Les grands yeux d'un bambin.

Jack avait le visage rond d'un enfant, et les yeux brillants d'innocence.

Assis sur son lit, engoncé dans un pyjama trop grand et enfoncé dans son oreiller, il écoutait Maman lui lire le livre qu'il avait choisit. C'était un vieux bouquin, à la couverture abîmée. Un de ses tas de papier comme on en faisait plus. Une histoire de monstres, de chasseurs, de deux frères à travers les États-Unis des années 2000. De route, de fraternité, d'amour et de courage.

Une autre époque, un autre temps.

Maman les avait tous, serrés en une petite ligne maladroite sur une étagère qui restait un fait étonnant aux regards de ses amis. Une ligne de feuilles, de cartons écornés. Des bouquins devenus reliques, que Maman regardait toujours d'un œil tendre, d'un regard triste et calme, alors qu'elle passait ses doigts sur leurs tranches. Des livres qui la faisait pleurée, parfois, la nuit, le soir ou le matin, lorsqu'elle pensait que ni lui ni Papa ne pouvait la surprendre, à les serrer contre sa poitrine, à les chérir comme on cajole un enfant.

Et puis un jour, lorsqu'elle avait sortit la liseuse, lui demandant ce qu'il voulait comme histoire, Jack avait demandé à pouvoir savoir. A pouvoir entendre ce qui était si spécial dans ces pages de cellulose qui rendait sa Maman si triste et si fière et si prude et si tendre et si forte. Il avait voulu partager ce secret avec elle, un secret qu'il lui enviait, un secret qu'il aimait.

Elle lui avait conté l'histoire d'une voix tremblante, presque serrée d'une émotion qu'il n'arrivait toujours pas à saisir. Il tremblait, s'insurgeait, s'exclamait. Il pleurait parfois, il suppliait de temps en temps. Mais il ne comprenait pas. Comprenait pas pourquoi sa mère était aussi triste, aussi fière, aussi prude, aussi tendre et pourtant toujours forte. Il ne comprenait pas pourquoi donner leurs noms lui étaient si difficile, pourquoi le nom de l'ange lui faisait retenir un sanglot.

Jack grandit, en serrant parfois sa Maman dans ses bras, en s'écartant, en oubliant. Les soirées où elle lui contait les vagues de vampires, les crocs des loups-garous et les hurlements des sorcières. Où la simple mention de la Cage l'effrayait. Il oublia, comme les adultes laissent les jeux d'enfants dans leurs dos, comme on grandit comme un imbécile qui ne pense plus à se pencher sous son lit chaque soir. Comme un naïf qui s'imagine que les peurs n'ont pas de sources.

Il grandit, se maria, eu deux beaux enfants. Il leur conta des histoires, comme sa mère longtemps auparavant. Il leur conta des histoires de monstres, de vampires, de goules et d'anges. Parce qu'ils étaient là, quelque part, en lui. Une part de sa personne qu'il ignorait mais qu'il connaissait pourtant. Un conte qui grandissait avec lui.

Et soudain, la voix de l'infirmière, l'hôpital, l'odeur de fin. Les cheveux blancs de sa mère, son sourire chaud, son regard si triste, si fière, si prude, si tendre, toujours fort. Sa mère qui respirait difficilement sous sa peau ridée, sous le poids des années. Sa mère qui attendait, silencieuse, que la Mort vienne, drapée dans son costume.

Mais ce ne fut jamais la Mort en personne qui vint. Seulement un homme, aux cheveux noirs, au regard trop bleus, trop triste, trop naïf. De celui qui croit tout, qui connaît tout, qui pleure tout. De celui qui perd tout. Un homme en trench, qui s'approcha silencieusement, sans un homme, se contentant de s'approcher de sa mère sous les yeux interrogatifs de Jack.

Il le vit sortir une cravate, une cravate bleue. Une cravate qu'il noua sous le regard amusé de sa mère, de sa mère qui mourrait, qui résistait faiblement à la fin, à ses paupières lourdes. Une mère qui serrait mollement la main de son fils, qui sentait à peine la présence de son mari, de ses petits-enfants. Une mère qui souffla tendrement, d'une voix brisée, éraillée. Qui souffla un nom qui porta soudainement son regard si triste et si fier et si prude et si tendre et si fort. Un nom qui éclaira Jack, qui lui fit comprendre. Qui le ramena aux livres qui n'avaient jamais quitté l'étagère de sa mère, qu'elle avait emmenée partout avec elle. Avec cette peluche affreuse, cette épée rouillée et émoussée, ce DVD rayé.

Et l'homme se contenta de sourire, de poser sa main sur son front, en soupirant :

Je te ramène à la maison, Claire.

Avant de disparaître, seul le bruit aiguë du moniteur et celui vague d'un claquement d'aile comme preuve de son existence.