

-Y'a pas grand-chose à dire, honnêtement.

-Connie…Ce n'est pas en te renfermant comme tu le fais, que les choses vont s'arranger, soupira le brun.

Le plus petit émit un grognement, se sentant malheureusement entièrement d'accord. La situation lui échappait petit à petit, et il ignorait comment elle évoluerait ne serait-ce que dans les jours à venir.

Il leur restait, quoi…Deux jours de repos ? Il avait l'impression de n'avoir rien fait de ses journées. Et en même temps, il ne ressentait ni manque ni regret. Quelque part, juste une petite frustration, mais qui ne semblait pas avoir grand-chose à voir avec ça.

Cette fois, il bascula du côté de Marco, le bousculant un peu plus comme ses genoux le poussaient.

-Dis, commença-t-il en hésitant.

Marco baissa les yeux sur lui, l'observant alors qu'il regardait dans tous les sens pour trouver un point d'accroche, jusqu'à ce qu'il osât parler.

-C'est…Important…Le sexe… ?

Presque aussitôt, le brun cligna fortement des yeux, interdit, cherchant pendant de longues secondes le sens réel de la question. Mais en voyant le garçon devenir progressivement de la même couleur qu'une tomate trop mûre, il finit par décider que non, il n'y avait rien de tel. C'était juste sa question. Simplement, sans détour. Rougissant lui-même à l'audace –il fallait l'avouer, mine de r ien-, Marco finit par rompre le silence gêné qui s'était installé.

-C-comment dire…, marmonna-t-il. Je suppose que ça dépend des gens… ?

-C'est pas une réponse facile, ça ?

Marco sourit au petit reproche qui lui était fait, et par réflexe il jeta un coup d'œil au lit, plus loin, qu'il partageait avec Jean –et accessoirement Reiner, mais c'était passablement devenu une autre histoire.

-Ca peut être important quand c'est une personne, hem…Que tu chéris… ? Je pense qu'on peut dire ça…

Connie avait suivi son regard, et pour tenter de se donner une contenance il leva les yeux au ciel.

-C-comme avec ta petite amie ! ajouta-t-il précipitamment.

Bon. Tout ça, Connie le savait déjà, merci Saint Marco pour l'avoir éclairé de tes lumières. Il le dévisagea un petit moment encore, et remarquant rapidement la rougeur qui grimpait sur ses oreilles il enchaîna.

-Qui c'était ?

Un coup d'œil interrogateur. Il avait mal posé sa question.

-Toi, marmonna Connie, brusquement gêné à l'idée de répéter plus spécifiquement. Tu l'as déjà fait…C'était avec qui ?

-Tu…Merde, t'as pas à savoir ça, par contre… ! Comment t'es au courant ?

Connie soupira, glissant de nouveau sur le dos avec un petit sourire en coin. Mettre Marco dans l'embarras n'était pas quelque chose qui se produisait souvent, et d'une certaine manière c'était amusant.

-Des bruits de couloir, répondit-il. Tu sais à quel point les choses vont vite.

Il pouvait nettement voir la rougeur s'étaler sur le haut des joues du garçon. Il l'enviait, un peu en tout cas. Pas forcément d'avoir des rapports –il supposait que pour l'heure, c'était bien là le cadet de ses soucis-, mais de pouvoir se rapprocher de quelqu'un, et avoir une relation à priori normale. Un instant…Pourquoi est-ce que même Marco y arrivait ? Les rires de la salle se rappelèrent à son bon souvenir et il grimaça, pour tourner le dos au garçon. Il devinait sans difficulté le regard de celui-ci le fixant.

-Connie…, entendit-il derrière lui.

Il grogna légèrement. A l'origine, il voulait être seul. Mauvais karma, ou un abonnement au timing le plus pitoyable du monde, pour tomber sur son camarade juste quand il n'en avait pas besoin ?

-Parle, bon sang…

Connie se mordillait la lèvre inférieure. Il glissa un avant-bras sous sa tête, attrapant un oreiller un peu plus haut de son autre main. Il baissa les yeux quand un petit soupir résonna de nouveau dans le silence de la pièce.

-Tu fonctionnes un peu comme Jean, hein…

Le garçon eut l'impression de se raidir. Pour une raison qui lui était inconnue, il n'appréciait pas vraiment la comparaison. Marco continua.

-Je ne peux que te conseiller la même chose qu'à lui parler, ou même demander conseil, peut te faire du bien, tu sais…Jean est-

-Jean, Jean, Jean… Vous n'avez que ce nom à la bouche, ma parole… !

Connie se redressa sur un coude, jetant un regard noir à Marco qui le fixait, interdit sous la surprise. Il raffermit sa prise sur l'oreille mal gonflé qu'il avait attrapé quelques instants plus tôt à peine, et l'aplatit sur son visage, se cachant.

-Va-t'en, murmura-t-il.

Jean n'avait rien fait. Il en était pleinement conscient. Mais chaque jour qui passait, il voyait Eren changer de visage à chaque fois qu'il le voyait. Il n'avait pas besoin de croiser son regard. Sa seule présence était suffisante.

Maintenant Marco les comparait. C'était bien la dernière chose dont il avait besoin. Il sentit une main se poser sur son bras, et eut un mouvement de rejet.

-Dégage !

Dieu merci, l'oreiller étouffait sa voix et son brusque sursaut d'énergie lorsqu'il cria.

Il voulait juste être seul.

Et bon sang, il n'aimait pas l'odeur de ce lit.